‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 728 sur 1577 · GRANDIER, JEANNE · texte numérisé non relu

GRANDIER, JEANNE

GRANDIER. Quelle est cette femme? (Rapprochant.) Jeanne !

jeanne. Oui, Jeanne de Laubardemont.

grandie». Que venez-vous faire ici, madame ?

jeanne. Je viens te proposer un pacte, Grandier.

grandier. Vous savez bien qu'il n'y a point de pacte possible entre vous et moi. Un pacte, c est bon entre complices.

jeanne. La paix alors. Nous sommes ennemis, et des ennemis font la paix.

grandier. Avant qu'une paix fût possible entre nous, il faudrait me dire quelle est cette femme inconnue qui est venue enlever pendant la nuit, la morte vivante au tombeau de ses pères, pour l'enfermer dans le tombeau dont je l'ai tirée.

jeanne. C'est moil

grandier. Il faudrait me dire enfin quelle est l'accusatrice qui, prévenant l'accusaiion que je pouvais porter, m'a fait arrêter ce matin sous prétexte de désobéissance aux ordres du cardinal de Richelieu.

jeanne. C'est moi!

grandier. Vous avouez donc?...

jeanne. Pourquoi pas? Tu es seul, et à tes yeux je ne veux point me faire autre que je suis.

grandier. Et quels sentiments peuvent être chez vous le mobile de pareilles actions, dites?

jeanne. Deux sentiments opposés, et qui cependant ont une même source, l'amour, la haine. Je t'aime et je la hais.

grandier. Prenez-y garde , madame ; cette haine et cet amour sont deux mauvais conseillers.

jeanne. Tu crois ?

grandier. Deux démons furieux qui vous mènent à l'abîme.

jeanne. Explique-moi cela, Grandier.

(Elle s'assied.)

grandier. Oui, si longtemps que vous me teniez enfermé dans ce cachot, il en faudra bien venir un jour à un interrogatoire public.

jeanne. Demain, tu seras interrogé publiquement dans l'église de Saint-Pierre.

grandier. Alors, dites-moi, ne tremblezvous pas que je parle?

jeanne. Que diras-tu? voyons !

grandier. Je dirai qu'au risque de l'empoisonner, vous avez fait prendre un narcotique à une femme; je dirai que vous l'avez enlevée à sa tombe, pour l'enfermer dans une prison pire que la tombe ; je dirai, enfin que par un miracle de Dieu , je l'ai tirée de celte prison , où sans moi, elle allait mourir de froid, de misère et de désespoir; voilà ce que je dirai.

jeanne. Et moi je répondrai, que comme lues un homme du peuple, Grandier, et qu'Ursule de Sablé était une fille de noblesse, tu loi as donné, non pas un narcotique pour la faire dormir, mais un philtre p<)urte faire aimer. Je répondrai que pendant son sommeil, tu l'as fait passer pour morte, que lu l'as fait ensevelir dans un tombeau et que tu t'es enseveli dans un cloître; mais que tout était simulé, mort de la maîtresse, vœux de l'amant. Je répondrai que lu l'as tirée la nuit de sa tombe, pour la conduire dans ton couvent; que tu as fait de l'habit de religieux, un déguisement sacrilège, de la cellule du prieur, le boudoir d'un débauché, et j'ajouterai que la preuve de ce que je dis, c'est que l'exempt qui est venu pour l'arrêter comme coupable de résistance aux ordres du cardinal, a trouvé dans ta cellule, cachée sous la robe d'un moine, celte Ursule de Sablé que l'on croyait morte.

grandier. Ah! mais vous oubliez que celle arme dont vous vous servez contre moi, je puis la retourner contre vous; vous cibliez ces nuits de fête et d'orgie auxquelles des bruits d apparition serraient de sauve-garde; vous oubliez qu'hier je vous ai surprise, vous et vos religieuses, revêtues d'habits mondains ; les fiiles du Seigneur donnaient dans un cloître , à la face des étoiles , un bal à d'élégants et mystérieux tavaliers ; vous oubliez , enfin , qu'il ne vous

URBAIN GRANDIER

est resté de force et de mouvement que pour me remettre, sur mon ordi e, cette précieuse clef qui ouvrait le cachot de votre prisonnière; car vous étiez restée immobile, changée en statue, en m'apercevant, moi, l'homme de Dieu, égaré au m, lieu de cette nocturnale infâme 1

jeanne. Que prouve ce que tu viens de dire, c'est que Grandier est un habile magicien? comme le disent les instrumenis d'alchimie et les livres de cabale trouvés dans sa cellule... C'est que Grandi r a fait un pacte avec Saian, et que, gi âceà ce ;acte, les cœurs les plus saints lui appartiennent, les âmes les plus pure- lui sont soumises; c'est qu'un jour, il s'est lassé de n'avoir qu'une maîtresse comme un roi, et q s'il lui a fallu tout un harem comme à un sultan. Tu le vois, Grandier, bien Ion denier, nous avoueions; seulement nos aveux seront des accusations mortelles à ta tie et à ton honneur.

grandier. Alors, je prierai Dieu d'illuminer mon juge. Dieu, qui a déjà fait un miracle en ma faveur , ne m'abandonnera pas au milieu du chemin...

jeannk. Cette fois en ore, tu te trompes, Grandier. Dieu ne fera point un miracle en ta faveur. Dieu n'illuminera point ion juge, car ion juge, ton juge sera Jacques de Laubardeuiont.

grandier. Ton père!

ircÀNWÈ-. Mon père!

grandier. 01». s'il en est ainsi..,

Jeanne. Eh bien!

grandier. Prends garde!

Jeanne. A quoi?

grandier. Je t«j dis de prendre garde, m'en ends-lu bien? c r Dieu pourrait bien m'avoir envoyé le juge pour que le juge fût jugé.

jeanne, se levant. Tu es insensé , Grandier.

grandier, revenant à lui. C'est vrai !

jeanne. Ah! tu t'avoues vaincu?

GRANDIER. Oui!

jeanne. Veux-tu la paix, Grandier?

grandier. A quelles conditions?

jeanne. Grandier, je t'aime!

grandier. En revêtant cet habit, j'ai dit adieu à tous les amours!

jeanne. Excepté à ton amour pour Ursule.

grandier. Cet amour était en moi, et s'est transformé avec moi; la passion terrestre s'est faite amour divin; j'aime Ursule connue j'aime ma sœur, comme j'aime ma mère, comme j'aime la vierge sainte que j'ai adorée deux ans sous ses traits. Si Ursule est 1 brc, à Ursule est en sûreté, que l'on mette un monde entre Ursule et moi, j'y consens; il n'y a pas d'espace pour les esprits, il n'y a pas de dislance pour les âmes.

jeanne. Une chose va t'étonner, Grandier, c'est que je te crois, car je tiens cet aveu de la bouche même d'Ursule. Ursule voulait demeurer près de toi, et c'est toi qui l'as éloignée; mais si tu l'as éloignée, si tu as eu cette puissance sur toi-même, cVst que tu l'aimais, n'est-ce pas, c'est que tu craignais de faillir, n'est-ce pas? Eh bhn! moi que tu hais, moi près de qui tu seras sûr de demeurer fort, moi que tu refuses de prendre en amour, prends-moi en pitié. Ecoute, tout dépend, pour la f^mme surtout, du premier pas qu'elle fait dans la vie; si elle se trompe, l'erreur Ja pousse à l'infortune, l'infortune: au désespoir , le désespoir au crime, le crime à l'impiété. Grandier, autrefois tu m'as vue malheureuse, pus tard tu m'a- vue désespérée,, aujourd'hui tu me vois criminelle.. . Demain, demain... Dieu sait ce que je serai demain .. Grandier, retiens-moi avant que je n'arrive au sommet de la montagne horrible. Grandier, arrête -moi avant que je ne me précipite. Oui , je !e reconnais, ta parole e-t sainte et vient de Dieu. Grandier, ne me refuse pas à moi, parce que je t'aime, ce que tu ace >rderais à la dernière femme qui viendrait au tribunal de la pénitence te demander ton appui. vois, Grandier, vois, que! triomphe si tu ramènes à Dieu celte âmeégarée, si de la criminelle endurcie tu fais une pèche' esse repentante , si de la lionne orgueilleuse tu fais une brebis soumise. La paix, Grandier, la paix !

grandier. Eh bien, oui, la paix mais à une condition, madame.

Jeanne. Laquelle?

grandier. C'est que la même ville ne nous enfermera pas tous les deux, c'est que j: quitterai Louduu ou que vous le quitterez.

jeanne. Oh! non, non, non, Grandier.

Grandier , je veux te voir, j'ai besoin de te voir, je ne puis pas vivre sans te voir 1

grandier. Oh! Jeanne! Jeanne! vous le voyez bien.. .

jeanne. Quoi?

grandier. Vous ne voulez pasquejevous sauve, vous voulez me perdre avec vous.

jeanne. Eh bien ! oui, l'enfer, mais ave<~, toi, Grandier; tu as raison, ce n'est point 1 1 paix que je t'offre, c'est ton amour que j es veux.

grandier. J'ai fait un serment sur l'au

tel.

jeanne. Tu me repousses? prends garde, Urbain, j'ai un otage, un otage chéri, adoré, Ursule est entre mes mains, prends garde ; la première fois je lui ai pris sa liberté , la seconde. ..

GRANDIER. Oh ! lu n'oserais loucher à sa \ie, j'espère.

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