‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 715 sur 1577 · GRANDIER, LE BAILLI · texte numérisé non relu

GRANDIER, LE BAILLI

le bailli. Ah ! me voilà dans le sanctum sanctorum. C'est ici que vous faites ces beaux sermons que vous nous débitez en chaire; c'est ici que vous composez cette belle musique qu'on nous chante au Salut; c'est ici enfin que vous peignez ces beaux tableaux que les étrangers qui visitent nos églises croient que nous faisons venir de Venise, de Florence ou de Rome.

gbandier. Monsieur le bailli, je n'ai pas quitté le monde seul, j'ai emmené avec moi dans la solitude un ami fidèle , un compagnon assidu : le travail.

le bailli. Le fait est que vous avez le droit de le prêcher aux autres, vous. De ma chambre à coucher, je vois la fenêtre de votre cellule ; eh bien ! à quelque heure de la nuit que je m'éveille, si je regarde par ici, votre lampe brûle. Vous ne dormez donc pas, vous ?

grandier. Je dors peu, du moins.

le bailli. De sorte que vous vous occupez sans cesse ï

grandier. Le temps est un serpent qui mord celui qui ne sait pas l'employer, et qui caresse celui qui sait le mettre à profit.

le bailli. Et vous ne croyez pas ces occupations un peu profanes ?

GBANDIER. Non, monsieur le bailli, car je crois que le Seigneur est au fond de toute chose, et vous savez : qui croit, voit. Moi , je vois Dieu partout. Ce iroblème que je dei ahde à la science, c'est Dieu. Cette mélodc que je cherche dans la musique, c'est Dieu. Ce beau idéal que je rêve dans la peinture, c'est Dieu. Tout ce qui est grand et beau vient de Dieu et retourne à Dieu. Mais nous avez, dites-vous, une communication importante!! me faire, monsieur le bailli.

LE bailli. Ah ! d'abord je voudrais vous féliciter sur ce que vous avez fait aujourd'hui à l'église, à propos de cette pauvre fille que l'on voulait faite religieuse malgré elle.

grandier. Vous ne nie blâmez donc pas de lui être venu en aide ?

le bailli, oh ! non, bien au contraire, ni

nos femmes non plus. Ah ! si vous pouviez écouter à toutes les portes, je suis sur qu'il n'y a pas, à l'heure qu'il est, excepté peutêtre au couvent des Ursulines, une seule commère dans tout Loudun qui ne chante vos louanges. Ah! prenez garde; si cela continue, je crois que vous en damnerez encore plus que vous n'en sauverez.

grandier. Ainsi vous trouvez que j'ai fait ce que je devais faire ?

le bailli. Oui, oui, oui , quoiqu'il y ait quelque danger à cela. Savez -vous que la chose pourrait bien mal tourner pour vous?

gbandieb. Ah ! ah ! Vous pensez que ma désobéissance ou plutôt même mon opposition aux ordres du cardinal...

le bailli. Non, je ne m'effraie pas beaucoup des grands ennemis, je n'ai peur que des petits ; le cardinal a trop de choses à faire pour s'occuper de vous ; mais prenez garde à Mignon, le directeur de nos béguines , à qui vous enlevez une dot de six mille écus; mais prenez garde à Barré, son vicaire; ils ont du temps de reste, eux, et quand ils l'emploieraient à vous faire pièce, cela ne m'e ton lierait point.

gbandier. Est-ce là la communication importante que vous aviez à me faire, monsieur le bailli? En ce cas, je vous remercierais du plus profond de mon cœur de vous être dérangé à mon intention.

le bailli. Non, ce n'était pas cela encore. Je viens, comme vous êtes non-seulement un saint homme , mais encore un savant docteur, monsieur Grandier, — je viens vous faire part de certains bruits qui commencent à courir par la ville, et vous demander si vous croyez à leur réalité.

grandier. Ah! vous voulez parler aes apparitions qui ont lieu dans certaines parties du vieux château de Loudun ?

le bailli. Oui. Et cela malgré le voisinage du couvent de nos Ursulines.

grandier. Vous attachez de l'importance à tous ces commérages de vieille femme, monsieur le bailli? vous êtes bien bon.

le bailli. Eh! eh ! des gens fort sensés et aucunement timides m'ont assuré , mon révérend, avoir, en passant le jour près d'une ouverture donnant sur les caveaux du couvent, entendu comme des gémissements, comme des plaintes, comme des prières ; tandis que d'autres, en passant la nuit près du cloître, m'ont dit avoir vu, — oh! de leurs yeux vu, — de grandes formes blanches errantes sur les terrasses, et faisant avec leurs voiles des signes de menace aux curieux.

GB4NDIEB. Des signes de menace a\ec des voiles ne sont pas des signes bien dangereux, monsieur le bailli.

I RBAIÏN GRANDIER.

le bailli. Alors, vous ne croyez pas aux apparitions?

DANIEL, passant par la fenêtre et allant se cacher derrière le rideau. Eh bien ! si tu n'y crois pas frère, je vais t'y faire croire, moi.

le bailli. Il me semble pourtant que les livres saints... Ah ! vous n'y croyez pas ?

grandier. Je ne dis point cela, monsieur le bailli. Je crois à tous les faits contenus dans l'ancien et le nouveau Testament, et même à quelques-uns de ceux qui soûl rapportés dans les livres païens. Or, je vois dans la Bible que l'ombre de Samuel, évoquée par la pythonisse d'Endor, est apparue à Saiil. Je vois dans l'Evangile que le Christ e^t apparu à Madeleine. Enfin, je vois dans Plutarque qu'à Sardes le specire de César s'est fait visible pourBrutuset lui a annoncé que sa seconde apparition à Philippes serait sa défaite et sa mort. Je serais donc mal venu, moi pauvre soldat d'hier, pauvre moine d'aujourd'hui, de lutter contre de pareilles autorités, et je crois donc à ces apparitions : aux deux premières comme articles de foi, à la troisième comme fait historique. Mais je crois que pour troubler ainsi l'ordre ordinaire de la nature, je crois que pour que sortent du tombeau ceux que la mort y a une fois couchés, je crois qu'il faut à Dieu, c'est-à-dire à la suprême unité, au suprême pouvoir, à la suprême intelligence, je crois qu il faut de puissants motifs. Or, ce motif était puisant à l'endroit de Saùl, puisqu'il s'agissait de la vie et du bonheur d'un peuple, que l'ombre de Samuel venait disputer à la folie de son roi. Or, ce motif était puissent à l'égard de Madeleine, puisqu'il s'agissait, par l'organe d'une des saintes femmes qui avaient assisté à sa mort, de proclamer la résurrection du Christ. Or, ce motif était pissant \is-à-visde Bruius, puisque c'était l'avis donné au meurtrier par la victime, que le meurtre politique est non-seulement infâme et odieux à l'égal des autres meurtres, nais encore inutile. Voilà les apparitions auxquelles je crois, monsieur le bailli, et cela parce qu'elles ONt un grand but d'humanité, de foi ou de doctrine; mais aux apparitions qui ont pour but d'élo'guer les curieux d'un soupirail, d'une carrière ou des ruines d'un Aïeux château, non ! à celles-là, je vous avoue que j'y crois peu ou plutôt pas du tout.

LEBAILLL Mon cher Grandier, vous parlez comme un livre, et même je dirai qu'il y a b en des livres qui ne parlent pas comme vous. M.iis si ces apparitions se confirment, comme c'est moi qui, en ma qualité de bailli, ai certaines responsabilités vis-à-vis de mes concitoyens, que faudra-t-il que je fasse ?

GRANDIES. VOU8 viendrez me trouver un

soir, monsieur le bailli. Je détacherai de la muraille celte palme qui m'a été rapportée

de Jérusalem et qui, lorsqu'elle tenait à sa tige, ombrageait le divin tombeau de n tre Seigneur. Et ce rameau bénit à la main . j'irai moi-même, confiant dans la pureté de mon cœur et dans l'assistance de Dit u, m'assurer de la vérité.

LE bailli. Mon révérend, vous êtes un grand courage et un grand esprit. Il y a à la fois en vous du soldat et du moine.

grandier. Il y a le chrétien, monsieur le bailli, et voilà tout.

le bailli. Eh bien, c'est dit, je me tiens à l'affût dis apparitions, je guette les revenants, et s'ils se montrent de nouveau , je viens vous chercher, et nous faisons l'expédition ensemble.

grandier. C'est convenu , monsieur le bailli.

le bailli. A vous revoir, mon père, à vous revoir.

SCÈjNE V.

GRANDIER, DANIEL, paraissant.

DANIEL. Ah! le voilà donc parti. Ce n'est point malheureux. Est-il bavard, ce bailli?

grandier. Daniel!

daniïl. Oui, Daniel, Daniel, qui est obligé d'entrer par la fenêtre, parce que son frère luifeime la porte, et je crois, Dieu me pardonne, après lui avoir fermé la porte, lui ferme les bras.

grandier. Oh! non, non! Viens, mon enfant, viens! [Il lui tend les bras , Daniel s'y jette, Urbain le presse contre son cœur, pui* fondai larmes, s assied sur une chaise, tandis que Daniel reste debout, enveloppé dans ses bras.)

DANIEL. Pauvre frère! N'aurait-il pas mieux valu que ce fût ainsi depuis longtemps? Aujourd'hui, peut-être, la blessure serait cicatrisée.

grandier. Mon cher enfant, ce sera ainsi sans cesse, et la blessure saignera toujours. Seulement elle saigne en dedans, Daniel, et personne ne la voit saigner, que Dieu, qui m'a repris Ursule, et que toi, qui l'as connue.

Daniel. Oh ! je disais bien à maman que c'était pour cela que tu ne voulais pas nous revoir.

grandier. J'avais tort. Cela fait du bien de pleurer. Quand trop de larmes s'amassent sur le cœur, elles étouffent celui qui ne les répand pas. Oli ! n'est-ce pas, mon enfant , que Dieu ne peut m'en vouloir de la pleurer ?

damel. Je la pleure bien, moi qu'elle n'aimait pas comme elle t'aimait, moi qu'elle

LllBAM GKAiNUlËK.

n'aimait que comme un enfant et comme un frère. Aussi tu t'es enfui, toi ; moi je suis resté.

grandier. Voulais-tu, moi, qui venais de me (onner tout entier h Dieu, que j'offrisse aux hommes Je spectacle de ma douleur?

Oh! c'est un dernier sentiment d'orgueil qui m'a entraîné, et j'en suis bien puni; car je ne sais pas même où elle dort du dernier sommeil, car à travers les .'armes que je verse sur sa mort, je ne puis pas même entrevoir .son tombeau.

DAMEi. Elle est dans le cimetière de Sablé, frère, et l'on a planté sur son tombeau de grands arbres que l'on aperçoit de la fontaine de la route.

grandier. Et son sépulcre , de quelle forme e.^t-il? A-t-elle au moins les fleurs qu'elle aimait? C'étaient les roses blanches, le jasmin, les violettes. Qui prend soin de tout cela? qui veille sur la mort de celle qui veillait sur la vie de tous ?

daniel. Hélas ! je ne saurais te le dire non plus, frère. J'ai bien été, comme h s aut es, de l'église au cimetière ; m3is , arrivé à la porte, en songeant qu'on allait l'enfermer dans un caveau sombre , ou la descendre dans une fosse humide ; en songeant que j'allais entendre crier les go ;u".s rouilles d'une porte sépulcrale, ou retentir sur la bière cette première pelletée de terre qui sépare la vie de l'éternité, oh ! oh ! j'ai tant pleuré, frère, que ma mère m'a dit ; N'allons pas plusloin, mon enfant, et qu'elle m'a emmené, car elle pleurait aussi fort que moi. Pauvre mère, va!...

grandier. Et tu n'es jamais retourné seul?

daniel. Au cimetière de Sablé ! Non, jamais, jamais !

grandier. Oh ! il faut pourtant que je sache où elle repose, il faut que je connaisse son tombeau. Nous allons y aller ensemble, n'est-ce pas, mon cher Daniel 1

daniel. Où cela?

grandier. Au cimetière de Sablé. (7/ lui prend les maint et le regarde.)

daniel. Oh î avec toi, j'irai partout où lu voudras, frère.

grandier. Viens, alors.

Daniel, fermant les yeux. Ah !

grandier. Y sommes-nous?

Daniel. Oui, attends. Je crois que nous voilà à la porte. Mais je ne vois pas bien. (Grandier passe la main sur les yçvx de l'enfant , ses yeux s'ouvrent.)

grandier. Vois-tu mieux ?

DANIliL. Oui.

grandier. Alors, conduis-moi.

daniel. Au ! comme il est triste, le cimetière ! toutes les feuilles tombent des arbres comme des âmes qui s'envolent. Toutes les fleurs se fanent comme des vierges qui meurent.

grandier. Ursule ! Ursule !

daniel. Prends garde, frère. On dit que de heurter la pierre d'un tombeau cela porte malheur. Prends garde , et suis ce petit sentier: c'est là-bas, vois-tu, à ces' quatre cyprès. Pourquoi n'a-t-on pas mis d'autres arbres que les cyprès ? Jamais les oiseaux ne s'y reposent, dans les cypiès, et elle, elle aimait tant le chant des oiseaux !

grandier. Ursule! Ursule!

daniel. Nous y voilà ! Tiens, c'est au delà de cette balustrade. Il y a quatre tombes dans le petit enclos. Ce n'est pas celle-ci; celle-ci c'est celle de sa mère. Ce n'est pas celle-ci non plus ; celle-ci, c'est celle de son frère, qui était du même âge que moi, tu sais ? et qu'on appelait Didier. Bonjour, Didier... Ah ! ah! voici 1a sienne !

grandier. Ursule ! Ursule!

Daniel. C'est une grande dalle de marbre avec une croix sculptée. Attends, jevais lire l'inscription du tombeau : « Ici , ici gît très-haute et très-puissante demoiselle Ursule de Sablé, comtesse de Rovère. Elle était née au monde le 1er mai 1610, et elle est remontée à Dieu le 15 juin 1629. »

grandier. Vierge sainte, priez pour moi.

daniel. Oh ! mon frère, oh I que c'est étrange !

GRANDIER. Quoi doilC?

daniel. Je vois sous la pierre comme s'i n'y avait pas de pierre; je vois dans le caveau comme s'il était éclairé.

grandier. Eh bien?

daniel. Eh bien ! il y a une bière, mais elle est vide.

grandier. Que dis-tu ?

daniel. Je dis, je dis, je dis qu'il n'y a pas de cadavre dans le cercueil.

grandier. Mon Dieu !

daniel, cherchant. Non! non! non!

grandier. Mais ils l'ont donc enlevée pour le conduire dans une autre sépulture?

DANIEL. Attends... Oui, je les vois. Il y a une femme et deux hommes. Ils prennent le cada\re... ils l'emportent...

GRANDIER. OÙ Cela ?

DANIEL. Je les suis. Suis tranquille. On la met dans une voiture. La voilure pari. Elle entre à Loudun. On la descend au couvent des Ursulines. C'est la nuit. La femme a une

Clef de la grille. Elle ouvre. Elle indique les caveaux du couvent... Ah ! nous voilà encore au milieu des tombeaux! Elle dépose Ursule dans un caveau qui ferme avec une grille. Elle allume une lampe. Elle met près d'elle un pain et de l'eau. Elle sort. Attends! attends ! Mon Dieu ! Ursule se réveille. 11 me semble... oui, je la vois... elle est h genoux. .. elle prie... elle n'est pas morte !

grandier. Ursule n'est pas morte î

URBAIN GRANDIER

DANIEL Mais non! puisque je te dis qu'elle prie! puisque je te dis que je la vois!

GBANDIEB. Oh! tu es sur? tu eSSÙl'?

DANIEL. Je la vois !

GRANDIES. Et tu peux me conduire où elle est ?

DANIEL. Oui, oui, certainement, si tu ne m'éveilles pas.

GKANDIER. Ah! viens! viens!

DANIEL. Suis-moi! [IU sortent.)

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