SCÈNE PREMIÈRE
L'ABBÉ GRILLAU, Seul, puis GRANDIER.
giullau. Je ne sais pas, mais il me sem-
ble que, pendant qu'ils sont allés sur la grande roule au-devant de noire cher l rbain, il me semble que je me suis un peu endormi, moi. C'est étonnant, cela me lait toujours cet effet-là quand je lis mon bréviaire.
GRANDIER, passant la tête ]>ar la fenêtre. Il ne faut p s dire cela devant monseigneur l'évêque, père Grillau.
GRILLAU. Tiens! Grandier 1.. C'est toi, mon enfant ! c'est toi, mon Urbain !
GRANDIER, entrant par la porte. Oui, mon bon et cher instituteur, c'est moi, votre élève.
GRILLAU. Oh ! mon élève... En voilà un élève qui en remontrerait un peu à son maître!
GRANDIER. Pas du côté du cœur au moins. Dites-moi, mon ami , rien de fâcheux n'est arrivé, que vous ries seul ici?
grillu". Eh! non, sois tranquille : estce que Dieu ne veille pas sur les braves gens ?
grandier. Alors ma mère et mon frère se portent bien ?
grillai;. A merveille, et ils sont allés audevant de toi.
GRANDIER. Ils sont allés, dites-vous? Mon mauvais sujet de Daniel est donc ici?
GRILLAU. Eh ! certainement. Ta mère n'a pas eu plus tôt la lettre, que, comme elle ne sait pas lire, la pauvre chère femme, elle est accourue chez moi pour que je la lui lusse, et je ne la lui ai pas plus lot lue, qu'elle m'a fait écrire à ton frère d'accourir afin que la fête fût complète. Oli ! il ne se l'est pas fait dire deux fois, et il est arrivé avant-hier, ton mauvais sujet de Daniel, comme tu dis.
grandier. Si bien qu'ils sont allés au-devant de moi?
GRILLAU. Oui.
grandier. Sur la grande route?
grillau. Certainement.
grandier. Ah ! voilà, c'est ma faute.
GRILLAU. A toi ?
grandier. Oui, mon père, à moi ; j'ai oublié de leur dire une chose , c'est qu'il y a des souvenirs de jeunesse, des mystères d'enfance qui s'étendent dans la vie bien au delà de l'enfance et de la jeunesse; quand on est né dans une grande ville comme Paris, on n'a pas de patrie, on a une rue, voilà tout ; mais au village, c'est autre chose ; Yirg le l'a dit, mon père : 0 fortunatos nimium l
grillau. Allons, voilà que lu vas parler latin; tu te souviens bien que je n'en sava s que ce que je t'en ai appris, en sorte que ce que tu <ais, je ne le sais plus.
URBAIN GRANDIER
grandier. Vous avez raison, mon père.
grii.lau. N'importe; que dit ce païen de Virgile? Voyons, explique-moi cela en français, mon enfant.
grandier. Ce qu'il dit ? Il dit : Trop heureux ceux qui sont nés dans les champs, s'ils connaissent leur bonheur... Moi, je suis né dans les champs, et je connais ce bonheur -là.
grillau. Et tu te trouves heureux, alors?
grandier. Oh! oui, bien heureux!
grillau. Seulement, ce que tu m'as dit m'explique Virgile, mais ne me dit point pourquoi tu n'as pas rencontré ta mère ?
grandier. Pourquoi ? écoutez bien : parce qu'en revenant, mon père, j'ai trouvé, aboutissant à la route, un sentier familier à mon enfance : il m'a semblé aussitôt que ma belle jeunesse, toute couronnée de fleurs, m'attendait à l'entrée de ce sentier et me faisait signe de la suivre Aloiv, j'ai quitté le grand chemin, le chemin qui conduit aux villes, pour suivre celte haie d'aupépines et de sureaux qui conduit au cimetière : c'est là que dorment mon père et mon oncle, mes deux maîtres après vous ; c'est bien le moins qu'on visite les morts avant les vivants , et qu'on les salue les premiers, puisqu'on les a quittés depuis plus longtemps.
grillau. Cher Grandier! savant comme un mage, et avec cela, bon et pur comme un enfant !
grandier. C'est que mon cœur n'a pas vieilli; il y a vingt-cinq ans que je jouais dans ce sentier, que je cueillais des fleurs au pied de la haie, que je cherchais sous l'herbe des insectes d'or et d'émeraude. .. Eh bien, pour moi, c'était hier; il n'j a pas une fleur que je ne reconnaisse, pas une touffe d'herbe que je ne sache par cœur, et ce que je vais vous dire va vous paraître étrange : nonseulement je reconnais tout cela, mais il me semble que tout cela me reconnaît, que tout cela a des yeux pour me voir, une voix pour me saluer, une âme pour m' accueillir ; si bien que lorsque je suis passé, si je me retourne et que j'écoute, je vois l'herbe et la fleur se pencher l'une vers l'autre , et je les entends se dire dans la langue de l'herbe et des fleurs : Tu sais, ma sœur, c'est lui !
grillau. Vois-tu, quand lu me dis de ces choses-là, Urbain, je regrette que tu ne sois pas curé, que tu ne sois pas moine, que tu ne sois pas prêtre enfin. Ah ! les beaux sermons que tu aurais faits ! et comme tu aurais bien parlé du bon Dieu !
grandier. Oh! le bon Dieu n'a pas besoin de moi pour dire ses louanges, mon père. Quand il a fait le monde, il l'a empli de sa divinité, et tout parle de sa puissance
dans la création, depuis le brin d'herbe qui sort de terre jusqu'au soleil qui le fait fleurir. . .
grillau. Grandier, mon bon ami , quand je suis près de toi, je me fais bien l'effet d'être le brin de l'herbe et toi le soleil. J'aime Dieu comme je puis et toi comme tu sais.
grandier. Et qui vous a dit, mon père, que l'humilité de votre cœur ne lui est pas plus agréable que l'orgueil de mon esprit ? Vous enviez ma science ; et bien ! moi, Urbain le savant, comme vous m'appelez, moi, dès que je vous approche, dès que je m'appuie sur vous, je me repose et je me sens meilleur. Oh ! cela est si vrai , mon ami , qu'au lieu de courir après ma mère, après mon frère, et vous savez si je les aime, cela est si vrai que je reste ici près de vous, car... je voudrais vous dire des choses que je n'ai pas dites aux plus savants, je voudrais vous faire une confession que je n'ai pas encore faite ni aux archevêques ni aux cardinaux.
grillau. Une confession, à moi, Urbain?
grandier. Oui, plus qu'une confession même, un cas de conscience.
grillau. Urbain, parfois on disait, tant tu étais savant, on disait que tu étais sorcier. Aurais-tu vu le diable, par hasard?
grandier. Non, je ne l'ai pas vu, mais peut-être lui ai-je donné prise sur moi. Un poëte anglais, que vous ne connaissez pas, mon père, dit que lésâmes mélancoliques sont faciles à damner. Si j'étais sur la route de la damnation !
grillau. Oh! oh ! depuis ton voyage en Italie ? Dam ! on dit que les Italiennes sont bien belles.
grandier. Je ne sais pas comment sont les Italiennes, mon père, car mon cœur était resté en France, et les yeux sans le cœur ne sont qu'un vain miroir qui peut refléter les objets, mais qui n'en garde pas le souvenir. Non, il y a plus longtemps que cela que je doule.
grillau. Tu doutes, Urbain, tu doutes 1 Et de quoi donc doutes-tu ?
grandier. Oh ! rassurez-vous... De moimême.
grillau. Et à quel propos ce doute t'at-il pris ?
grandier. A propos d'une puissance qui m'a été donnée.
grillau. A toi ?
grandier. Mais une puissance telle, une puissance si grande, siétrangesurtout, qu'elle ne peut venir que du ciel ou de l'enfer, de Dieu ou du démon !
grillau. Explique-toi, mon enfant.
grandier. Je vais raronter, mon père, ce
l'KBAIN GRANDIER.
* sera tente mon explication. Vous savez que mon frère a dii ans de moins que moi. Vous i encore combien je l'aime; aussi, quand il était tout enfant ri que je l'entendais pleurer, j'allais aussitôt & lui. Bêlas! ch z l'enfant comme chez l'homme, il y a tonjours une souffrance au fond des larmes. Seulement, celui <[ni passe voit les larmes et ne s'inquiète pas de la souffrance : de sorte que si c'est un enfant qui pleure, on dit : Il est méchant. Si c'esl un homme, on dit : Il est faible. Mais moi, qai iatais le contraire, Daniel pleurait, j'allais à lui , et comme j'avais lu d.ins Platon un chapitre intitulé : De la force de la volonté, je lui prenais les mains et je le regardais fixement, avec la volonté absolue, constante, inflexible, que la <'oulciii- se calmât et que les larmes s'arrêta: Alors, tout ce que j'avais de facultés en moi env. loppait sa faiblesse dans leur puissance, et bientôt, en effet, comme par magie , je voyais la douleur se calmer et les larmes se tarir, puis le sourire jetait comme ua doux rayon sur son visage, puis ses yeux se fermaient, puis venait le sommeil, un sommeil si doux, si charmant, si paisible, qu'il ne Btâ semblait pas un sommeil humain. Un jour, enfiu, ce sommeil me parut si plein d'ineffable béatitude, qu'il me sembla voir l'àme de l'enfant derrière ses lèvres entr'ouvertes. Alors je lui parlai comme on parle, non pas au sommeil, mais à l'extase. Mon père, il me répondit.
Gkillau. Tout endormi qu'il était ?
grandier. Oui, tout endormi ; mais ce n'est point encore là qu'est la chose é;range, inouïe, miraculeuse : c'est que les obstacles matériels avaient disparu, et qu'à distance , à travers les murailles, il voyait en dormant.
grillau. Grandier !
grandier. Ecoutez jusqu'au bout Je lui avais demandé, c'était la première question qui s'était offerte à mon esprit, je lui avais demandé où était notre mère. Alors, s;ms quitter sa place... sans se lever du fauteuil eu il était assis : Attends, frère, je la cherche ; puis, les yeux fermés toujours : Ah! contimia-t-il, attends, je la vois ; attends, elle cueille du buis au potager de l'étang, puis elle va le faire bénir à l'égli-e. Tiens, ce n'esL pas M. l'abbé Grillau qui le bénit; c'est le vicaire. Ah ! la voilà qui sort de l'église ; elle s'arrête à causer avec mon oncle Claude... il lui donne une petite croix d'or... elle le quia-... die vient.. Ouvre-lui la porte, ir ère ! Je cours à la porte : manière était sur le - uil. Elle avait été cueillir du bois au pola i i- de l'étang; elle avait été le f ire bénir à l'é jiise ; c'était le vicaire qui l'avait bénit et non pas vous. A cinquante pas d'ici, elle
avait rencontré mon oncle Claude, et elle tenait dans sa main la petite croix d'or qu'il
lui avait donnée et qu'elle porte encore à son cou.
GRILLAU. Tu es sûr de ce que tu dis là, Grandier?
GRANDIES. Vingt fois j'ai renouvelé l'épreuve, et jamais il ne s'est trompé.
GRUJ.AU. Lui as-tu parlé de cela?
grandier. A Daniel?.. Non. Yous seul, Dieu et moi savons cela.
GRILLAU. Maintenant, Urbain , ne seraitce point ton frère et non point toi qui s rail doué ? J'ai entendu raconter qu'il y avait des enfants et d s vieillards qui avaient la double vue... Et j'explique cela : les enfa près du berceau et les vieillards près de la tombe, enfants et vieillards sont près de Dieu, qui est Je commencement et la lin de toutes clie
grandier. Je dirais comme vous, mon père, si Daniel était le seul sur lequel j'eusse essayé mon pouvoir. •
GRILLAU. Tu l'as essayé sur d'autres que
sur lui ?
GBANDIEK. Ecoutez, voilà où je crains bien d'être tombé dans une faute; voilà où je tremble de voir h; doigt du mauvais esprit.
grillau. Parle.
gra?>dier. I! y a six ans de cela, j'étais à Bordeaux... je sortais du collège... Je devins amoureux d'une j une fiile; son nom, je ne puis le dire. .. tout à l'heure vous comprendrez pour uoi. . seulement elle était de noble se. Malgré la d (Yérence de nos condi elle avait encouragé mon amour. Cependant, au milieu de nos heures heureuses quoique chastes, mon père, il passait parfois sur son front de subites trist sses qu'elle s'oiT-u çait de me cacher, mais qui, ma'gré ses <!
étaient aussi visibles pour moi que l'ombre de ces nuages qui courent sur les i lés. Vingt, fois je lui demandai ce qu'elle avait et pourquoi elle s'assombrissait ainsi Bout à coup, mais toujours elle refusa de me répondre. Un matin, après l'avoir quittée la veille au soir et pressée de questions inutiles, i\n matin, je reçus une lettre d'elle dans laquelle elle me défendait de la revoir. Je ius et reins cette lettre, et avec l'instinct et peut-être l'orgueil d'un amant, je crus deviner à uuc ces laine hésitation dans ! à une es-
pèce de tremblement dans l'écriture;. je crus deviner que cette lettre lui ava t étôiiup que celle lettre, écrite par e;!e, lui avait été dictée par un autre. Le soir même, je devais retourner obea elle, car peu de j ■■urs e saient sans que nous nous visions, i; le habitait une maison isolée près de la rivière ta
URBAIN GRANDIER
nuit venue, je me cachai parmi les aulnes et et les saules qui trempaient leurs branches dans l'eau. À dix heures, je vis entrer chez elle un homme qui n'en sortit qu'à minuit. Il me somhla que je n'avais jamais vu cet homme, qui d'ailleurs .se cachait dans un grand manteau. La fenêtre delà chambre de celle que j'aimais donnait sur un jardin où bien souvent nous nous étions promenés ensemble. Je franchis le mur de ce jardin : la fenêtre était ouverte, mais les rideaux étaient tirés. Je montai le long du treillage et je parvins jusqu'au balcon. Elle était assise devant une table, la tète entre ses ni ins; au bruit que je fis en enjambant la balustrade, elle releva le front. J'allais être surpris escaladant une fenêtre comme un voleur... elle allait appeler, crier peut-être... J'étendis le bras vers elle, et, sans la toucher, sans prononcer une parole, par la seule puissance de la volonté jaillissant de tous mes pores, je l'arrêtai. Elle demeura le regard fixe, immobile comme une statue. Alors je reconnus ce sommeil étrange que j'avais déjà étudié chez mon frère... Mais au lieu d'être calme et doux comme celui de Daniel, son sommeil à elle était agité, haletant, presque convulsif. Je voulus savoir si elle parlerait aussi, et je l'inierrogeai. D'abord elle s'obstina 'a se taire ; mais à mon ordre, elle céda.' Ali ! pourquoi ne resta-t-elle point muette ?.. ma conscience ne serait point chargée aujourd'hui de ce terrible secret!... Mon père, je ne m étais pas trompé ; la lettre que j'avais reçue avait été dictée; elle l'avait écrite malgré elle, obéissant à une puissance plus foite que la sienne. Cet homme (pie j'avais vu sortir de sa maison, c'était son amant... et cet amant. .. ( Baissant la voix. ) L'incestueux... c'était son père!
GiULLAU. Mon Dieu 1
grandier. Chut! l'ai-je dit?. .. Du moins je n'ai nommé personne, n'est-ce pas?
cr.iLLAU. Et tu ne l'as pas revue depuis ce
temps?
GRANDIER. Je n'ai jamais cherché à la revoir du moins.
GRILLAU. Tu as raison, Grandier. Il y a là-dessous une œuvre inconnue. D'où vientelle? je l'ignore comme toi. Avais-tu sur loi quelque objet bénit lorsque tu fis ces diverses e.\p liences?
grandier A la dernière, j'avais à mon cou celle médaille saint" que ma mère me donna le tour démon départ.
GRILLAU. Alors ce n'est pas le mauvais esprit qui est en toi, puisque cette médaille bénite eût été plus puissante que lui.
GRANDIER. Qu'est-ce donc alors?
grillau. Ecoute, Grandier, tu veux toujours éclaircir tes doutes?
grandier. Oh ! oui, mon père, je le veux.
grillau. Eh bien 1 essayons dès aujourd'hui, le plus tôt tera le meilleur. Je n'ai pas la prétention d'être un saint homme, mais je suis un honnête homme qui défie Satan, Belzébuth, Astaroth et toute l'immonde légion ; tu feras devant moi l'essai de ce pouvoir sur ton frère; pendant ce temps, je dirai un acte de foi, et, s'il y a un diable quelconque au fond de tout ceci, si bien caché qu'il soit, il faudra qu'il montre le bout de l'oreille.
grandier. Chut! j'entends du bruit.