SCENE VIII
Les Mêmes, JUNOT.
junot. Un ami? Présent.
BONAPARTE. Junot!
junot. Toujours là, près de toi, sans que tu t'en doutes.
Bonaparte. Fais tout préparer pour le départ de ma femme ; c'est à Pavie que je l'envoie. Choisis bien ton escorte... C'est à toi que je la confierais , si nous n'avions pas demain une bataille.
JUNOT. Merci ; compte sur moi .
BONAPARTE. Adieu, Joséphine.
Joséphine. A bientôt, n'est-ce pas?
Bonaparte. Oui, à bientôt.. (Tl l'embrasse et elle sort avec Junot.) (Relisant le billet.) Dois-je croire à ce message?... [Le froissant.) Ah! quelle anxiété! (Ilmédite.) Pas de détails!...
dantel, à part. La générale s'éloigne... A présent, je pourrais peut-être , sans être indiscret , chercher un petit coin dans la maison pour la nuit; je ne suis pas soldat, moi, pour coucher en plein air... [Rumeurs en dehors. ) Ah ! mon Dieu ! encore du bruit ! On n'est jamais tranquille ici. (Il entre dans la maison.)
le tambour , accourant avec des soldats. Ah ! quelle trouvaille !
BONAPARTE. Qu'y a-t-il?
le tambour. Pardon, général ; tout à l'heure, quand on a fait sortir de la remise la voiture de voyage de madame Bonaparte, on a trouvé deux hommes qu'y s'y étaient blottis; on ne sait pas encore dans quelle intention. Voilà l'aide-de-camp qui les amène. (Junot entre avec des soldats qui tiennent deux hommes sans habits et sans chapeau.)
junot. Général, voilà des drôles qui, certainement, n'avaient pas de bons desseins. Ils ne veulent répondre à aucune question. On les croirait mueis.
BONAPARTE. Nous allons bien les faire parler. (// parle bas à Junot.)
junot. C'est bien. — Un peloton dfï grenadiers. (Au peloton.) Apprêtez armes; en joue.
les deux hommes, tom bent à genoux.
Ah ! grâce !
Bonaparte. A présent, répondez; la vie
BONAPARTE
sauve si vous êtes sincères. Feu ! si vous hè> si •". (A l'un des hommes.) Qui es-tu, toi?
PHEMiER homme. Italien, de Lonato, et mon camarade aussi.
jionaparte. Que faisiez-vous là?
premier homme. Nous... nous attendions.
ji\or. Qu'attendiez-vous?
Bonaparte. Le moment de mettre le feu à la m ne qui est pratiquée sous cette maison.
cri général. Ah!
JUNOT. Est-il possible?
Bonaparte, à V homme. Est-ce vrai?
l'homme. Oui.
JUNOT. Les misérables!... [Rumeur générale. I)antel,qui était entré dans la maison, en sort tout effrayé.)
Bonaparte. Qui vous a commandé ce crime?
premier homme. Les moines.
Bonaparte. Au nom de qui?
premier homme. Au nom de Dieu et de notre salut éternel.
junot. Quelle infamie !
Bonaparte. Vous a-t-on nommé quelques chefs ?
premier homme. On a nommé Venise.
Bonaparte. Venise !
premier homme. Et le comte Lippani, commandant du Lido.
Bonaparte. Lippani! je me souviendrai de ce nom.
junot. Général, que ces hommes m'accompagnent, qu'ils me montrent le lieu où les mineurs ont travaillé, où la mèche est préparée; à l'instant même je vais détruire cet ouvrage.
Bonaparte. Non, que rien ne soit dérangé... J'ai mon projet... Va seulement t' assurer des dispositions.
junot, aux deux hommes. Allons, marchez, misérables! (Il sort avec eux.)
Bonaparte. Toutle camp sons les armes.
[Grand roulement. Entrent Augereau, plusieurs généraux, des officiers, des soldats.)
augereau. Qu'est-ce donc? Que se passeil? Un complot? Une trahison?
Bonaparte. Avancez à l'ordre du jour. — Augereau, vous conduirez votre division vers le plateau de Rivoli, au secours de Massena, en tournant Lonato. — Je sortirai avec mon état-major par la cour de cette villa. Pendant ce temps Junot gardera les avant-postes et y attendra le signal. — Une vive fusillade partie du plateau. — Aussiiôt il se repliera comme s'il battait en retraite, et attirera ainsi l'ennemi en lui abandonnant flpm
pièces de canon. — Je réponds du reste. (A Junot qui rentre.) Eh bien?
junot. Eh bien ! c'est la machine la plus infernale ; nous élions tous broyés , pulvérisés !
Bonaparte. Deux grenadiers de bonne volonté [Alboise et Raimond se présentent. — À Junot.) Tu entends... au troisième coup de canon. Maintenant, en marche. (L'armée commence à défiler. La musique et les tambours jouent une marche.)
Bonaparte. Silence ! (La musique et les tambours se taisent et, le défilé s'achève sans bruit. Alboise et Raimond restent en scène. Junot leur parle bas.)
raimond. Attention! Quel bon traquenard ! Ecoute : voilà la fusillade. .. L'armée autrichienne va s'engager à notre poursuite.
alboise. Faut-il qu'ils soient bêtes! S'imaginer que les Français fuient pour tout de bon !
raimond. Tiens, voUà Junot qui fait semblant de battre en retraite.
alboise. Nom d'un nom ! ça doit-il lui coûter! Mais comme il va se dédommage tout à l'heure! Je réponds qu'il leur fera payer son quart-d'heure de contrariélé.
raimond. Attention!... c'est par ici qu'il faut filer!... Ah! coquins d'Autrichiens! Viens vite, voilà le moment. (Tous les deux sortent. Les Français traversent le théâtre en tirailleurs, en reculant pied à pied; les Autrichiens s'engagent à leur poursuite. Les Français font mine de défendre la maison. L'ennemi s'en empare. Les Français se retirent. — On entend trois coups de canon dans le lointain.)
l'officier autrichien. Victoire!
Douzième Tabieau.
L'explosion se fait entendre. — La maison saute: les Autrichiens tombent et jonchent le théâtre. — Rideau de fumée. — Quand la fumée se dissipe, la maison a disparu et laisse voir le champ de bataille couvert de mourants et dominé par la cavalerie victorieuse.
Treizième Tablean.