PED.KO
Solliciteur qui dort? Malepeste, if me semble Que ces expressions vont assez mal ensemble.
FABRICIO
Celui-là dort toujours.
PEDRO
11 a bien du bonheur!
On assure qu'il est parent de monseigneur.
Je n'en crois pas un mot; don Raphaël, je gage,
Avec mépris.
N'a pas un seul parent dans un tel équipage. Mais on me sonne. Adieu. •
D'une voix criarde, à la porte des solliciteurs.
Messieurs, dans un moment.
11 sort par la gauclic.
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• SCÈKE m.
PEDRO, GUSMAN
GUSMAN, se frottant les yeux.
Eh bien! c'est singulier, je incndormais!... PEDRO, l'examinant.
Gusman?...
En croirai-je mes yeux?... Mais, oui, cet air iraii- C'est lui-même! [quille...
GUSMAN, ouvrant les bras et se levant.
C'est toi? Pedro dans cette ville?
PEDRO
Mon bon, mon cher ami ! Comment, je te revoi Embrassons-nous encor.
. GUSMAN, se laissant faire.
Quel jour heureux pour moi!
Sous cet accoutrement, assez mesquin pciit-ôtre, J'avais, je l'avouerai, peine à te recoiiiiailre. Et je suis étonné. .
LE BACHELIER DE SEGOVIE
r.osHAN, avec modestie.
Mais c'est l'accoutrement Que comporte aujourd'hui ma fortune.
PEDRO
Vraiment?
GUSMAN
Hélas ! oui, mon ami ; ces capitaux, ces terres, Ces domaines brillants, ces champs héréditaires, J'ai trouvé le moyen de tout perdre en sept ans-
PEDRO
Juste ciel !.. Et comment en aussi peu de temps Âs-tu pu dévorer un patrimoine immense?
GUSMAN, avec bonhomie.
C'est beaucoup plus facile à faire qu'on ne pense. Mon intendant, vois-tu, les femmes et le jeu, Dans cet ouvrage-la m'ont aidé quelque peu. Enfin, pas un débris n'échappa du naufrage...
Soupirant.
Cela ne serait rien si j'avais du courage. Cet abîme profond, qui vient de m'engloutir. Je sens que je n'ai pas la force d'en sortir. Et l'esprit et le corps, en moi tout est malade ; Je n'ai plus qu'à mourir.
PEDRO
Mon pauvre camarade!
Hier, j'ai dîné, cela fit trêve à mon ennui; Mais je ne suis pas sûr de dîner aujourd'hui , Tant le sort ennemi s'acharne à ma poursuite!
PEDRO, lui serrant la main.
Quoi! tu dînas hier! Que je t'en félicite! Voilà déjà longtemps que je ne dîne plus ;
* Ce repas-là, je l'ai supprimé comme abus.
GUSMAN
Tu ris?
PEDRO
Oui, je suis jeune et ma gaieté m'entraîne... Gravement.
Mais j'ai bien, comme toi, plus d'un sujet de GUSMAN. [peine.
Et quel sujet de peine a pu te survenir Pour l'affecter ainsi?
PEDRO
Je n'ai point d'avenir.
Je dois, pour mon malheur, aux bontés de ma Une éducation... dont je ne sais que faire, [mère,
GUSMAN, étonné.
Mais on s'élève à tout par son instruction !
PEDRO
Oui, dans un temps de trouble, oui, par exception.
* Mais quand l'ordre et la paix régnent dans le
[royaume, Ceux qui, pour le collège, ont quitté l'humble
[chaume. Quel est leur sort, hélas? .avocats sans plaideurs. Médecins sans clients, écrivains sans lecteurs!...
Poussant un soupir mélancolique.
Voilà précisément, dans son amitié tendre. Ce que ma pauvre mère était loin de comprendre. Pour me rendre savant, dans son zèle pieux, Elle vendit gaiement le champ de ses aïeux.
Puis après, la chaumière antique et paternelle. * « Je suis pauvre, il est vrai, mais aussi (disait-elle) » Pédre est riche en talents ; je n'ai besoin de rien ; )) 11 nourrira sa mère, il sera mun soutien!.. » On s'abuse aisément sur un-fils que l'on aime. Ah! je ne parviens fiointà me nourrir inoi-mêmç!.. Chacun s'im.iginait, dans mon pays natal. Que je serais au moins ministre... ou cardinal; Hélas! je ne suis rien, tu le vois, et ma mère. Qui m'a tout immolé, s'éteint dans la misère!...
GUSMAN, avec modestie et gaieté.
Que moi, qu'un ignorant ait si m^l réussi. C'est tout simple, c'est juste ; il en doit être ainsi.
Avec re'spect.
Mais toi qu'à leurs enfants toutes les mères citent. Toi, comment n'es-tu rien?
PEDRO
Tant de gens sollicitent!
GUSMAN
Dans la foule, mon cher, tu dois être aperçu: Ton éducation...
PEDRO
Qui n'en a pas reçu?
Les bourses des couvents, celles des séminaires Rendent. l'esprit commun et les talents vulgaires. Cette ville en fourmille, et dans tous les quartiers On ne voit que docteurs, misère et bacheliers. Aussi, quand par hasard une place est vacante. Au lieu d'un candidat, on en trouve cinquante. Découragé parfois d'un retard éternel.
J'ai voulu retourner à l'état paternel.
Mais cette illusion était bientôt déçue; Un bachelier peut-il conduire une charrue?
GUSMAN
Tout ce que tu m'apprends m'étonne au dernier PEDRO, [point.
Gusman, écoute encore, et ne. m'interromps point. Tu connais mon -début, lorsque de Ségovie Je vins à Salamanque, où j'entrai dans la vie? Mais jamais je n'obtins de triomphes si grands, Si complets, que l'année où tu quittas les bancs. En latin comme en grec, comme en métaphysique. Mon nom fut sans rival et mon succès unique! Chacun battait des mains; les parents attendris A mon heureuse mère enviaient un tel fils; Enfin j'eus de la gloire en version, en ihème, Et le corrégidor me couronna lui-même!!! J'étais, dans ce moment, moins qu'un dieu, plus
[ qu'un roi.
Le lendemain d'un jour si fortuné pour moi. Quand, le cœur plein encor d'émotions si chères. Et tout chargé tle prix, j'allai voir les bous pères, Mon principal me dit avec paternité :
Vous entrez aujourd'hui dans la société ; L'avenir est à vous, le j»assé vous protège. Vous fûtes, mon ami, le premier au collège: Indubitablement vous le serez partout; Choisissez un emploi, vous êtes propre à tout. - Dès lorsqu'il ne s'agit que de vouloir, mon père. J'ai, de tout temps aimé le métier de la guerre: Mon choix est fait.- A quoi le vieillard répondit:
MAGASIN THÊATKAI-
O'esl justemint le seul qui vous soit interdit. Qui n*a pas traversé l'Kcole militaire. Languit sous-officier et meurt dans la misère. • Ainsi sur d'autre< points ro:isiiiicz votre gpût. Car, excepté cela, vous êtes propre à tout. — Si j'étais ( ommerçant ? — Qh ! c'est une autre
[affaire.
Est commerçant qui veut, la loi laisse tOut faire; Sous ce rapport du moins entière liberté. Cependant!... un obstacle a toujours existé. Il faut, pour exercer le commerce ou la banque, Des capitaux nombreux, et c'est ce qui vous
[ manque.
Ainsi, réfléchissez, consultez votre goût; A cela près, mon fils, vous êtes propre à tout. — Avocat?— Pour le coup, vous êtes raisonnable! Avocat, cet emploi me paraît convenable. Point de frais de patente et d'établissement; Il fout,, pour réussir, des taienis .«eulementy Et vous ne craignez pas d'être mis à l'épreuve. Allez donc, défendez l'orphelin et la veuve! Pourtant!... ce choix'présente une difficulté ; Mais c'est la seule. Il faut suivre la faculté [être Pendant trois ou quatre ans; il faut rester peut- Cinq ou six ans encor pour se faire connaître. Vous ne le pouvez pas; consultez votre goût; A cela près, mon fils, vous êtes propre à tout.
Devenant sérieux.
Ce discours me surprit sans m'ôler le courage. J'expliquai sa froideur par les glaces de l'âge. Et j'allai, sur l'avis qui m'en était donné, Voir le corrégidor qui m'avait couronné. Ou je m'étais beaucoup exagéré ma gloire. Ou bien ce magistrat a fort peu de mémoire : C'était le lendemain de mon ovation.
Kt je fus obligé de lui dire mon nom .l'osai solliciter de sa bonté puissante La place de greffier en ce moment \acantc. Vous greffier, mon ami? dit-il : apparemment. Vous oubliez qu'il faut un cautionnement?... Je sentis la rougeur nie monter au visajje; Mais, contenu devant un si grand personnage, Mon orgueil descendit bientôt à le prier
Humblement. v De me nommer du moins commis de ce greffier. Mais un commis, dit-il, vous l'oubliez encore. Doit savoir'par état ce que son chef ignore. Leur gestion diiïère essentiellement; Car l'un a le travail, l'autre le traitement. Avez-vous les talents que celte place exige?. .
Avec orgueil Mais je suis bachelier, seigneur, lui répondis-je. — Vous êtes bachelier? Le beau titre en effet! Hachfirer!... .\insi donc, vous savez ce que c'est Qu'un archonte un consul, cl vous seriez sans, • [ peine.
Commis de Cicéron, greffier de Déniosthènc? Mais très-crrlainement vous ignorez cncor Les devoirs d'un alcade ou d'un corrégidor. Livré, depuis l'enrinre, aux classiques études. Vous ne co'inais>ez pas nos lois, nos habitudes. En Espagne, mon cher, pour faire son chemin,
Il faut un Espagnol et non pas un Romain !...
Avec sang froid.
Le plus ferme courage a la fin se rebute. Du ciel jusqu'aux enfers tombé de chute en chute. Repoussé, méconnu, honteux de mon erreur... .J'entrai, sixième clerc, chez un vieux procureur; Puis, jusqu'à l'humble huissier il me fallut des-
[ cendre!
Je végétais ainsi, quand on me fit comprendre Que Salamanque était sans ressource pour moi. Qu'à Madrid seulement j'obtiendrais un emploi, Et que j'y trouverais le terme de mes peines. Je suis donc à Madrid depuis quatre semaines ! J'y suis, d'un but unique occupé désormais; J'y suis, frappant partout sans qu'on m'ouvre ja-
[ mais:
J'y traîne amèrement ma pénible existence. Abandonné de tous... mais non de l'espérance; .Sans amis, sans parents, sans abri, sans recours.
Se grandissant.
Mais résolu de vivre et deMutter toujours
GUSMAN, avec admtr,ation.
Bravo! Voilà, mon cher, de la fermeté d'Ame, I Voilà de la vigueur...
Se retournant.
I Mais quelle est cette femme
! Au regard si hautain?
PEDRO
I Attends donc!. t. c'est, je crois,
I Le ministre en jupons qui nous donne des lois. \ Ils sortent par la droite.