SCENE III
TOUS
tous. Présents, Madame veuve Leroux.
Catherine. Vous savez bien q je je ne veux pas qu'on m'appelle veuve Leroux ; ça lui porterait malheur, à ce garçon, si par hasard il n'était pas mort, fin bien, tu, Lorrain ï
lorrain. Moi je n'ai pas faim.
Catherine. Ah! si tu boudes le potage, décidé ment c'est que tu es bien maki l ■.
lorrain. Sans comparaison, voyez-vous, la France c'était ma maîtresse.. . comme Jean Leroux il était votre ;<m;mt. Eh bien , vous regrettez toujours Jean Leroux. Moi je regrette toujours la France... et puis, et puis. ..
Catherine. El puis, m es mécontent de l'Empereur , voilà la vérité.
lorrain. C'est-à-dire qu'il se conduit de pire eu pire.
Catherine. Tiens, moi, Lorrain, à ta place, parole d'honneur , je n'irais pas par quatre chemins; un beau malin je lui dirais son fait.
lorrain. C'est ce qui lui peu l à l'oreille.. . il s'acoquine à son île d'Elbe, il s'entête à me faire perdre mon pari. C'est puéril de sa part.
Catherine, au Sapeur quicherche son tablier. Eh bien! quoi? que cherchez-vous donc, sapeur, mon ami?
L£ sapeur. Je cherche mon tablier.
lorrain. Ton tablier, regarde! le voilà qui vieni.
LE SAPEUR, au (irognard n" 2. Eh bi> u ! dis donc! dis donc!
te
LE GBOGNABD. Ne louche pas, je suis en train de réparer., une brèche. La soupe mangée, on te recdra ion tablier sain et sauf.
Catherine. Décidément, Lorrain, vous pratiquez vigile et jeune.,. Allons! allons! venez donc.
LORRAIN. C'est bien pour l'être agréable, Catherine. (Il prend tme gamelle et mange très- vite.)
Catherine. Allons! il me semble que vous n'allez pas mal sur h pâte d'Italie pour un homme qui n'avait pris ï'aim?
LORRAIN. J'étouffe la douleur. {Il emplit sa bouche.)
Catherine. Sais-tu pourquoi tu es mélancolique, Lorrain?
lorrain. Non, je ne le sais pas.
CATHERINE. Eh bien ! c'est qu'au lieu de travailler, comme les uns aux fortifications, comme les autres aux mines, lu te promènes du matin au soir , les bras croisés, rêvant au temps qui est pa^sé et qui ne peut plus revenir.
lorrain. Eh bien ! oui, je me promène les bras croisés du matin au soir. Eh bien ! oui, je rêvasse du matin au soir. C'est que, vois-tu, je pense aux Pyramides, à Marengo, à Austerlilz, à tout le bataclan. Allons ! n'allez-vous pas me faire accroire tout cela, vous autres! Prenez garde, quand vous me direz oui, je vous dirai non. Est-ce que c'est une patrie, je vous le demande, que ce bout d'île où nous sommes entassés comme des huîtres sur un rocher? Eh! non, nous sommes de pauvres naufragés, pas autre chose. Nous attendons de minu'een minute un vaisseau qui nous ramène dans noire pays. Et en attendant, nous tendons les mains à la France en lui criant : Nous sommes ici, nous desséchons, nous mourons, nous nous mangeons l'âme. Ce n'est pas noire faute, va, lanière à tous, si nou-i ne revenons pas. C'est l'autre qui ne veut pas dire : marche! Ah ! voilà ce qui fait que je pense, ce qui fait que je rêvasse, ce qui fait... {Pendant a temps, l'Empereur a paru seul, suivi de son étatmajor, il s'est approché de Lorrain et lui a pris la moustache. )
Les Mêmes. L'EMPEREUR.
l'empereur. Ce qui fait que tu t'ennuies.
lorrain. Fastidieusement, Sire.
tous, se levant. L'Empereur?.. [A la vue de l'Empereur l'homme à la culotte se dérobe le sapeur le suit pour rattraper son tablier. )
l'empereur. Eh bien, que faudrait-il faire à ton avis pour te distraire?
lorrain. Je vous le dirais bien, mais vous ne m'écouteriez pas.
l'empereur. N'importe, dis toujours.
lorrain. Vous le voulez absolument?
l'empereur. Je le veux.
lorrain. Eh bien, si j'éiais l'Empereur, seulement pendant cinq minutes, je ferais d'abord battre un rappel que toute l'île en tremblerait. {L'Empereur fait un signe. Un aide de camp transmet ce signe, vingt tambours partent à la fois en battant le rappel.)
lorrain. Hein ?. . Qu'est-ce que c'est que ça?
l'empereur. Tu vois bien que tu n'as qu'à ordonner, continue.
lorrain. Ah! il n'y a que cela à faire. Eh bien je dirais — à vos rangs. Grenadiers, portez aunes. {L' Empereur fait un signe; on entend derrière le théâtre) « A vos rangs , grenadiers!., portez armes!., {plus loin), portez armes!..
l'empereur. Continue.
lorrain. Alors, je dirais bonsoir à la cocarde de l'Ile d'Elbe, et en avant la cocarde tricolore, c'est la cocarde française. {L'Empereur fait un signe; un officier de sa suite vide unshako plein de cocardes tricolores sur la table.)
lorrain. Cré coquin, ça y est.
l'empereur. Continue.
lorrain. Puis je dirais à ma musique : Enfants, un de ces beaux airs d'autrefois, qui nous conduisaient en huit jours de Paris à Berlin. [Sur un signe de l'Empereur, une musique militaire exécute l'air de : Veillons au salut de l'Empire...)
l'empereur. Enfin?...
lorrain. Enfin, de celte voix qui nous faisait passer à travers l'eau, à travers le feu, à travers la neige, je crierais : En France, soldats, en France !...
l'empereur. Eh bien! oui, mes amis, eu France !.. . en France !. ..
lorrain. Comment, mon Empereur, c'est possible?
l'empereur. Si possible qu'on n'attend plus que toi et tes camarades. Vous êtes en retard, mes amis, vous êtes en retard.
tous. Aux armes ! [On jette les tabliers, les vestes de travail. En un instant tout est transformé ; la musique militaire continue.)
l'empereur. Eh bien 1 oui, mes enfants, moi aussi j'étais comme vous, moi aussi je regardais la France, moi aussi j'attendais. Elle est venue.* Soldats, je compte comme toujours sur votre courage et votre dévouement. Le brick et les embarcations vous attendent ; êtes -vous prêts ?
tous. Oui, oui.
l'empereur. Eh bien ! qui m'aime me suive.
tous. Vive l'Empereur !
lorrain. Dis donc, Catherine, pour la première fois que j'ai fait l'Empereur, j'espère que je ne m'en suis pas mal tiré.
Catherine. Oh ! mon pauvre Jean Leroux, si tu étais là?...
l'empereur. En France !.. . en France!...