SCÈNE PREMIÈRE
URBAIN, entrant avec Ursule. {Ursule est cachée sous une robe de moine.)
grandier, de la porte. Entrez, Ursule.
Daniel, va chercher ma mère, sans lui dire pour quelle raison et amène-la ici. Entrez, Ursule.
Ursule, s'asseyant. Oh ! je ne puis croire ni à votre présence, ni à ma liberté ; il me semble que tout ce qui vient de se passer est un doux et beau rêve qui va s'évanouir au réveil.
grandier. Remerciez Dieu, Ursule, car votre délivrance est sinon un rêve, du moins un miracle ; c'est Dieu qui m'a révélé votre existence cachée au reste du monde, c'est Dieu qui m'a conduit à votre cachot, et j'espère encore que c'est Dieu qui me permet de vous ramener ici ! (Il va à la Madone et tire les rideaux.)
URSULE. Que faites-vous, Urbain?
grandier. Rien.
Ursule. Oui, vous avez raison ; c'est Dieu qui vous permet de me ramener ici, car ici comme là-bas, je serai morte pour tout le monde, mais vivante pour le ciel et pour vous.
grandier. Prenez garde, Ursule, prenez garde de vous laisser reprendre à une espérance qui ne pourrait se réaliser.
Ursule. Laquelle?
grandier. Celle que je crois lire à travers vos paroles, celle que cet habit que vous venez de revêtir a fait naître, celle que votre entrée dans cette cellule a confirmée.
URSULE. Urbain, mon ami, à peine réunis, votre intention est-elle de nous séparer déjà?
grandier. Ursule, plus nous attendrons, plus la douleur sera grande.
Ursule. Mais croyez -vous donc que cette femme puisse me réclamer, me poursuivre ?
grandier. Non, je ne le crois pas; et selon toute probabilité elle gardera le silence, et sur ce qu'elle a fait, et sur ce que j'ai vu.
URSULE. Est-ce que vous ne pouvez pas me faire recevoir comme novice, Urbain?
est-ce que, cachée sous cette robe, je ne
puis pas échapper aux regards de la communauté?
grandier. Tout cela est passible, Ursule; oui, vous pouvez demeurer ici cachée à tous les yeux, et la solitude du cloître est si profonde que vous quitteriei la terre et retourneriez au ciel sans que la terre se doute que vous lui avez été un instant rendue.
Ursule. Eh bien ! alors?
grandier. Mais où n'atteint pas i'œil de l'homme, pénètre le regard de Dieu. Au fond de cette cellule, sous cette robe si bien que vous vous cachiez, Dieu vous verra, Ursule, et moi aussi.
ursule. Eh bien! que verra-t-il, Urbain? deux êtres purs et aimants qui diront ses louanges dans la profonde reconnaissance de leur cœur ; qui fondront leurs âmes dans la mê;iie prière, prière éternelle que le premier aura commencée et que le second achèvera; qui n'auront d'autre désir que celui de s'épurer l'un par l'autre, de lai.-ser sur la terre tout ce qui appartient à la terre, et chaque instant verra croître une plume des ailes qui un jour devraient nous porter jusqu'à Dieu.
grandier. Oui, Ursule, vous voyez cela ainsi, vous, parce que vous êtes un ange, parce que vos pieds ont à peine touché la fange de ce monde; n'ayant jamais failli, vous vous croyez infaillible ; mais moi je vous aime au delà de ma volonté, au delà de ma puissance, je sens que mon âme se laisse brûler des flammes de mon corps, oh ! je vous le dis, il faut nous séparer.
URSUf.E. Urbain, Urbain, si vous exigez que je vous quitte après m'avoir perdue et retrouvée ainsi, c'est que vous ne m'aimez pas.
grandier. Je ne vous aime pas, moi qui vous perds pour vous avoir trop aimée! Oh ! mon Dieu, vous qui depuis deux ans entendez mes cris, voyez mes larmes, comptez mes gémissements... oh! mon Dieu, mon Dieu, vous qui, je l'espère, me pardonnerez cet amour insensé, vous l'entendez, elle me dit que je ne l'aime pas !
ursule, se levant. Eh bien, soit! je me séparerai de toi, Urbain ; je quitterai ce couvent, mais j'habiterai la ville; mais ne pouvant plus te parler, je te verrai et t'entendrai du moins, je t'entendrai quand à l'église tu parleras de charité, de religion, d'amour, d'une autre existence où les aines de ceux
URBAIN GRANDIER
qui ont souffert et ont été séparés dans ce monde auront été réunies et heureuses. Je te verrai quand tu passeras portant l'aumône aux pauvres, la consolation aux malades, la prière aux mourants, et toujours lu m'apparattras comme je veux le voir désormais, c'est-à-dire comme un céleste intermédiaire cuir ■ les hommes et Dieu.
GRANDIER. Oui, tu me verras ainsi; mais moi cpii n'ai ni ton cœur ni tes yeux, moi je te verrai comme une femme ; dans cette église où je devrai être tout au Seigneur, je ne serai qu'à toi; si l'on m'appelle, comme lu dis, pour porter aux pauvres l'aumône, aux malades la consolation , aux mourants la prière, au lieu d'aller droit à mon but sacré, je me détournerai de mon chemin pour passer dans celui où tu seras; et quand j'arriverai, regrettant de le quiiler, regardant en arrière, oubliant le Créateur pour sa créature, j'arriverai trop tard, le pauvre aura eu faim et froid, le malade aura souffert , el le mourant sera mort; et ce seront autant de voix qui m'accuseront devant le Seigneur, et ces voix seront si nombreuses qu'au jour du jugement, le Seigneur me séparera, moi coupable de tant de fautes, de toi qui n'auras jamais failli.
URSULE. Oh! mon Dieu! mon Dieu!
GRANDIER. Non, mon Ursule, non, ne tentons pas Dieu! Retourne à Sablé, dans ton château, près de ce charmant village de P.o- Vèi e que ma mère et que mon frère habiteront. Tu connais ma cellule, moi je connais ton château ; tu me verras au milieu de mes livres, de mes instruments de musique et de chimie, partageant mes heures entre la prière et le travail, et pensant à toi pendant que je travaille et pendant cpie je prie; je te verrai, toi, entre tes oi eaux et les fleurs, les oiseaux qui égaicivnt l'air, et les fleurs qui le parfumeront ; je le verrai triste et rêveuse, et je me dirai : Elle est triste, parce que je suis loin d'elle; «lie rêve, parce qu'elle pense à 11 ; puis, vois-tu, Ursule, je suis le plus vieux et je dois mourir le premier; une fois mort, Dieu, qui te défendait ma cellule, le recommandera mon tombeau. Je demanderai à partager la sépulture de mes pères. On me reconduira à Rovère, ma mère ne sera plus, mon frère est un enfant, il courra le monde ou m'aura oublié, je n'aurai plus que toi, tu seras mon seul amour dans la mort comme lu l'auras été dans la vie. Moi mort, Ursule, nous serons déjà réunis à moitié; toi morte, nous serons réunis tout à fait.
URSULE. Qu'il soit donc s Ion ta volonté, et non pcloii la mienne, Urbain.
grandie*. Y ! et ma mère qui
entrent au couvent, Ursule. Je vais tout leur dire, ou plutôt lotit dire à ma mère.
lusule. Crois-tu donc que Daniel ne lui a point tout raconté déjà?
GPANDIBR. Daniel ne sait rien, Ursule, Daniel ne peut donc rien raconter.
ursile. plais ne m'a-t-il pas vue, ne m'at-il pas entendue ; n'est-ce pas lui enfin qui t'a conduit vers moi?
GRANDIER. Oui, mais il dormait quand il a fait cela, et à son réveil il a tout oublié.
URSULE. Je ne comprends pas.
GrandÏer. Entre dans ce cabinet, Ursule, les voilà qui s'approchent.
URSULE. 11 me semble que si j'étais à ta place, ayant si peu de temps à nous, je ne voudrais pas me séparer de t"i un instant.
GRANDIER. Seras-tu séparée de moi par celte tapisserie à travers laquelle tu pourras tout entendre, et je dirai presque tout voir?
Ursule, faisant un geste pour lui jeter les bras au cou. Oui, Grandier, oui, tu as raison d'exiger que je te quitte. (Elle sort.)