VICTOR, FORTUNÉ
fortuné. Bonjour, mademoiselle Fra ire, vous me faites honneur, bonjour. Mais je ne me trompe pas, c'est monsieur Mctor. (La main au bonnet de police.) Monsieur Victor !
VICTOR. Oui, c'est moi, mon ami.
fortuné. Vous, monsieur Victor ! vous a^ez donc quitté l'école polytechnique?
victor. Oui, j'ai obtenu un congé pour venir chercher ma sœar en l'absence de mon père. Mais toi, lu as dono quitté mon père?
fortuné. Oui, monsieur Victor, je me suis réintégré dans le civil; j'ai pris mon congé définitif, c'est ma façon de penser pour le moment.
victor. Lit comment cela as-tu pris ton congé?
FORTUNÉ. Oh! de l,i manière la plus simple. \ la revue que Sa Majesté l'Empereur et roi a passée il y a quia» jours, je suis sorti des rangs, j'ai pprtf la main au shako et j'ai attendu. Il s'i si dit : lion, voilà un de oies anciens qui a affaire à moi, et il s'est approche. Alt! c'est toi. .Michelin, a-l-il
LA BARRIERE CUCUY.
dit; vous savez, il me connaît l'Empereur; puisse retournant vers son frère Jérôme qui l'accompagnait: \e fais pas attention, lui a-t-il dit, c'est un fusil d'honneur de .Marengo et une croix d'honneur de Wagram qui a deux mots à me dire; allons, parle, que désires tu? — Mon congé, Sire. — Gomment, ton congé? — Oui, Sire. — Au moment où l'ennemi entre en France, un ancien des Pyramides, de Marengo, d'Austerlitz, de "Wagram, de la Moskovva et de Leipsick demande son congé; allons donc, impossible!— C'est ma façon de penser, Sire. — Et si ce n'est pas la mienne, à moiî — Ah! Votre Majesté est libre, mais dans ce cas- là il mourra de chagrin. — Qui est-ce qui mourra de chagrin? — Le vieux, celui de la guerre de sept ans, dont le congé est signé Soubise, mon père!— Ton père mourra de chagrin si tu n'as pas ton congé? — Oui, Sire. — Explique-moi cela. — Il a quatrevingts ans et il est tout seul. — Tout seul, et comment a-t-ii fait jusqu'à présent? — Il avait une fille, ma sœur Catherine. — Eh bien ! Catherine? — Eh bien! Sire, elle est morte. victor. Comment, elle est morte?
fortuné. Oui, monsieur Victor, morte, c'est ma façon de penser.
G vtiierine, qui a entendu. Mon Dieu!
fortuné. Enfin, vous comprenez bien, Sire, le vieux, celui de la guerre de sept ans, il a quatre-vingts ans, il est à moitié paralysé, il a besoin de quelqu'un qui le soigne, de quelque chose comme d'une bonne; eh bien ! je quitte votre service pour le sien, je donne ma démission de grognard, je me fais femme de ménage. — Ah! tu m'en diras tant, fit l'Empereur. Ta demande t'est accordée, mon btave. Berthier, ce brave homme a son congé, cinq cents francs de pension et la croix. Mes compliments au vieux de la guerre de sept ans. — On n'y manquera pas, Sire. Et il a continué son chemin. Moi, je suis rentré dans les rangs, en disant: C nq cents livres de pension, la croix deux cent cinquante, total sept cent cinquante 'livres; avec cela on a du pain pour deux, et même on en aurait eu pour trois et aussi pour quatre si les autres avaient été dignes de manger du pain.
\ ici on. Voyons, mon cher Fortuné, tu m'aimes bien, n'est-ce pas?
fortuné. Si je vous aime! C'est moi qui vous ai reçu des mains de la sage-femme et qui vous ai porté à votre père, en lui disant : C'est un garçon ! mon capitaine, c'est un gardon! que vous criiez même comme un tambour oui a perdu ses baguettes. Si je vus aime! Non-seulement je vous aune, mai:, je vous respecte.
victor. Eh bien ! mon ami, si je te de-
mandais une grâce, tu me l'accorderais bien.
fortuné. Ecoutez, monsieur Victor. je vous vois venir en tirailleur; ne nous emberlificotons pas dans les feux de file et parlons franc; vous voulez en arriver à Catherine; n'est-ce pas?
VICTOR. Mon cher Fortuné !
FORTUNÉ. Vous nie faites honneur, mais voici ce qui était convenu dans le régiment : les enfants illégitimes, nés en dehors du mariage, n'y étaient reçus qu'emmaillottés dans un brimborion de drapeau russe, autrichien ou prussien, n'importe lequel. C'était l'affaire du père ou de la mère de se procurer le chiffon, ça lavait tout, le baptême de feu légitimant l'enfant. C'était notre façon de penser.
victor. Ainsi ?
fortuné. Ainsi, qu'on m'emmaillolte le moutard dans un chiffon quelconque du calibre de celui que j'ai dit, qu'on me l'apporte, et quand il aurait une queue longue comme celle de l'empereur d'Autriche, ce qui est invraisemblable, je dirais c'est mon neveu ; jusque-là je ne sais pas où est Catherine. (7/ regarde de son cdfe. ).\<aisqu'elle nesehasarde pas à reparaître devant mes yeux, ni devant ceux du vieux de la guerre de sept ans, c'est un conseil queje lui donne. {Entrée des payons.) Bon voyage, monsieur Victor, et bien des compliments au colon J.
victor. Et tu restes ici toi et ton père, tu ne crains pas...
fortuné. Que voulez-vous que je craigne, monsieur Victor?
vicior. Que les Prussiens, les Autrichiens ou les Cosaques te reconnais eut p >ur un troupier et te fassent un mauvais parti?
fortuné. A moi? pourquoi cela, puisque j'ai pendu la clarinette et déposé le coupechoux? D'ailleurs, moi je n'y crois pas aux Prussiens, aux Autrichiens et aux Cosaques.
victor. Il me semble que plus d'une fois cependant lu t'es trouvé en face d'eux.
fortuné. Ah! oui, à l'étranger, mais pas chez nous. Ecoutez bien ceci : tant que le petit Caporal sera vivant, ils n'oseront point passer la frontière. Et en Lorraine et en Champagne vous savez que ça ne reprend pas de bouture, les Prussiens. ..
victor. Mais puisqu'on te dit qu'ils sont à siv lieues d'ici.
FORTUNÉ, C'est pas vrai !
VICTOR. Puisqu'on te dit qu'on a vu leurs avant-postes à Bar-sur-Ornaiu et à Bar-sur- Seine.
fortuné. C'est pas vrai.
vicvor. Puisqu'on te dit que la vieille garde les a rencontrés hier à Golombay les Deux Eglises et qu'il y a eu un engageaient.
fortuné. Et le résultat de l'engagement?
VICTOR. C'est que la vieille garde est en retraite sur Troyes. (Entrée des paysans qui déménagent.)
fortuné. C'est pas vrai.
Victor. Mais pour qui donc prends- tu tous ces pauvres gens qui déménagent, qui s'exilent, qui fuient ? regarde 1
fortuné. Pour des poltrons ; du moins c'est ma façon de penser. [Il rentre.)