SCÈNE VI
Les Mêmes, BELPHÉGOR.* belphégor. Monsieur le duc m'a fait appeler ?
madeleine, à part. Cette voix !
belphégor. Nous allons retrouver la jeune... (7/ se retourne et aperçoit Madeleine.) Ah!...
MADELEINE. Lui !
le duc. Mon Dieu ! chevalier ! quelle émotion !
Mlle de vermandois. Effet de la métamorphose.
belphégor. C'est qu'en effet je ne m'attendais pas...
madeleine , à part. Lui, ici, et sous ce costume !
le duc. Présentez donc vos hommages.
belphégor, s approchant de Madeleine.
Plus belle encore qu'autrefois !
* Le Commandeur, le Vidame, M"e de Vermandois, le Duc, Belphégor et Madeleine.
MUe de vermandois. Oui, celle toilette-là vaut un peu mieux que les haillons dont la couvrait le saltimbanque. (Mouvement de Belphêgor.) N'est-ce pas votre avis, monsieur le chevalier?
belphêgor. Oui, oui, madame. Il y a bien loin de ces riches parures aux humbles vêtements que lui achetait avec tant de joie. .. ce. . . ce saltimbanque. {A Madeleine.) Recevez mon compliment, madame, vou; êtes réellement belle ainsi.
MADELEINE. Monsieur... (prêleà se trahir) Guillaume!
belphêgor, l'interrompant vivement.
Appelez-moi chevalier , et souffrez, je vous en conjure... (Il lui baise la main.) Oh ! vous devez être bien heureuse, madame, au milieu de ces illustres parents, entourée de toute celte richesse, de tout ce luxe... Oh ! oui, vous devez être bien heureuse, et je comprends que vous n'ayez pas hésité entre cette noble famille et l'autre... la famille du batel ur.
madeleine. Il m'a fallu, pour m'y contraindre. . .
le DUC. Veuillez dire à ma fdle la mission doni je vous avais chargé auprès de ce.. . monsieur Belphêgor... les offres que je lui avais faites et la façon dont il les a reçues.
belphêgor. Ah ! madame désire savoir...
Au fait, ce sera fort divertissant. Eh bien , imaginez-vous que je lui ai proposé de l'argent, le drôle a refusé avec colère, et plus j'augmentais la somme, plus il s'emportait contre moi : C'est ma femme , c'est mon enfant qu'il me faut, disait-il. Vous save* , de grandes phrases ! Ces baladins, cela sait si bien jouer la comédie ! Et comme nous n'obtenions rien de bonne grâce, nous avons tenté de le jeter dans une voiture, et de le conduire à bord d'un bâtiment dont le capitaine nous était dé.oué.
Madeleine. Ah! c'est horrible!
belphêgor. Depuis ce jour, nous ne nous sommes plus rencontrés qu'une fois , il a voulu savoir où était madame. Une lutte s'est alors engagée ; mais entre lui et moi cela ne pouvait pas être long (arec un accent marqué), et cela n'a pas été long. Mais parlons d'aune chose.
le dlg, avec intention. Au contraire , monsieur, je suis bien aise que vous répétiez à ma fille ce que me disaient vos lettres; que depuis sa séparation d'avec elle , cet homme menait une vie scandaleuse, qu'il passait ses jours, ses nuits dans le désordre, dans la débauche.
belphêgor. Ah ! ah ! je vous ai écrit cela ! (Frappant sur sa poche où sont les papiers de Rollac.) C'est ju>te , je vous ai écrit cela.
PAILLASSE. 33
Eh bien, c'est ma foi vrai , il s'amuse ht aucoup, le sacripan. Oui, oh! je sais bien, madame , vous pourriez croire que cet abandon l'a brisé. . . que ses traits se sont amaigris, que ses yeux se sont éteints dans les larmes. Ah! bien oui! sa vif, depuis ce jour-là, n'a été qu'un long écht de rite. .. Ces bohémiens ! est-ce que ça sait aimer une femme, est-ce que ça sait pleurer un enfant!
le dug. Vous ajoutiez qu'il ne quittait plus les tripots', les cabarets.
belphêgor, avec amertume Les cabarets!
Oui, oui, vous le savez bien, vous, madame; vous savez bien que le cabaret, c'était toute ta joie, tout son amour, toute sa vie! Le cabaret ! Oui, il y allait après votre départ, comme il y allait avant. Et le via lui donnait alors 1 s idées les plus bizarres, les plus fantasques. Il se mettait à parcourir tous le» quartiers, toutes les rues de la ville pour retrouver sa famille ! Jl allait comme un fou, interrogeant du regard chaque maison, chaque fenêtre. Un jour, il avait vu flotter entre des rideaux de soie, une boucle de petits cheveux blonds. C'est elle! c'est ma petite Jeanne ! (Se reprenant.) Il paraît que sa fille s'appelle Jeanne. Et sans écouter ni suisse ni laqua's, il franchit l'escalier, s'élance de salon en salon, et arrive jusqu'au petit ange effrayé qu'il prend dans ses bras, qu'il embrasse en pleurant {riant à demi), et il s'aperçoii alors que son cœur, ou plutôt ce qu il appelle son cœur , s'est grossièrement trompé. En sorte que , parmi ceux qui l'avaient poursuivi , les uns le bétonnaient comme un fou, et les autres le traînaient chez un commissaire pour le faire mettre en prison. On le prenait (riant plus /nul , on le prenait pour un voleur. (Riant tout à fait.) Ah! ah! ah ! c'est très-singu'icr , c'est trèsamusant, n'est ce pas, messieurs? Mais riez donc, (brusquement) riez donc aussi, madame !
madeleine, se cachant la tê'e dans ses mains. Oh ! mon Dieu !
BELPHÊGOR. Ah ça, voyons, puisque nous voilà en f.unille et que madame est là, si nous causions un peu de nos affaires. Qu'estce que vous comptez faire de madame? c'est un peu pour le savoir que je suis venu; ensuite, nous parlerons du mari.
le duc, un peu rêveur. Oui, du mari que je désire pour ma fille. Le roi est dans les meilleures dispositions.
belphêgor. Ah! le roi... le roi de France?
le duc. Je ne doute pas que sa majesté ne m'autorise à transmettre mon nom et mon titre de pair de France à l'époux qu'aura choisi ma fille.
belphêgor. Pair de France ! ah bah 1 son