SCENE VI
Les Mêmes, moins FORTUNÉ.
bertaud. Où est Victor ?
France. Il a pris son fusil et est allé jusqu'à Sassenage, mon père.
bertaud. As-tu le journal?
FRANCE. Oui, mon père.
bertaud. Lis-moi les nouvelles de l'armée.
FRANCE déplie [le journal et montre au Préfet le papier préparé par Victor. L scorjis d'armée des maréchaux ducs de T révise et de Raguse, renforcés d'une partie de l'année de Lyon, commandés par sa majesté l'Einpc'r 'iir, ont rencontré hier, en avant de Montmédy, les corps d'armée du maréchal Blucker et du général Sacken ; l'engagement comme:. ce à sept heures du matin, a duré jusqu'à onze heures ; à onze heures l'ennemi était en pleine déroute, laissait sur le champ de bataille deux mille hommes et entre nos mains six pièces de canon et douze cents prisonniers.
bertaud. Bon ! et le bulletin? est-ee qu'il n'y a pas de bulletin ?
FRANCE. Non , mon père, voilà tout. . . « L'Impératrice a assisté hier à la représentation de l'Opéra, et a été saluée à son entrée dans sa loge par les cris de vive 1 Empereur ! vive Marie- Louise ! »
bertaud. Bien, merci, mon enfant, merci, ma petite Antigone. Regarde un peu l'injustice des historiens, ma chère enfant: tu auras fait pour moi plus peut-être que n'avait fait pour sou père la lille d'OEdipe; et comme mon nom est un nom obteur, il entraînera ton nom dans mon obscurité. Que fais- tu ?
France. Je regarde cette bague, mon père.
bertaud. Laisse, laisse, France ; cette bague ne doit jamais quitter mon doigt.
France. O! mon père, si je vous la demandais bien, si je me mettais ainsi à vos genoux, si je vous disais : Père, je suis jalouse, jalouse de cette bague qui ne vous quitte jamais, tandis que moi, si assidue que je sois près de vous, je suis obligée de vous quitter douze heures au moins sur vingt-quatre. Père, donnez-moi cette bague.
bertaud. D'abord, mon enfant, je commence par te dire qu'il n'y a rien au monde dont tu doives être jalouse, attendu que je n'ai nie rien au menée autant que toi, attendu que quoiqu'il y ait plus d'un an que je ne tïi \u, ton souvenir est à la fois là et là, et qu'au milieu de l'obscurité dans laquelle je marclie, ton visage :t te seul objet qui me soit resté visible et éclairé comme celui d'un auge. Demande-moi donc tout ce que tu voudras, mon enfant... mais ne me demande pas cet'e bague.
France. Et si cette bague est tout ce que je veux, mon père ?
bertaud. Tu y renonceras, quand je te dirai que cette bague est un don de l'Empereur, et surtout quand au lieu de cette bague je te donnerai un objet bien autrement précieux.
France. Lequel, mon père?
Bfrtaud. Tiens, prends ce médaillon.
(// le tire de sa poitrine.) C'est le portrait de ta mère; hélas! je ne puis plus le voir, moi. Seulement quand je le touche, je me rappelle cet autre ange qui est allé d'avance au ciel marquer la pince que tu dois y occuper un jour. Prends-le et regarde-le souvent , toi qui peux le \oir, afin qu'après avoir été bonne fille comme tu l'es, tu sois bonne mère comme elle l'a été. Prends et laissemoi cette bague, mon enfant.
France. Mon père !
bertaud. Ramène-moi chez moi, France.
France. Voulez-vous permettre que je vous fasse reconduire par Fortuné? Il faut que je reste encore pendant quelques instants; dans cinq minutes je serai près de vous.
bertaud. Fais, mon enfant, fais!
FRANCE, appelant. Fortuné! (Ju préfet.) Eh bien , monsieur ?
le préfet. Vous êtes une sainte fille, mademoiselle. Laissez-moi parler à votre père. Je veux contribuer pour mon compte à votre sécurité, en m'associant à ce pieux mensonge.
bertaud. A qui parles-tu , mon enfant?
France. Mon père , c'est M. le préfet du département que Fortuné \ient d'introduire, qui demande à vous parler.
bertaud. Fais entier.
France. Il est là , mon père.
le préfet. Bonjour , colonel !
bertaud. M. le préfet !
le préfet. Vous ne (couverez pas mauvais, colonel, que chargé de ['administration civile du département , je désire m'entendre a\ec vous qui êtes chargé du commandement militaire.
bertaud. Au contraire, monsieur, et je suis heureux de cette démarche. Seulement tous comprenez i monsieur le préfet, l'Empereur a jugé à propos de récompenser mes services bien au delà de ce que je méritais... Je suis titulaire, voilà tout; mon infirmité...
le préfet. Infirmité glorieuse , monsieur.
bertaud. Mon infirmité m'interdit tout détail, c'est mou fils qui fait tout. Je signe les rapports qu'il me présente et je ratifie les ordres qu'il donne.
le préfet, lit c'est pour cela , monsieur, que je suis venu me mettre directement à votre disposition. La première cause d'un bon résultat, c'estl'hoinogénéitédesmoyens... En marchant de concert , colonel , l'administration civile en ira mieux et l'administration militaire n'en ira pas plus mal. Mais vous étiez levé , vous alliez rentrer chez vous, que je ne vous arrête pas. [Fortuné paraît.)
bertaud. Comment donc, monsieur le préfet !
le préfet. Je suis moi-même très-pressé, il faut que je donne des ordres relatifs à la Saint-Napoléon.
bertaud. Oui, c'est ce soir. Vous avez vu ma proclamation?
LE préfet. Qui invite à illuminer. Je l'ai vue.
bertaud. J'espère que la victoire de Montmédy sera un nouveau stimulant au patriotisme des braves Grenoblois. Nous sommes dans 1^ pays de la liberté, monsieur, c'est ici qu'elle a pris naissance.
le préfet, souriant. Je m'en aperçois bien... (A France.) A votre tour, êtes-vous contente de moi, Mademoiselle?
France. Merci, Monsieur; vous avez fait plus que je n'eusse osé espérer.
le préfet. Colonel , à l'honneur de vous revoir.
bertaud. Monsieur le préfet! (Le préfet salue et sort.)
FORTUNÉ- Qu'est-ce que cela veut dire?
Est-ce qu'il en est aussi, l'habit brodé?
bertaud. Tu es là , Fortuné?
fortuné. Présent, colonel.
bertaud. Eh bien, viens me donner le bras.
France. Inutile, mon père; laissez-moi vous reconduire.
bertaud. Et ce que tu avais à faire?
France. Je le ferai plus tard, mon père; mais en ce moment j'aime mieux ne pas vous quitter.
bertaud. Tu as le médaillon?
France. Là , sur mon cœur, où il restera toujours.
tiERTAUD. Bien ! viens, mon enfant. (//* sortent.)