‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 702 sur 1577 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Les Mêmes, DANIEL, à la fenêtre.

Daniel. Ma mère, ma mère, cela ne m'étonne point si nous ne voyions pas venir Grandier : il est ici.

grandier. Daniel! cher enfant!

Daniel, accourant. Bonjour, frère, bonjour ! Oh ! c'est moi qui l'ai embrassé le premier !

la mère de grandier. Que dis-tu donc?

ici ? Grandier ici ? mais par où es-tu donc passé, mon enfant? Jésu1; mon Dieu! C'est vrai, le voilà. (5e pendant à son cou. ) O mon Dieu, mon Dieu !

grandier. Ma mère, ma bonne mère!

daniel. Je te le prêle, tu mêle rendras? Ah! c'était donc vous qui l'aviez accaparé, père Grillau! on vous en donnera des soldats du roi, pour les confisquer à votre profit. ( Ouvrant le bréviaire de l'abbé. ) Te Deum laudamu.<.

grillau. Que fais-tu donc, mauvais sujet?

daniel. Tiens, il est de retour, je chante le Te Deum.

grandier. Oui, de retour, et bien heure ux, ma mère, car je ne vous ai pas tout dit dans ma lettre; voyez comme je suis égoïste, j'ai tardé huit jours à vous faire pa t de mon bonheur, je voulais vous l'apprendre moimême.

la mère. Oh ! tout ce que tu fais est bien fait; va, dis donc maintenant, puisque te voilà.

grandier. Ma mère, je suis capitaine.

la mère. Tu y es donc parvenu? Et qui t'a fait capitaine, mon Dieu!

grandier. Le cardinal.

daniel. Comment? tu es capitaine? capiiaiue comme M. de Sourdis? tu vas avoir des habits brodés comme les siens?

grandier. J'ai cent mille livres pour lever une compagnie.

URBAIN GRANDIER

la mère. Et qui t'a donné ces cent raille livres?

GBANDIEH. Le cardinal.

DANIEL. Vive le cardinal!

grandit R. Ce n'est pas le tout.

la mère. Comment? ce n'est pas le tout?

GBANDIEB. Non, j'ai gardé le meilleur pour la fin, ma mère.

LA mère. Dis donc vite, alors.

grandier. Six mois de liberté, ma mère, six mois à passer près de vous!

la mère. Etqui te lésas accordés?

GRANDIER. Le cardinal.

LA Mère. Saint homme !

DANIEL, criant à tue tête. Vive le cardinal 1 ( Chantant et faisant tourner le curé. ) Tra deri deri la la deri dera.

grillau. Mais que Ms-tu donc?

Daniel. Tiens! quand je suis content, je danse : c'est ma manière de louer Dieu, à moi.

LA Mère, regardant autour d'elle. Ah !

Grandier, mon enfant, comme tu vas trouver maintenant cette maison pauvre!

grandier. Pauvre, ma mère! pauvre, la ma son où vous avez donné l'exemple de toutes les vertus! Pauvre, la maison où vous avez été chaste épouse, bonne mère! pauvre, cette chapelle, cette église, ce temple, ma mère! Si tout cet or qu'on m'a donné était à moi, je ferais enchâsser d'or le seuil que votre pied béni touche tous les jours!

LA mère. Au reste, tu vois, mon enfant, je l'ai rendue la plus belle possible, cette pauvre maison ; voilà les fleurs que tu aimes; voilà ces belles étoffes que tu m'as envoyées d'Italie; j'ai voulu qu'elle aussi te sourît, puisqu'elle allait te revoir.

grandier. Oui, voici bien mes fleurs, voici bien mes étoffes; mais il me semble qu'il manque une chose ici.

la mère. Oui, cette belle madone que tu m'as envoyée de Suze, où tu l'as copiée, disais-tu, pendant ta garnison. Tiens, la voici; que voulais-tu que je fisse de ce brocart d'or, sinon un voile pour elle? [Elle découvre la madone. )

grandier. Ah!

daniel. Grandier, est-ce que tu ne trouves pas qu'elle ressemble un peu, beaucoup même, à la demoiselle de Sablé, la madone de Suze?

grandier. Chut! enfant, ne rions pas avec les choses saintes. — Ma mère, vous croyez que je vous ai tout dit, n'est-ce pas? Eh bien! non, il me reste à vous apprendre un dernier bonheur; mais avant tout, dites moi, comment se porte-t-clle ?

la MÈRE. Kst-ce qu'on ne se porte pas toujours bien quand on est heureuse?

grandier. Elle est donc heureuse?

LA MkRE. Presque aussi heureuse que moi.

grandier. Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vue?

la mère. Dimanche dernier, à la messe.

damel. El moi, hier malin, dans le parc.

grandier. Est-elle toujours belle?

la mère. Comme les anges.

grandier. Ma mère, elle m'aime, elle est libre, c'ie m'attend.

la mère. Elle est donc encore plus ma fille que tu n'es mon fils, car tu ne me dis cela cela qu'aujourd'hui, toi, et elle me l'a dit depuis un mois ; mais je suis là, j'oubiie que tu as fait une longue roule, que tu as chaud, que tu as soif, faim peut-être, j'oublie que tu as envie de la revoir... Viens Daniel, viens m'aider.

grandier, repondant au regard du curé.

Non, ma mère, permettez, je le garde.

la mère. Mais embrasse-moi, donc au moins !

grandier. Oh! oui, et jamais assez, ma mère ! ( Elle sort. )

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