‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 384 sur 1577 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les Mêmes, LE DUC DE VICENCE.

l'empereur. Ah ! venez, venez, Caulainconrt! vous arrivez de Châtillon?

le duc. Oui, Sire.

L'EMPEREUR. Eh bien, j'espère que mes victoires de Champaubert, de .Montmirail, de Ctiàteau-Thierry et de Vauchamps ont un peu diminué les exigences du congrès et qu'on in'axorde la rive gauche du Rhin et l'Italie.

le DUC Sire, en effet, cette glorieuse semaine qui nous a apporté trois bulletins de victoires en six jous a eu son retentissement jusqu'à Châtihon.

l'empereur. Alors, vous m'apportez des conditions meilleures, mon cher duc.

le duc. Sire, s'il n'y avait que la Russie. ..

l'empereur. Eh bien?

le duc. Mais il y a l'Angleterre, la Prusse et l'Autriche.

l'empereur, plus impatient. Eh bien?

le duc. L'Angleterre ne vous cédera jamais Anvers, la Prusse ne vous cédera jamais CoblenU, l'Autriche ne vous cédera jamais Milan.

l'empereur, plus impatient encore. Eh

le duc Eh bien, Sire, les souverains alliés disconviennent des bases arrêtées à Francfort, et si Votre Majesté désire obtenir la paix...

l'empereur. Certainement, Monsieur, je le désire ; je dirai plus, je le veux.

le duc. Sire, on exige que la France rentre dans ses anciennes limites.

l'empereur. Dans ses anciennes limites!

et c'est vous, Caulaincourt, vous dont le cœur est si essentiellement Lançais, qui venez me faire de pareilles propositions?

le Dt'C Sire, c'est justement parce que j'ai le cœur français que non-seulement je fais ces proposit ousà Votre Majesté, mais encore que je les appuie.

l'empereur. Mais vous êtes donc devenus tous insensés ! Quoi! vous voulez que je signe un pareil traité? avez-vous oublié le serment

LA BARRIERE CLÏCHY.

que j'ai prononcé en prenant la couronne : Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la R publique et de gouverner dans la seule vue du bonheur et de la gloire du peuple français.

le dlc. Sire, le bonheur d'un peup'e passe avant sa gloire; d'aiileurs le peuple français , grâce à Vutre Majesté , est le plus glorieux des peuples; donnez-lui la paix, Sire, et vous lui aurez tout donné.

l'empereur. Mais, duc, vous oubliez mes ressources. La France était moins puissante, moins forte , moins riche , moi os féconde en 1792, quand les levées en masse délivrèrent la Champagne ; en l'an VU , quand la bataille de Zurich arrêta l'invasion de toute l'Europe; en l'an vin , quand la bataille de Marengo sauva la patrie.

leduc. Oui, Sire, c'est vrai , mais elle possédait alors ce qu'elle a perdu depuis , l'enthousiasme. A cette époque, elle se battait pour la liberté.

l'empereur. Et pourquoi se bat-elle donc aujourd'hui, Monsieur? que suis-je donc moi sinon la liberté européenne? Quand j'ai pris la France toute fiévreuse de s\ révolu ion, elle était tellement eu avant comme principes et comme faits des autres peuples, qu'elle avait dérangé l'équilibre européen. Il fallait un Alexandre à ce lîuc'phale, un Androclès à ce lion; qu'ai-je fait alors? j'ai choisi ce qu'il y avait de plus noble, de plus brave, de plus intelligent en France et je l'ai répandu en Europe. Partout où j'ai été j'ai semé la liberté au vent, comme un semeur fait du blé. Qu'ils attendent un an , deux ans, dix ans et i's la verront pousser tout armée, dans chaque sillon creusé par mes boulets. Que les souverains alliés veulent me faire faire une chute, je le comprends, car jTai proclamé le dogme le plus saint qu'ait émis une b itfche humaine, j'ti proclamé l'égalité.

le duc. Sire , il me semble qu'avant Votre Majesté, la Convention ...

l empereur. Oui, monsieur, mais savezvous la différence qui existe entre nous? c'est que. la Convention avait proclamé l'égalité qui abaisse, et que j'ai proclamé, moi, l'égalité qui élevé. Savez-vous pourquoi son œuvre sera ballottée dans le doute de la postérité pendant les siècles à venir, tandis que la mienne sera bénie, quoique nous ayons tous deux concouru à la même œuvre? c'est qu'il a abaissé les grands au niveau de l'échafaud et que j'ai élevé les petits au niveau du trône. Ail ,:, allez, monsieur, je suis encore plus foft que l'on ne croit. On me pren t tout simplement pour un homme, pour un roi , pour un empereur; je suis mieux que tout cela, monsieur, je suis un peuple !. ..

le duc. Sire, la France croira que vous avez tout fait pour votre ambition et rien pour elle.

l'empereur. La vérité est comme le soleil : l'hiver peut l'obscurcir, le cacher même, mais !a postérité a son printemps, et une fois venu ce printemps est éternel! Eh bien, en mourant je léguerai mon corps à la tombe , mon âme à Dieu et ma mémoire à la postérité. D'ailleurs, monsieur, j'ai un moyen sûr pour que la postérité ne m'accuse pas d'égoïsme; c'est, si la France tombe, de tomber avec elle ; c'est, si elle meurt , de ne pas lui survivre.

le duc. Sire , ne se fait pas tuer qui veut ; vous l'avez bien vu à Montereiu et à Arcissur-Aube.

l'empereur. On n'est pas toujours sûr de se faire tuer, c'est vrai, mais on est toujours sûr de mourir. On ne trouve pas toujours un boulet de canon comme Turenne ou comme Berwick , mais on trouve toujours un pistolet comme Beaurepaire,

le duc. Alors Votre Majesté refuse les conditions des souverains alliés?

l'empereur. Je les refuse. Retournez près d'eux, monsieur , dites-leur que des revers inouïs ont pu m'arracher la promesse de renoncer aux conquêtes que j'ai faites; mais que j'abandonne aussi celles qui ont été faites avant mi , que je viole le dépôt qui a été remis à la garde de mon honneur, que pour prix de tant d'efforts, de sang et de victoires, je laisse la France plus petite que je ne l'ai trouvée : Dieu me préserve de tels affronts ! Je rejette le traité; c'est une mauvaise paix que vous m'offrez là, monsieur le duc.

le duc. La paix sera toujours assez bonne, Sire, si elle est assez prompte.

l'empereur. Elle sera toujours trop prompte , monsieur , si elle est honteuse. Allez, monsieur, prenez un peu de repos et repartez.

le duc. Pren Irai-je avant de partir les ordres de l'Empereur?

l'emperel r. Si je veux vous voir , je vous le ferai dire. Allez.

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