SCÈNE V
Les Mêmes, NAPOLÉON, DUROC, ils sont tous deux habillés en bourgeois, et vont s'asseoir à une table.
DUROC, bas.
Sire, vous voulez donc absolument déjeuner
ici?..
Oui... nous avons beaucoup marché dans le faubourg Saint-Antoine... je suis fatigué... et puis, il y a long-temps que je ne suis entré dans un café!.. Voyons si on y pérore comme autrefois...
MICHEL
Que faut-il vous servir, Messieurs?..
DUROC
Uu poulet froid et une bouteille deChambertin...
MICHEL
C'est bien, Monsieur...
(Il met des journaux *sur leur table.)
NAPOLÉON
Je n'en reviens pas... si on n'y met ordre, avec le urs étalages et leur de vantures de boutique , les marchands envahiront si bien les rues qu'on ne pourra plus y circuler !..
DUROC
Il est certain que c'est un abus!..
NAPOLÉON
Un abus très dangereux!., on ne pourra bientôt plus se garer des voitures... Je ne veux pas que l'ouvrier qui va à son travail, soit exposé à chaque instant à être écrasé par le cabriolet du banquier!..
GAILLARD, s'avançant et s'adressant à Napoléon. Monsieur, je vous demande un million de pardons... Si ce n'était pas vous désobliger, je vous prierais de me céder provisoirement cette gazette que vous ne lisez pas...
napoléon.
Prenez-la...
GAILLARD
Je vous rends grâces...
MICHEL, servant.
Voilà, Monsieur...
NAPOLÉON, à la dame de comptoir.
Madame, il paraît un peu dur, votre poulet...
LA DAME
Monsieur, nous ne les faisons pas nousmêmes...
NAPOLÉON
Ah!..
GAILLARD, à Napoléon.
Monsieur, veuillez recevoir mes excuses... ce journal n'est pas celui que je voulais solliciter; je me suis trompé.
NAPOLÉON
Tenez, prenez-les tous!..
GAILLARD
Oh ! Dieu me garde d'abuser de votre extrême obligeance... je...
DUROC
Eh! Monsieur, prenez-les donc, puisqu'on vous le dit!..
DURAND, à Gaillard qui est retourné à sa place.
Ces messieurs me font l'effet de deux militaires...
GAILLARD
Je ne le pense pas... Je les suppose habituellement livrés à des occupations pacifiques... l'employé.
A ce soir, M. Gaillard...
GAILLARD
Je l'espère et le désire... Vous allez à votre bureau?..
l'employé.
Oui... je vais même courir car je suis un peu en retard... mais, je tenais à lire le journal...
DURAND
Est-ce que vous n'en avez pas au ministère des Finances?..
l'employé.
Pardon, mais ce n'est pas pour nous autres, petits employés... c'est pour les chefs de division et pour les chefs de bureau... Comme ils ne font rien, ces messieurs, il faut qu'ils s'amusent à lire les feuilles publiques...
NAPOLÉON, à Duroc.
Ah! ils ne font rien, ces messieurs!..
DUFLOT
C'est bien ça, voyez-vous: ces amateurs ont des places superbes ; ils ne courent pas Je moindre risque, et ils sont toujours sûrs de toucher leurs appointemens... Tandis que les pauvres diables qui font du commerce...
GAILLARD, à Duflot.
Mais, Monsieur... mille pardons, d'abord si je vous adresse la parole...
DUFLOT
5 Allez toujours...
GAILLARD
Le commerce jouit <ie quelque prospérité...
PUFLOT.
Qu'est-ce que vous faites, vous ?..
CA1LLAKD.
Monsieur, je suis dans la fourrure...
DUFLOT
Parbleu! vous n'awz pas à vous plaindre... mais mon associé et moi, nous venons de faire un peu de négoce sur la frontière d'Allemagne... Ça va allez, depuis qu'il est encore question lé faire la guerre...
GAILLARD
Monsieur, il ne m'appartient pas de m'insinuer dans les questions politiques...
DU FLOT
Ah! oui, mais si on allait tirer des coups de canon dans le nord, en Russie par exemple , ça ne vous chausserait pas... Avec quoi donc feriez-vous vos fourrures, fourreur ; avec la peau des chats de gouttières?..
GAILLARD
Monsieur , je ne pense pas que Sa Majesté l'Empereur et roi ait des intentions pareilles...
DUFLOT
Avec ça qu'il se gêne, et qu'il irait vous demander votre permission!..
GAILLARD
Je ne dirai pas positivement qu'il me consulterait, mais, dans ma conscience, je ne saurais l'approuver s'il attaquait les peuples du septentrion...
UN MONSIEUR
Il peut attaquer le diable, s'il veut; il en viendrait à bout, et personne n'aurait rien à dire !.. NAPOLÉON, à Duroc.
En voilà un qui ne discuterait pas avec moi !..
GAILLARD
Messieurs, je vous prends tous à témoins que je n'ai pas élevé la moindre prétention de mettre obstacle aux projets de Sa Majesté l'Empereur et roi... (A Napoléon.) Je vous en fais juge, Monsieur... vous m'avez entendu?..
NAPOLÉON
Oui, mais vous vous réservez de faire de l'opposition, en cas d'une guerre avec le Nord...
GAILLARD
Permettez... Jai quelque capacité, l'Empereur n'en manque pas : d'où je conclus que nous devons voir de la même manière... voilà tout...
DUROC
Ah!
NAPOLÉON, à Duroc.
C'est flatteur!..
GAILLARD, à Durand.
Je pense que c'est raisonné !..
DURAND
Supérieurement!..
GAILLARD
Ah ! voilà ce cher \i. Rabourdin !..