C.INNA
Tu n'as qu'un ennemi dangereux. Quand j'y songe. Je vois déjà l'abîme où cet homme nous plonge. Consul, coiimie autrefois empressé de punir, Il faut, à quelque prix que ce soit, en finir.
LEPIDUS
Je hais cet Annius du plus profond de l'âme... De mon parent Titus il recherche la femme... Je sais le masque froid de cet esprit brûlant Kt les férocités de son rire insolent.
Je sais l'ambition qui couve en sa pensée El contre tfâ grandeurs sa co'ère insensée. Puisque tu no<es pas, inquiet du succès, Kn plein Comitium le tuer sans procs, J'oserai, m'en fiant à ma seule énergie, Attirer ce Romain dans quelque basse orgie, Et là, longtemps avant les rumeurs du matin, L'assassiner moi-même au milieu du festin. Laisse agir ma colère et ma jalouse rage. Accepte.
MARius, à lui-même.
Je n'ai plus ce vigoureux courage, Ce coup d'oeil qui faisait pâlir les assassins, lit cette volonté de fer dans mes desseins. Tous ceux que j'ai tués pendant mes insomnies Viennent à mon chevet traîner leurs agonies, Kt Sylla, ce lion terrible quoiqueabsent, M'a laissé dans son antre, où j'ai peur à présent. Chaque jour dénombrant ses proscrits de la veille. Le sénat s'épouvante et Home se réveille . Vieillard, jesens (léchir ma force, et pour frapper En d'occultes projets je veux m'envelopper. Ce hardi poursuivant des faveurs populaires Demain doit au Forum accuser mes colères : Puis-je donc me montrer sur le pavé romain Le pied sur son cadavre et sa tête a la main? Si même j'acceptais que, gorgé de falerne. On le frappât dans l'ombre, un soir à la taverne, Oois-le bien, sur-le-champ, sénateurs, chevaliers, Viendraient à haute voix m'accuser par milliers. Non, je veux, faisant taire et la haine et l'envie. Emporter son honneur en emportant sa vie. Moi qui jadis, au temps de ma prospérité. Portais avec orgueil mon âpre volonté.
Moi qui, le feu montant à ma face irritée, Du geste balayais la foule épouvantée.
J'en suis réduit, déjà vers le tombeau penché, A ruser sourdement avec un débauché.
Qu'en pensez vous?
LEPIDUS
Je sais qu'une affreuse tristesse De mille noirs chagrins assombrit ta vieillesse : Tous nous avons compris tes transports, ta douleur Quand triompha sans toi Sylla le bateleur. Mais, si nous admirons cet orgueil frénétique.
C'est qu'il te fit jadis un courage athlétique : Puis c'est que, resté pur chez des républicains, T.u n'as pas demandé la pourpre des Tarquins. Maintenant du sénat vient une créature Qui semble se poser pour but la dictature : Qui, couvant dès longtemi)s so!i rêve calculé. Se fait valet du peuple au Forum assemblé! Frappons donc; car déjà quelques têtes hardies. Egoïstes vigueurs, luttent de perfidies : Et nos peuples bientôt fatigués, chancelants. Seront le piédestal de quelques insolents. I Frappons.
MARIUS
j C'est toujours toi, vieille vertu romaine.
i LF.PIDUS.
Pour satisfaire ici nos craintes et ta haine, I Consul, prends ce que j'ai, ma fortune, monhras, I Je veux résolument tout ce que tu voudras.
j MAIUUS.
j Peut-être.
I LEPIDUS
I Tout! La mort n'a rien qui m'épouvante,
MAUIUS.
Les dieux t'ont mis dans l'âme une vertu fervente; Tu veux donc?
LEPIDUS
T'obéir.
MARIUS
Mais songe...
LEPIDUS
Aveuglément!
Et j'en fais, par le Styx, le terrible serment.
MAKius, le prenant à part.
Est-ce que par hasard, ton cœur, plein de mollesse, D'un amour critninel sentirait la faiblesse? On m'a dit que parfois au seuil de ton parent L'étoile du matin te retrouvait pleurant. Et qu'Apollon, prospère à ton feu poétique. T'inspirait son transport jusque sous ce portique. Songe bien, Lepidus, qu'un brutal paysan, Qui fut toujours glacé comme il l'est a présent, Ne peut pas consacrer cette ardeur éphémère. Lui, qui n'a d'autre amour que |tour Rome, sa
[mère.
En ces vastes projets que je veux achever. De cette passion je ne puis m'entraver. Tu sauras, pour toi-même aussi dur qu'impla-
[ cable, Si je le veux, briser ta passion coupable? Tu sauras immoler ta jeunesse?
LEPIDUS
En effet, Marins, je voudrais que je ce fût déjà fait. Je voudrais oublier dans le fracas des armes Ce sombre désespoir qui m'arrache des larmes. Je suis plein de douleurs, oui, consul, c'est trop
[vrai ; Mais ce mal me suffoque et je l'étoufFerai. Je ne veux pas qu'ainsi cette beauté romaine De ma vertu civique habite le domaine. Respectant chez Titus une sainte amitié. Pour ma coupable ardeur je serai sans pitié.
MA mus.
D'ailleurs cet Aniiius, expert en tyr;mnie, l'oursuit de ses transports la jeune Lavinie, Kt devant les splendeurs de ce lier chevalier On sait que la vertu des femmes doit plier. Faisons donc, respectant les dieux et leur justice, (Jue dans sa passion ce fou s'anéantisse.