‹ [Magasin théâtralChapitre 1134 sur 1545 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LEPIDUS, debout, LAVIMA. assise près de lui.

LAVIMA.

Pourquoi continuer ce discours inutile?

Un entrelien d'amour cesse d'être futile Quand, l'œil de pleurs humide, et d'un ton sérieux, On caresse des sens l'essor impérieux.

Hélas! dis-moi ])lulôt, ami de ma famille. Que je n'ai pas connu quand j'étais jeune fille. Dis-moisi mon époux, vieillard aux cheveux blancs, Vers nos dieux paternels ramène ses pas lents; Dis-moi si Hlarius, son ami du jeune âge, Au Forum envahi va 'cesser le carn.ige.

Pourquoi perds-tu le temps en d'amoureux pro[)os, Alors qu'en ta pairie il n'est |)lus de repos? Pourquoi, dans un fou rêve oubliant ton courage, Contre ton vieil ami méditer cet outrage? Titus vit sans rien craindre, il l'a toujours aimé ; Et mon cœur pour tout autre est à jamais fermé. Je n'avais pas quinze ans d'une existence amère. Alors qu'entre mes bras mourut ma pauvre mère. •le me souviens. La faim hideuse a mon ciievet Par ses lents aiguillons déjà me poursuivait; Déjà de mes dédains la débauche irritée Convoitait ma jeunesse et ma beauté vantée, Quand apparut chez moi ce vieux soldat romain. Le sourire au visage et me tendant la main. Je suis sa fomme. Il faut, à cette heure, jeune hom- Ou cesser de me voir, ou plutôt quitter Home, [me. Laisse finir en paix ce vieillard abattu. Et qu'il voie à sa mort sourire ma vertu.

LEPmiJS.

Sans cesse proclamer cette austère démence. C'est détruire à jamais un bonheur qui commence- Je l'aime avec transport.

LAVI.MA.

Si ta ville en danger Demeurait, LepiJus, en proie à l'étranger; Si lu voyais fléchir tes légions altières Devant un (lot mouvant de Cirnbres aux fronlières. Dis, parlerais tu donc aussi légèrement De ces grandes vertus qui font le dévouement? Citoyen envers toi sévère et despotique. On sait pour la cité ton amour fanatique. Quand on respecte en loi le passé des Ilrutus, Il le sied mal, ami. de railler les vertus. Vous qui faites l'élat |iar vos télés actives, Laissez à leur devoir les épouses craintives. Si vous voulez qu'on croie à votre austérité, .Ne venez |)oint chez nous lernir la chasteté. Je m» veux pas parler en matrone glacée : Mais daigne a mon devoir élever ta pensée. Je n'ai jamais, d ailleurs, fardé mes sentimcnls; Mon noble époux est vieux, mais je l'aime.

LEPIDUS

Oh! lu mens!

Vainemenllu veux prendre, à mes pleurs inflexible. Le masque mensonger d'un amour impossible: Cent fois, quand tout ému j'hésite à l'approcher. J'ai vu Ion sein frémir et tes yeux me chercher. J'ai, le refus mourant en ta voix de syrène. Vu ton cœur plus ému, la pudeur moins sereine. El lorsque lu voulais fuir mon souffle plus prompi. Entre tes doigts tremblants tu cachais ion beau

[front.

Un amour aussi grand que celui qui m'enflamme En ces calculs glacés n'a point laissé Ion âme. Tiens... encore... des mots, brûlants de s'échapper. Hésitent sur ta bouche, et lu veux me tromper. Va, c'est mal de chercher à s'aveugler soi-même. En vain, des immorttls attirant l'anaihème. Je demeure tremblant sous cette trahison. Ce feu de l'âme exalte et trouble ma raison. Et pourtant, je le dis, ta bouche bien-aimée Peut tuer en mes sens l'ivresse désarmée. Assure que l'espoir, dont je me suis bercé, IN'est pas un vain désir de mon rêve insensé, El de les volontés reconnaissant l'empire, J'étoufl'e pour jamais cette joie où j'aspire : Dis-moi que mon amour ne l'est pas odieux. Et je... je te fuirai... j'en atteste les dieux.

LAVIMA.

Non, je ne croyais pas que, malgré ma défense. Tu pusses, sans rougir, si loin pou.sser l'olTense : Je ne veux pas qu'un jour plus hardi qu'à préscni. Tu viennes accuser mon esprit complaisant : Titus a tout entier mon amour légitime : Toi, sors de ma maison, si tu veux mon eslimc.

Li-.pn>i;s.

Annius Agrippa, ce noble ambitieux.

Est plus heureux sans doute (l plus audacieux. Je cornpreiMi> ! un Romain d'aussi Hère naissance. Qui vit dans les splendeurs et brigue la puissance. Qui prépare au Forum, souple à de tels flalleurs. Des |irésents de lions et de gladiateurs, iNe vient pas vainement à l'heure où le jour baisse Autour de ta maison promener son ivresse. Que peut-on refuser à cet homme hardi.

Qui brûle au champ de Mars de se voir applaudi. Et traîne incessanunent sa jeunesse avilie Des prêtres de Cyhèle aux jihrynés d'Esquille?

LAVIMA, à part.

Il m'outrage, graiuls dieux ! il m'outrage à plaisir.

i.KPinus, à part.

11 lie faut pas troubler les beaux en leur loisir : Refais-toi. Lepidus, une âme bien trempée, [épée. Et quand ton cœur se rompt, songe à ta vieille Uruit au dehors, les Clients se pressent à la porte; Titus « litre, suivi de ses amis.

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SCÈi^E IL

Les Mêmes, MESSALA. CINNA, TITUS, par^ lant en dehors à ses clients , quelques amis

et CLIENTS.

TITUS

Si Caïus Marius passe de ce côlé

Et recherche un moment mon hospiialittS

Empressez-vous; je tiens pour sa mâle puissance.

Cher Lepidus, chez moi je bénis la présence!

Quand notre vieux héros brigue le consulat,

Sachons lui préparer un succès plein d'éclat.

Nous causerons. Salut, pudique Laviiiie;

Par mes jours importuns ta jeunesse est ternie;

Mais quoi! dans chaque instant à ma vie emporté

Je vois d'un œil content venir la liberté.

LAVINIA

Titus, vis de longs jours, c'est rnoi qui t'en conjure. Et d'un doute cruel ne me fais pas i'injurel

TITUS

Merci pour mes vieux ans. Eh bien! cher Messala, Vas-tu prendre parti pour nous ou pour Sylla?

MESSALA

Je ne crois plus à rien, pas même à Tespérance. Ma raison!...

ClNNA.

Ta raison mène à l'indiirérence.

Je dis que Marius, fort à tous les assauts. Doit encore une fois reprendre les faisceaux. En semant autour d'elle un effroi salutaire, Rome pendant longtemps a dominé la terre : Mais lorsque notre orgueil s'épuise en factions. Les peuples enhardis comptent nos légions. Sur ces plages en feu, trop longtemps usurpées. Déjà la haine aiguise une forêt d'épées. Sicambres, chefs teutons, Gaulois, rois d'Orient, Portent à notre aspect un front moins suppliant. Pour nous haïr le Nord au Midi se rallie : Déjà cette fureur a gagné l'Italie; Les Marses, de révolte intrépides fauteurs. Se sont fait un sénat, des consuls, des préteurs. Mithridate est un chef puissant. La Numidie Sous d'autres Jugurtha se réveille hardie, Quand Rome, qui fléchit en ses ambitions, Vit de jeux, de plaisirs et de séditions. Si Marius était capable de fatigue.

Déjà sa tête chauve eût plié sous l'intrigue. Quand des rivaux sans nom, sans gloire, sans vertu. Osaient lui disputer un pouvoir.débattu. [tune. Mais quand, foulant aux pieds toute chance impor- II se trouve au Forum, debout, dans sa fortune, Qu'il soit, hardi jouteur à son œuvre attaché. Le père, le soutien de cet état penché. J'ai dit. Qu'à le servir tout vrai Komain s'applique.

LEPIDUS

Aujourd'hui Marius est la chose publique.

MESSALA

Cher Cinna, je voudrais honorer ton héros. Mais tous ces grands vainqueurs sont de trop grands

[bourreaux.

Quand Marius succombe en sa gloire ternie, Sylla dans l'Orient refait sa tyrannie.

11 est toujours, croyez-le bien, un \rai danger A laisser des soldats grandir à l'étranger. Romains, nous envoyons sur les plages lointaines Nos plus purs citoyens, nos meilleurs capitaines : Mais la destruction fait les hommes si grands Que les victorieux deviennent des tyrans. Toi-même, Lepidus, verlu mâle et hautaine, T'es épris follement de ce vieux rapitaine : Et, si l'a résolu ce destructeur de lois, Vous le ferez consul pour la septième fois. Du sénat cependant la faction est forte.

LEPIDUS

Quelle que soit la voie où ma raison m'emporte, Quel que soit le désir qui domine mon cœur. Je suis fier de marcher avec un grand vainqueur Oui, j'aime ce soldat, républicai n sau^age, Qui nous a fait puissants de rivage en rivage. Qui, salué divin, triomphant, fondateur.

Est resté des Komains le premier serviteur. Marius, quoiqu'en butte a la haine, à l'envie, De cet état qui tremble-est le centre et la vie. Quand Marius est peuple et du peuple sorti, Annius et Sylla sont des chefs de parli. Marius est mon Dieu, le lien, celui de Rosi*.

MESSALA

Les dieux sont purs de sang.

LEPIDUS

Alors c'est un grand homme.

S'il a versé le sang, qui donc l'a poussé là? Le sénat, Metellus, Rome entière, Sylla. Qui de vous tous eilt pu rester sans frénésies. En butte à l'impudeur des basses jalousies, Et se voir, la vengeance exaltant sa douleur. Dans les joncs d'un marais traqué comme un vo- Ce Marius en gloire est un géant, vousdi»-je. [leur? Allez le demander aux rives de l'Adige, Allez le demander aux ossements épars, Ceinture de terreur qui double nos remparts. Marius est partout... partout est sa grande âme. On prétend l'oublier en cette ville infâme; Mais quand voudra parler ce rival de Sylla, S'attacher un esclave, il sait que je suis là.

TITUS

Bien, Lepidus! mon noble ami, j'aimeà l'entendre, A connaître de loi tout ce qu'on peut attendre : Marius...

LEPIDUS

Est mon dieu! je le répète.

MESSALA

Hélas!...

Mais il triomphe, en somme, et ses rivaux sont las.

LEPIDUS

Pas tons . A chaque instant,sur la place publique, Aclif. la tête pâle et le regard oblique. Vient errer parmi nous un jeune sénateur Qui voudra quelque jour s'éveiller dictateur : Annius Agrippa...

MESSALA. '

Depuis longues années Je sais qu'à la taverne il passe ses journées;

Quonlevoit parfois ivre, au milieu des ruisseaux ; Mais je ne croyais pas qu'il songeât aux faisceaux.

CIN.NA

Prends garde, cher Titus! car. après ses orgies. On dit que sur ta femme il fait des élégies, E Iqu'au pied de tes murs soupirant ses douleurs, Il y suspend la nuit des couronnes de (leurs.

TITUS

Par les dieux immortels! pour peu qu'il se hasarde Autour de mon logis, j'y ferai bonne garde, [seuil : Mais j'eniends un grand bruit qui se fait a mon C'est .Marius. sans doute; allons lui faire accueil.

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