SCÈNE PREMIÈRE
URSULE, dam le caveau, assise sur de la
paille; devant elle, JEANNE DE LAU-
BARDEMONT appuyée à la porte de l'in
pace.
Ursule. Mais enfin, madame, aurez-vous pitié de moi un jour, et me direz-vous quel crime j'ai commis, pour vivre ici enchaînée dans un cachot au centre de la terre? et cela depuis combien de temps, je n'en sais rien , car j'ai cesséde compter les jours et les nuits,jours et nuits s'élant a la fin confondus pour moi dans une éternelle obscurité.
jeanne. N'êtes-vous pas morte, et le séjour des morts n'est-il pas le tombeau ?
Ursule. Oh! les morts, les morts du moins dorment dans l'attente de la résurrection éternelle, taudis que ma délivrance à moi, c'est la mort! c'est la mort!
jlanne. Pourquoi l'attendez-vous , cette mort que vous implorez? pourquoi n'allezvous point au devant d'elle? iN'avez-vous point là, à la portée de la main, ce qu*il vous faut pour vous débarrasser de la vie quand la vie vous sera à charge?
URSULE. Ce poison, n'est-ce pas? Pourquoi au lieu de ce narcotique qu'on m'a donné et qui m'a fait passer pour morte, pourquoi, dites, ne m'a-t-on pas donné tout de suite un poison qui m'eût tuée?
jeanise. Parce que celle qui avait à se venger de vous, n'a pas voulu commettre uti crime inutile. Pourquoi vous tuer, quand elle pouvait vous laisser vivre? n'êtes-vous pas morte en réalité, et croyez-vous, vous, qu'un vrai sépulcre soit plus profond et plus sourd que celte prison qui vous renferme?
Ursule. J'ai compris un seul mol de ce que vous venez de me dire: celle qui veut se venger de moi, c'est vous, n'est-ce pas, madame ?
Jeanne. C'est moi, vous l'avez dit.
Ursule. Vous venger de moi ! mais en quoi vous ai-je offensée? je ne vous avais jamais vue avant le jour où je me suis réveillée dans ce cachot, je ne vous connais pas, et aujourd'hui encore que vous me. dites uie vous vous vengez de moi, je ne sais pas même votre nom... Non, madame, je le répète, vous ne sauriez vous venger de moi, puisque jamais je ne vous ai fait de mal.
Jeanne. Tu ne m'as jamais fait de mal... Regarde-moi, je suis jeune encore, belle encore, riche et de haute naissance, nul ne me forçait à faire de vœux, et pourtant je porte cet habit, je suis supérieure d'un couvent, et une fois par jour, je me condamne à descendre au fond de ces caveaux pour t'apporter la lumière et la vie. Eh bien! ces vœux, cet habit, ce crime même que je commets en te séparant du monde , c'est loi qui es cause de tout.
UttSULE. Si cela est ainsi, je vous demande pardon, et je prierai pour vous; mais, je vous le répèle, je ne comprends pas.
Jeanne. Tu ne comprends pas! Ainsi, tu crois que le mal qu'une femme peut faire à une autre femme n'est que dans le poisen qu'elle lui verse ou dans le coup depo'gnard dont elle la frappe? Il faut , pour te donner une idée du mal, que tu voies le breuvage qui empoisonne ou le fer qui lue! Et la jalousie qu'une rivale fait boire, ci l'amour dédaigné avec lequel elle vous déchire le cœur, tu comptes cela pbûr rien... Tu ne m'as point fait de mal? et qnc m'importe que le li al ne vienne pas de t * > î , s'il me vient par toi .'
Ursule. Ah! vous avez connu Urbain, vous l'avez aimé, je comprends tous. Si vous l'avez connu, madame, où est-il? que fait-il? qu'estil devenu ?
U11BA1N GRANDIER
JEANNE, fausse sortie. Adieu, Ursule,
Ursule, s' élançant. Oh! madame, un moment encore, un mot encore.
Jeanne. Que t'importe où il est, ce qu'il fait, ce qu'il est devenu, puisque tu es séparée de lui pour toujours?
Ursule. C'est l'arrêt que vous avez prononcé, madame; mais il n'est pas encore ratifié par le Seigneur. Le Seigneur est bon, le Seigneur est miséricordieux; si profondément que vous m'ayez ensevelie, son regard descendra jusqu'à moi , ou ma prière montera jusqu'à lui. .. un jour il me délivrera.
JEANNE. T'a-t-il délivrée depuis deux ans?
Ursule. Peut-être suis-je condamnée à un temps d'épreuve , et n'ai-je point encore assez souffert.
Jeanne. Rêve toi-même aux événements qui peuvent te tirer d'ici, et dis-moi sur lequel tu peux compter, voyons...
Ursule. Tenez, approchez-vous, et voyez cette goutte d'eau qui tombe toutes les minutes de la voûte sur cette dalle, et cela avec une telle régularité qu'elle eût pu me servir à mesurer le temps; eh bien! elle est parvenue à percer cette pierre.
Jeanne. Il y a mille ans peut-être qu'elle tombe ainsi une fois toutes les minutes.
Ursule. Eh bien , que j'applique mon esprit à user ma chaîne; je suis jeune, j'avais dix-neuf ans quand j'ai été renfermée ici, et peut-être, ne fût-ce qu'avec mes larmes, je parviendrai à user comme cette goutte d'eau a fait de la pierre... et alors...
Jeanine. Et alors, tu trouveras cette grille fermée, cette porte fermée ; les useras-tu l'une et l'autre avec tes larmes, dis?
Ursule. Eh bien! lui aussi souffre, lui aussi me cherchera de son côté!...
jeanne. D'abord, il te croit morte, et puis, te sût-il vivante , qui te dit qu'il t'aime encore ?
ursule. Puisque tu as fait des vœux, puisque tu as pris le voile, puisque tu descends dans ce cachot une fois par jour, tu vois bien qu'il n'a pas cessé de m'aimer.
jeanne. Soit, suppose tout. Ursule, suppose que tes larmes usent ta chaîne, suppose que Grandier t'aime toujours, suppose que Grandier te cherche, suppose qu'il prenne à mon cou cette clef qui ne me quitte jamais, suppose que tu entendes son pas, suppose que tu entendes sa voix, suppose qu'il puisse apparaître tout à coup à travers ces grilles...
Ursule. Oh! alors ce jour-là me payera de toutes mes peines !
Jeanne. Ce jour-là sera le plus cruel et le plus désespéré de tes jours, car en le revoyant,
/ Ursule, tu comprendras du premier coup d'oeil que tu viens, en 1j revoya . I, de ie perdre pour jamais.
Ursule. Que voulez-vous dire?
Jeanne. Oui, Urbain pense toujours à toi, oui, Urbain t'aime toujours, il t'aime au delà de ce que lu as pu croire, de ce que tu as pu rêver, il t'aime tant, pauvre Urbain, il t'aime tant, qu'il s'est fait prêtre. {Elle sort.)
ursule, tombant. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu!