GEORGES, JEANNE
JEANNE, allant à Georges. Eh bien, Georges!
GEORGES. Ma belle Jeanne...
JEANNE, avec espoir. Vous souriez!
GEORGES, vivement. Oh! ne prenez pas mon bonheur pour une espérance... je ne sais rien, Jeanne.
JEANNE, avec douleur. Le ciel n'entend donc pas mes ferventes prières.
GEORGES. Vous pleurez... {.Jeanne cache sa tête dans ses mains.) Faut-il donc que, chaque matin, Jeanne, nos premières paroles soient mouillées de vos larmes!
JEANNE. C'est que, chaque matin, Georges, je sens se renouveler la douleur de la veille... Si Marie était morie
GEORGES. Le temps, pauvre Jeanne, viendrait à votre secours, et la consolation que l'on croit impossible au moment de la douleur, germe et vient toujours, si bien, que le temps aidant, l'on survit à sa sœur, on survit à sa mère...
JE4NNE. Je le sais; mais Marie était pour moi plus qu'une sœur et autre chose qu'une mère... Songez donc que, toutes deux unies par un inconcevable événement, nous ne pouvions avoir qu'une âme et qu'une destinée. L'une de nous avait eu pour signe qui devait la faire reconnaître un jour une aumônière en velours qui fut conservée comme une relique jusqu'au jour où les asiles des orphelines furent fermés; et alors, comme nous étions du même âge, et portions toutes deux les noms de Jeanne-Marie, il devint impossible de dé.signer à laquelle elle avait appartenu; nous la prîmes ensemble, emportant le même espoir et la même misère; nous jurâmes qije si celte aumônière nous amenait plus tard un secours, il serait entre nous deux confondu comme nous l'étions par la nature. Prenant alors le même sentier dans la vie, souffrant les mêmes douleurs, nous n'eûmes à nous deux qu'un destin , qu'un courage, qu'une existence, qu'un avenir, et j'ai perdu 31arie !
GEORGES. Oh! oui; je comprends tout ce que vous devez souffrir.
JEANNE. Oui, Georges, et ne doutez pas à cause de ma douleur de toute mon affection pour vous, car je serais morte sans elle !
GEORGES. Votre affection, Jeanne, est un rayon du ciel qui chaque jour renouvelle le courage... Oh! oui, je veux, plein d'une force
nouvelle, chercher encore Marie. Tom, qui est de retour m'aidera, ainsi que maître Berthol , qui est si bon pour moi , et qui prend tant d'intérêt à tout ce qui vous touche.
JEANNE. Maître Bcrihol?il saura comprendre notre inquiétude ; il est bon: je le vois chaque soir à l'office divin , qui soulage les pauvres.
GEORGES. Oui , je l'y ai vu souvent , les yeux tournés vers vous, et sans ma confiance en vous, j'en eusse été jaloux, Jeanne.
JEANNE. Adieu, Georges, et merci; car je pars avec un espoir,
GEORGES. Et si Dieu veut qu'il soit encore déçu, vous aurez du courage?
JEANNE, regardant Georges, et lui tendant la main. Je l'espère!.... car je veux vivre !
GEORGES, lui embrassant la main. Oh^ oui, pour que Georges croie enfin au bonheur en ce monde.
Jeanne sort.