SCÈNE IV
Les MÊMES, MAIUUS, TITUS, LEPIDUS, etc.*
MARIUS
Allons, suis ta fortune, imberbe dictateur ! Quoi que doivent tenter tes brigues enhardies. Nous saurons t'opposer...
ANNIUS
Quoi donc? Tes maladies ?
MAIUUS.
Hein !
ANMUS.
Pour continuer ton métier d'assassin , Je te conseille, moi, de prendre un médecin.
MARIUS
Insolent !
ANNIUS
Quel que soit son détestable empire, II vient un jour prospère où le méchant expire. Et les hommes meilleurs trouvent des partisans. Quand la férocité touche à quatre-vingts ans.
MARILS.
Que sont pour Marius ces injures banales ? Sraurus, Annius , Marius, Lepidus,
Marius n'a jamais couru les saturnales ,
Mi la débauche habile aux propos d'imposteur.
ANMUS.
Par Castor, Marius, tu deviens orateur ! Voyons, voyons, avant de te rendre aux Comices, De ta Hère éloquence offre-nous les prémices. Sur moi, sur le sénat, déverse ton mépris; Fais un appel au peuple et mets ma tête à prix.
MARIUS
Annius, à défaut de charmes oratoires,
J'ai dans mes souvenirs cinquante ans de victoires;
Se croisant les bras.
Mais puisque ma parole est de si peu d'effet. Veux-tu pas au Forum dire ce que j'ai fait ? LKPiDins, parlant du haut du Rostre à Annius. En vain tu veux railler, en vain ta rage oublie Que Caïus Marius a sauvé l'Italie. [fonds.
Toi donc, qui vas chercher, plein de calculs pro- Tes gloires au milieu d'un sénat de bouffons, Ame de bateleur par le vin détrempée.
Cœur gâté, corps débile, indigne de l'épée. Je dis que, spectre avide à tes pas attaché, Pendant toute la nuit ma haine t'a cherché. Espérant découvrir ta gloire ensevelie Au creux le plus infect des bouges d'Esquilie, Je suis venu trop tard. Déjà sur cet enfer Dans le matin blanchi scintillait Lucifer. Que faisais-tu ? La rage et l'injure à la bouche. Allais-tu d'un Romain déshonorer la couche, Ou dormais-tu, cuvant ton délire passé, Morne, ivre de falerne, au rebord d'un fossé? — Et vous qui me prêtez un complaisant silence, Ne soyez point surpris de cette violence. Car ces mots tout brûlants de haine et de douleur Ont de la vérité la brutale couleur.
Quoi ! Rome, six cents ans de sa gloire occupée, A pu brandir le monde au bout de son épée. Et vous laissez tomber ainsi sans rien prévoir L'énorme et saint orgueil qui fit votre pouvoir ! Prenez garde, Romains! le vaincu de la veille, Teuton, CimbreouCaulois, lentement se réveille: Et tous, sombre Océan, viennent en long reflux Envelopper ceux-là qu'ils ne respectent plus. Prenez garde ! Je veux qu'ici l'on interdise Ceux qui de leur esprit font une marchandise. Et quittent du plaisir les infâmes -attraits Pour faire trembler Rome, et s'en vanter après. Si j'ose ainsi parler, ô maîtres de la terre, C'est en ma qualité de tribun militaire; Car il ne s'agit plus d'une ville à brûler. Ni de jeux, ni d'un cirque où le sang va couler: Mais d'un lâche tyran dont lesprit s'évertue A nous prostituer comme il se prostitue. Et je descends du Rostre, et comme chevalier Je demande à cet homme un combat singulier. J'aime le droit du glaive, et je suis d'une race Où coule éncor, dit-on, le sang du vieil Horace. Rangez-vous !
Le peuple, qui a écouté les paroles de Lepidus avec une sorte de froideur, semble déjà prêt à se ranger du côté d'Annius : des voix s'écrient avec violence.
Point de sang ! non ! non l
JUNius s'élance vers le Rostre, et crie à la foule qui l'encourage :
A-t-on lavé Le sang des sénateurs qui souille ce pavé?
LEPIDUS
Citoyens!
LE PEUPLE
Point de sang! point de sang! qu'il réponde! LEPIDUS, menaçant du geste la faction d'Annius. Vous ignorez combien son astuce est profonde.
VOIX NOMBllEUSES.
Monte au Rostre, Annius ! Non , point de sang ! MAUius, s'avançant au milieu de la foule.
Assez...
Amis du vieux Caïus, êtes-vous insensés ?
J'ai pu, quand un revers m'emplissait de colères,
Abaisser sur ces gens mes haches consulaires. On frappe avec fureur quand ou est irrité, Mais l'homme vraiment fort invoque l'équité. Plus de sang, Annius, établissons les causes : Le Rostre n'est pas loin, raontes-y si tu l'oses.
ANNIUS, avec dédain.
De cette république il ne faut point douter, Quand son Ijourreau succombe ctselaisse dompter. Autrefois Rlarius, ce grand coupeur de têtes, A permis le carnage en de pareilles fêtes. Ardents comme aujourd'hui, ses jeunes lionceaux Du meilleur sang romain grossissaient lesruisseux; Mais dussent m'advenir mille morts pour salaire, Ma voix dominera l'ouragan populaire.
Jamais de ces transports grand cœur ne s'étonna.
Il montn au Rostre ; ses amis l'entourent et l'encouragent; Marias revient se poster entre les colonnes de la basilique ; à ce moment il aperçoit Lavinia errante; il fait un geste de joie et repousse Lepidus au milieu de la foule.
MARIUS
Lavlnie !
ANNIUS , du haut du Rostre.
Écoulez !
MARIUS, à Titus.
Va me chercher Cinna ; Si l'on vient à frapper, il me faut son courage. Titus part avec quelques licteurs.
ANNIUS
Sur la terre du bruit, dans les cieux point d'orage: Écoulez donc, Romains au Forum descendus, Si ma voix peut répondre au brillant Lepidus !
MARIUS , d part.
Allons, tout est perdu si devant lui je tombe. Lavinia vient s'asseoir entre les colonnes de la basilique llostilia. Annius s'aRite. Lepidus se niMc aux amis de Marius; tous les Cliensct Amis d'Annius entr'ouvrent leurs rangs. Ceux de Marius se rapproolient; leurs figures se rembrunissent : ils portent la main à leurs épûcs.
ANMUS.
Grand .Tu pi ter! je te promets une hécatombe, A Saturne un bilicr, a iMincrve un taureau, Si je puis des Uoninins démasquer le bourreau. Quoi 1 n'est-il pas honteux que cette ville altière. Qui ceint de ses grands bras la terre tout entière,
Soit là, triste leçon pour le monde étonné. Toute saignante aux mains d'un soldat forcené! Cet homme est un vainqueur, dites-vous? c'est
[ possible; Mais au champ de bataille, à chacun accessible, Quand la guerre s'achève en sublimes clTorts, Les vrais triomphateurs, Romains, ce sont les
[ morts.
A Marius.
Oui, ce qui fait pâlir ton orgueil, c'est ta vie. Tes gloires, d'autre part, sont le fruit de l'envie. Et tu ne serais pas au point où te voilà Si tu n'avais haï Metellus et Sylla.
Furieux et rusé, sans vertu, sans courage. Tu sais, quand il le faut, dévorer un outrage: Puis, quand revient à toi la possibilité. Relever ton œil fauve avec férocité.
Vous tous, bons citoyens , vieux soldats, jeunes
[ hommes, Fiers d'avoir enfanté cette gloire où nous sommes. Aux pieds d'un furieux, noble peuple asservi. Sais-tu ce qu'il prépare à ceux qui l'on suivi? Ne te souviens-tu pas, dis-le, foule scrvile, De ce Saturninus qui fit trembler la ville? Ce tribun, redouté par ses lâches exploits. Au non de Marius, dictait, brisait les lois. Mais, lorsque le sénat, lassé de ces menées. Fit trembler du nibun les bandes étonnées. Lorsque de les servir le destin se lassa, Savez-vous le premier qui contre eux se dressa? Marius, leur ami ! Marins, leur complice. Osa de Saturnin préparer le supplice ; Et, sourd aux mouvements du Forum irrité, S'enveloppa honteux dans son impunité.
Ne vous souvient-il plus qu'au milieu d'une fête, Lorsque d'Antonius on lui porta la tête, Ce moribon chagrin, que brisait la douleur. Se mit à gan)badcr ainsi qu'un bateleur? Romains, avec fureur ma volonté s'explique : 11 f.iut qu'un bras hautain sauve la république; Sinon, fier de grandir en sa force tout seul. Ce spectre emportera Rome dans son linceul. Ayant déjà passé le temps des grandes guerres. Nous n'avons plus besoin de ces soldats vulgaires Qui . roides et gonlh^s de leur pouvoir brutal. Ont l'esprit plus grossier (ju'un morceau de métal. Pour qu'en nos mains encor la gloire se concentre. Il faut que nos vigueurs se gonflent vers le centre; Afin qu'au Capitole un pouvoir respecté Nous garde des transports d'un bandit irrité. J'ai dit. Songez à Rome, à sa grandeur future!
La foule se pri^ripite vera le Rostre avec des cris d'enthousiasme et do triomphe. Annius voit son |)arti grossir do tontes parts. Lus amis de Marius paraissent consternés.
LA FOULE
Annius ! Annius !
MARIUS, avec un éclat de cnlfrr.
Il veut la dictature !
LA FOULK.
Non, non !
ANNius, triomphant.
Je no veu\ rien, dussé-je m'y briser.
Qu'un pouvoir (l'un moment, Caïus, pour l'écraser.
MAKIUS.
Vous l'entendez !
lA FOULE.
Non, non, vive Annius !
MARI us, à part.
0 rage !
UN SOLDAT , ami de Marins.
Monte au Kostre, consul, et réponds a l'outrage!
Marins est au comble de la terreur : il promène ses
rcgavils L'il'rayés autour de lui et il s'écrie :
Dieux ! dieux ! de tous les miens je suis aban-
L donné!
Puis il aperçoit Lavinia, martlie à elle d'un pas ferme,
et lui dit en rattirant liors de la foule : Puisqu'apres le conseil que je t'avais donné, Tu viens dans cette foule affronter la menace, Marche donc I va troubler cet homme en son au-
[ dace.
II est jeune, bouillant, il t'aime, je le sais. Seule aujourd'hui tu peux entraver son succès. Sache le détourner par quelque ilatterie.
LAVIMA.
Oh!
MAUIUS.
Vesta le permet, quand c'est pour la patrie. Ton honneur en ceci ne court aucun danger. Et tous nous serons là, prompts à te protéger.
LA FOULE
Aux tribunes !
JUNius , s'adressant à Marins.
Voyons, orateur populaire.
Si l'esprit peut chez toi remplacer la colère 1
LA FOULE
Annius ! Annius !
ANNIUS triomphant, descend avec lenteur les degrés de la tribune.
Monte au Rostre, Romain, Si ton corps est tremblant je te tendrai la main. MARius, comme ébranlé un moment , se relève ,
s'élance avec fureur à la tribune et en arrache
violemment Annius.
Tombe ce bias, jadis vaillant à la bataille. S'il ne peuL renverser les hommes de ta taille ! Cicux, téiT^iins de ma gloire, et vous, dieux im-
[mortels, Qui vîtes mon triomphe au pied de vos autels, Vous savez que , pour suivre une cause en litige , Des orateurs brillants je n'ai point le prestige; Mais, inapte à farder la pure vérité.
J'en étalerai mieux toute la nudité. [dre
Romains! vous qui devez sans faute loutcompren- Lorsque des factions cherchent à vous surprendre. Jugez donc, méprisant un vain bruit sans effets, Jupiter à sa foudre, et l'homme à ses hauts faits. Croit-on que d'Annius la clameur m'épouvante? Vous savez qui je suis ; faut-il que je m'en vante? Romains! six fois consul, deux fois triomphateur, vous m'avez décoré du nom de fondateur. Et quand vers l'Athésis dirigeant mes cohortes,
Je brisaiiî le danger qui hurlait à vos portes. Vos mains, peuple, tribuns, sénateurs, chevaliers, Ont répandu pour moi le vin de vos celliers, Et bénissant ma gloire en des vœux fanatiques. Vous m'avez mis au au rang de vos dieux domesti- Puis, ingrats-citoyens, oublieux du passé, [ques* Votre foi s'est éteinte et vous m'avez cluissé. Puis errant, poursuivi des villes à la côte... Si j'ai versé le sang, Romains, c'est votre faute. Mais lorsque ma colère a daigné s'arrêter, Qul'I est donc ce mortel qu'on laisse m'insulter? Quel est donc cet enfant à la langue hardie Qui vient sur le Forum jouer sa comédie ? Et qui, frais échappé des ciseaux du tondeur, Ose essayer sur moi sa juvénile ardeur ? Il a parlé des morts, cet enfant, c'est justice ! Ah! s'il vous faut leur nom que ma voix retentisse, Je puis aussi vous dire, évoquant les tombeaux. Trois cent mille Teutons mangés par les corbeaux.
La foule écoute dans un profond silence. Marius reprend d'une voix lente et lugubre.
Si vous les aviez vus, ces hommes, ô prodige ! Culbutant des quartiers de rocher dans l'Adige, Et pressés par milliers au flanc de ces débris, Montrantleur poingsinistre à messoldads surpris! Puisquand le fleuvcému, roiilantson eau troublée. Sur la rive eut vomi l'effi ayante mêlée. Alors leur tourbillon ])oussa des cris affreux, Alors mes aigles d'or s'inclinèrent sur eux ; Et le soir, quand des cieux tombala nuit sereine, A^oilant comme à dessein cette sanglante arène, On n'entendit pins rien, plus rien que des sanglots, Et le bruit des corps morts emportés sur les (lots. C'est le passé qui fait ainsi dans ma mémoire, Fantôme éblouissant, res[)lendir la victoire, Et, vieux chef de bataille, inondé de soleil, Il me semble être encore aux plaines de Verceil. Ces vieux Cimbres, géants qu'on hésitait à suivre, Venaient, le front casqué par des griffons de cuivre. Et lorsqu'entre nos pieds leur flot audacieux Roulait... le bruit immense en montait jusqu'aux
[cieux.
Puis, lorsque loin de nous la foule épouvantée Entre ses chariots se croyait abritée.
Quand sur tous ces honteux le soleil descendait, Savez-vous bien alors ce qui les attendait? Alors, l'œil enflammé, leurs femmes haletantes Se rassemblaient en groujjc à la porte des tentes; Et, répondant aux cris d'effroi par des sanglots, Rpcevaient chaque lâche à coups de javelots ! Puis, comble de démence en ces grands pêie-mêles. Elles s'entr'arrachaieni l'enfant de leurs mamelles. Et sous les pieds des bœuf», ô sanglant souvenir! Osaient, pleines de honte, écraser l'avenir. Tels étaient ces lions chassés de l'Italie. Qu'importe! ce sont là des choses qu'on oublie. On m'adorait hier, on m'insulte à présent. Car la reconnaissance est un fardeau pesant. Ainsi c'est bien prouvé, tu veux, peuple servile, Culbuter le rempart qui protégea ta ville, Et je suis, moi, tout prêt d'implorer la pitié,
MAGASIN TTII^ATRAT-
D'avoir fait dos ingrats justement diâlié. Demain, je vais mourir ; mais, je vous en conjure. De nommer Annius ('pargnez-nioi l'injure; Car, s'il faut revenir sur un débat ancien. Je ne dirai qu'un mot : c'est uu patricien. Et lorsque ma douleur sent toutes vos misères. Tournez-vous, moribonds, et touchez vos ulcères. Je ne vais pas plus loin. Trop vil en sa noirceur. Ce bouffon ne peut pas être mon successeur. Et vous, vieux compagnons, qui, fléaux de la terres Fîtes autour de Rome un cordon militaire. Intrépides acteurs d'un grand fait accompli. Dites si votre chef a mérité l'oubli î Qu'importe I le Romain va changer sans colère En thyrse de Bacchus le faisceau consulaire. Annius Agrippa s'érige. en dictateur, Kt Cains Marius est un pauvre orateur!
La foule iniineiise qui entoure Annius re^te muette et
impassible. Quelques voix du côté de ]\larius s'écrient : Marius ! Marius ! gloire ! c'est notre père !
JUNIUS
Non , c'est un forcené que la haine exaspère...
A mort !
A ce cri , les deui partis se lieurtent avec d'iiorribles clameurs; les haches se dressent; Annius domine tout du geste. Une partie de la foule crie :
Au champ de Mars!
VOIX DES CLIENTS d'aNNIUS.
Monte au Rostre, Annius !
VIEUX LÉGIOXNAIUE BLESSÉ.
Meurent les sénateurs, et vive Marius !
JUNIUS
C'est un homme féroce à toutes lois rebelle...