L'EMPEREUR, VICTOR
l'empereur. Approchez, Monsieur.
\ictor. Sire.
l'empereur. Vous venez de France ?
VICTOR. Oui, Sire.
l'empereur. M'apportez-vous des nouvelles?
victor. Oui, Sire, et je les crois bonnes.
l'empereur. Vous vous nommez ?
victor. Victor Bertaud, Sire.
l'empereur. Vous êtes le parent du colonel Bertaud ?
victor. Je suis son fds.
l'empereur. Vous êtes le fils d'un brave et loyal soldat, Monsieur. Si j'en avais eu seulement dix comme lui autour de moi, les choses se seraient passées autrement.
victor. Oh ! rien n'est perdu, Sire.
l'empereur. Vraiment 1
Victor. Au contraire.
l'empereur. Vous n'avez vu personne avant de quitter Paris, Monsieur? vous ne m'apportez aucun signe de reconnaissance.
victor. Voici ma réponse, Sire. (// lui présente une lettre.)
l'empereur. Ln fragment de lettre de l'impératrice. Soyez le bien venu. Vous avez donc vu le secrétaire d'Etat ?
victor. Non, Sire, mais il juge que tout est prêt en France pour le retour de Votre Majesté et il vous envoie ce signe.
l'empereur. Eh bien, alors, parlez à Votre aise, Monsieur.
victor. Sire, l'honneur que me fait votre Majesté de m'admettre en sa présence est si grand qu'il me trouble et que j'aimerais mieux d'abord que Sa Majesté m'interrogeât; je répondrais.
l'empereur. Est-il vrai que l'on soit mécontenj en France ?
victor. Oh ! Sire, c'est depuis que votre majesté ne commande plus aux Français qu'ils semblent comprendre tout ce qu'ils ont perdu !
l'empereur. Oui, car lorsque je régnais on me condamnait, tandis qu'aujourd'hui l'on me juge. Les lois de la perspective ne sont pas les mêmes pour tous les hommes; je suis de ceux qui grandissent en s'éloignant, et puis j'ai été indignement calomnié; mes ennemis ont publié partout que je m'étais refusé opiniâtrement à la paix; ils m'ont représenté comme un misérable fou, avide de sang et de carnage. Mais l'Europe connaîtra la vérité, je lui apprendrai tout ce qui s'est dit, tout ce qui s'est passé à Vienne. Je démasquerai d'une main vigoureuse les Anglais, lis Russes et les Autrichiens. L'Europe prononcera, elle dira de quel côté fut la fourberie, l'en' icde verser le sang. Si j'avais été possédé de la rage des batailles, j'aurais pu me retirer avec mon armée au delà de la Loire et savourer à mon aise la guerre des montagnes. Je ne l'ai point voulu, j'étais las
de massacres; mon nom et les braves qui m'étaient restés fidèles, faisaient trembler les alliés jusque dans la capitale ; ils m'ont offert l'Italie pour prix de mon abdication, je l'ai refusée. Quand on a régné sur la France, on ne doit pas régner ailleurs.
l'empereur. Voyons, et mes soldats, que disent-ils de moi, eux ?
victor. Sire, ils s'entretiennent sans cesse de vos immortelles victoires. Us ne prononcent jamais votre nom, qu'avec admiration et douleur. Lorsque les princes leur donnent de l'argent , ils boivent à votre santé, et lorsqu'on les force à crier : vive le roi ! ils ajoutent tout bas, de Rome.
l'empereur. Ils m'aiment donc toujours?
victor. Plus que jamais.
l'empereur. Que disent-ils ne nos malheurs?
victor. Ils les regardent comme l'effet de la trahison; ils disent que vous n'avez pas été vaincu, mais trahi.
l'empereur. Ils ont raison. Si Paris tenait un jour de p'us seulement, les alliés étaient perdus. Je les avais isolés de leur matériel, j'étais maître do toutes leurs ressources de guerre, il n'en serait pas échappé un seul. Eux aussi eussent eu leur 29e bulletin. J'avais chez moi l'Europe entière. Ah ! elle ne m'aurait jamais fait la loi si la France ne m'eût pas laissé seul contre le monde entier.
VICTOR. H n'en serait point ainsi aujourd'hui, Sire. Aujourd'hui la France sait ce qu'elle vaut ; si on l'attaque elle triomphera comme elle a triomphé aux belles époques de la Révolution, car vos malheurs lui ont appris que les armées ne suffisent point pour sauver une nation, tandis qu'une nation qui se lève tout entière est toujours invincible.
l'empereur. L'opinion que je m'étais formée de la France est exacte, je le vois. Et Bassano, dites-vous, est d'avis que cela ne peut durer longtemps ?
victor. Oui, Sire, son opinion sur ce point est conforme à l'opinion générale. On ajoute même qu'à la première tentative de votre part...
l'empereur, vivement. La France me recevrait en libérateur?
victor. Je vous en réponds, Sire.
l'empereur. Me donnericz-vous le couseil d'y rentrer, Monsieur?
VICTOR. Sire, je suis presque un enfant. .. et n'oserais émettre une opinion en pareille matière... mais je ne craindrais pas de dire à votre majesté que je viens mettre à ses pieds au nom de nos généraux et de nos colonels
les plus connus l'exprès ion d'un désir unu" nirne, universel, immense... le désir de son retour.
l'empereur. Vous avez raison; quand ils entendront tonner mon nom ils auront peur. Je ferai arborera mes grenadiers la cocarde tricolore. Je ferai un appel aux souvenirs de ceux que l'on enverra contre moi. L'armée n'hésitera pas à m'accueillir, car je l'ai couverte de gloire, Allons, allons, je.n'hésite plus. Partez, retournez en France. Voyez nos amis: dites-leur d'entretenir, de fortifier par tous les moyens possibles le bon esprit du peuple et de l'armée.
victor. Gomment partirai-je, Sire?
l'empereur. Un de mes petits bâtiments met à la voile; il va àNaples, partez avec lui. Votre père est à Grenoble?
VICTOR. Oui, Sire.
l'empereur. G'est mon chemin pour aller à Paris. Avant le quinze avril, je lui serre la main. Vous vous souvenez bien de tout ce que je vous ai dit?
victor. Oh! je n'ai point perdu une seule des paroles de Votre Majesté, et depuis la dernière toutes sont gravées dans ma mémoire.
l'empereur. Je vais préparer vos lettres. Retrouvez-vous ici à neuf heures sur cette terrasse. G'est aujourd'hui la fête de l'île. Je donne bal et feu d'artifice. Au revoir, Monsieur, au revoir... Je vais donner l'ordre qu'on vous envoie M. de Mégrigny : au reste, à qui que ce soit, pas un mot du but de votre voyage.
victor. J'obéirai , Sire. (L'Empereur