‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 96 sur 1577 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les Mêmes, RABOURDIN.

ILLARD.

Puis-jc vous demander ce qui vous agite, M. Rabourdin ?.. vous avez l'air sombre t\ intrigué...

RABOURDIN

11 y a de quoi, après ce qu'on vient de m'apprendre!..

GAILLARD

Est-ce un mystère qu'il vous soit défendu de dévoiler?..

RABOURDIN

On ne m'a pas demandé le secret , d'autant plus que ça ne tardera pas à être connu de tout le monde...

GAILLARD

Allons, voyons, M. Rabourdin... je vous prête toute mon attention... (A Napoléon et a Duroc.) Messieurs, vous n'êtes pas de trop, c'est peut-être un événement qui intéresse tous les Français...

RABOURDIN

Vous l'avez deviné, M. Gaillard...

GAILLARD

On a quelque perspicacité !..

RABOURDIN

Vous savez que je suis intéressé dans une fourniture de vivres pour l'armée ?..

GAILLARD

Je ne saurais l'ignorer...

RABOURDIN

On croyait que l'armée allait en MIemagne?.. Pas du tout!..

GAILLARD

Et où va-t-elle, cette invincible armée, où estelle?.. Vous ne repondez pas!.. Anéantie peutêtre !.. M. Rabourdin, c'est un bien terrible désastre!..

NAPOLÉON, à Duroc.

Ah ! ça, mais cet homme est fou !..

RABOURDIN

Non, non, M. Gaillard : vous partez comme un pistolet!., ce n'est pas ça... l'armée va plus loin, infiniment plus loin.

NAPOLÉON

Je serais curieux de savoir où va mon armée, Rabourdin, cela peut changer nos opérations d'une manière fâcheuse. ..

GAILLARD

Et où se portent nos phalanges , M. Rabourdin?,.

RABOURDIN

En Chine, à ce qu'on dit...

GAILLARD

En Chine!.. Messieurr, je devine la pensée de Sa Majesté l'Empereur et roi... Sa Majesté veut renverser l'antique muraille élevée contre les invasions des Tartares... Oui, Messieurs, souvenez-vous de la marche des Tartares dans Lodoïska, et vous partagerez ma conviction...

NAPOLÉON, à Dliroc.

En voilà assez!..

DUROC

Oui, on finirait par éclater !... Eh bien, Sire, vous avez voulu entrer dans un café, y juger de l'esprit public...

L'esprit public n'est pas ici , il est dans le peuple !.. Ces badauds-là se laisseront toujours mener par les journaux; ils croient à l'absurde !..

(Tous deux se lèvent.)

GAILLARD,,àNopoléon et à Duroc.

Messieurs, permettez-moi de me féliciter d'avoir fait votre connaissance...

NAPOLÉON

Vous êtes bien bon, Monsieur...

GAILLARD

Si un heureux hasard vous ramène le soir, dans ces parages, je serai enchanté de vous proposer une partie de domino... A quatre, Messieurs, à quatre!..

NAPOLÉON

Monsieur, je vous assure que vous êtes beaucoup trop aimable... (a Duroc) Payez, et partons! (A la dame de comptoir.) Est-ce que vous avez toujours ces bavards-là chez vous, Madame?..

LA DAME

Pourquoi pas, Monsieur, puisque ce sont des habitués?..

NAPOLÉON

Je vous en fais mon compliment...

LA DAME

Vous voudriez peut-être qu'on mît à la porte de bonnes pratiques, pour faire plaisir à des gens qui entrent ici une fois par hasard?..

C'est bon, c'est bon, en voilà assez!..

LA DAME

Si on veut faire la loi dans un café , pour un déjeuner....

NAPOLÉON, à Duroc.

Allons! venez!..

DUROC, qui a fouillé dans ses poches.

C'est que, je n'ai pas songea prendre de l'argent, ce matin, et je n'en trouve plus dans mes poches,.. En avez-vous, Sire?..

NAPOLÉON

Vous savez bien que je n'en ai jamais,..

MICHEL, qui s'est approché du comptoir.

Ces Messieurs doiventquatorze francs soixantequinze centimes...

LA DAME

Vous entendez, Messieurs?..

DUROC

Oui. Madame, mais il nous arrive quelque chose d'assez fâcheux... En sortant ce matin, nous avons oublié de prendre de l'argent, et...

LA DAME

Vous avez oublié, tous les deux!..

Oui, tous les deux!

LA DAME

C'est bizarre !.. Mais, co n'est pas la première fois qu'il nous arrive des histoires dé ce genre... Ça ne prend plus!..

DUROC

Comment, Madame, est-ce que vous croyez...

LA DAME

Je crois, Monsieur, que vous avez voulu déjeuner gratis...

NAPOLÉON

Vous êtes bien peu polie. Madame... Je n'ai guère trouvé de femmes aussi revêches... Votre mari devrait vous mettre à la raison!..

LA DAME

Ah! ça, mais, ça devient trop fort.... Payez, et laissez-moi tranquille!..

NAPOLÉON

On vous a dit que nous n'avions pas d'argent!.. Tenez! je vais vous faire un bon qui sera bien payé, je vous l'assure...

LA DAME

Ah! ah!.. Dites-donc, M. Gaillard...

GAILLARD, s'avançant.

Belle dame...

LA DAME

Vous ne savez pas?... Monsieur qui me propose un billet à ordre pour son déjeuner!..

J'avoue que ce n'est pas l'usage dans des circonstances analogues... Cependant, si le susdit billet se trouve revêtu de trois signatures honorablement connues à la Bourse et sur la place de Paris...

LA DAME

Allons donc!..

GAILLARD

Messieurs, dans la fourrure, nous tenons à cette formalité préservatrice...

NAPOLÉON

Il faudrait pourtant en finir !..

GAILLARD

Messieurs, il y aurait un moyen, ce serait l'intervention, la garantie d'une personne solvable... Pardon, Madame, je parle ici en médiateur...

MICHEL, à part.

Ça m'a l'air de braves gens... ma foi. je me risque... (Haut.) Madame...

LA DAME

Eh bien?..

MICnEL.

Voici les quatorze francs soixante-quinze centimes. Je paye pour ces Messieurs...

LA DAME

Je vous reconnais bien-là ; toujours conûant... GAILLARD, à Michel.

Prenez garde, jeune homme !.. Vous commettez peut-être une grave imprudence!..

MICHEL

Eh bien ! je n'en mourrai pas!.. (A Napoléon et à Duroc.) Messieurs, c'est convenu, vous êtes libres de vous en aller...

DUROC, à Michel.

Vous n'y perdrez rien, je vous l'assure...

napoléon, au même.

Merci!., merci!., (a la dame.) Madame, j'ai un conseil à vous donner, c'est de vendre votre café... En avez- vous l'intention ?..

LA DAME

Peut-être... Ce n'est toujours pas vous qui l'achèteriez..,

napoléon.

Pourquoi ?..

GAILLARD

Si Monsieur à le projet de se livrer à ce genre d'industrie...

LA DAME

Je ne crois pas que Monsieur y mît le prix...

NAPOLÉON

Combien voudriez-vous le vendre?..

LA DAME

Trente mille francs, ni plus ni moius...

NAPOLÉON

On pourra voir... ( A Michel.) Adieu... (A Duroc.) Venez!.. (Tous deux sortent.)

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