‹ [Magasin théâtralChapitre 116 sur 1545 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

GEORGES, tniis BERïHOL.

GEORGES. Ah ! je le sens là , Tom et Jeanne, vous me ferez aimer la vie! [Allant près de la fenêtre.) Que je l'entrevoie encore. . . .

LEHTHOL, entrant sans voir Georges. Enfin , Guillaume est donc maître de la Hollande!... et-salillo perdue manque seule à son bonheur... Possesseur d'un tel secret, il est temps que ma destinée "s'accomplisse... L'amour de Georges et de Jeanne pourrait y mettre obstacle; mais je me souviens que Georges a raconté à l'auberge l'histoire d'une sœur qu'il a perdue... et avec cela...

GEORGES, près de la fenêtre. Jeanne rentre... Que sainte Marie veille sur elle...

BERTHOL, l'apercevant. Georges! AlloBS...

à l'œuvre; [Allant à la porte, et feignant de parler au dehors.) N'oubliez rien... que tout soit prêt pour mon départ.. . [Descendant la scène. ) Allons, il faut partir...

GEORGES. Vous, maître Berthol que

parlez vous de partir ?. . .

BÇRTHOL. Oui, Georges... je vais m'embarquer.

GEORGES. Quand donc?

BERTHOL. Dans deux heures.

GEORGES. Et pour aller?

BERTHOL. Je vais aller, Georges, vers ces îles lointaines où les bâtiments qui peuvent en atteindre les côtes n'apportenl que d'année en année quelques nouvelles européennes.

GEORGES. Oh ! VOUS me désespérez, Berihol.

CERTHOL. Oui, je le sais, Georges... vous m'aimez, et j'aurais dû ni'éloigner sans vous presser dans mes bras , et sans eiubrasscr Jeanne, votre belle fiancée.^.

GEORGES. Mais dites-moi donc la cause de ce cruel départ.

BERTHOE. Je ne vous la dirai jamais ; peut être la dovinerez-vous plus tard. .. Adieu.

GEORGES, l'arrclant. Berlhol, le motif de cet épouvantable exil?

r.ERTHOL. Si vous le saviez, vous m'exciteriez à partir...

GEORGES. Qu'est-ce donc enfin?

BERTHOL. Vous ne le saurez pas.

GEORGES. Je l'exige.

BERTHOL. Non.

GEORGES. Berthol !

BERTHOL. Ne m'interrogez pas,

GEORGES. Au nom de l'amitié qui nous lie... au nom de ma reconnais.-ance!

BERTHOL. Vous le voulez?

GEORGES. Je vous en prie.

BERTHOL. Georges, j'aime Jeanne d'un amour in><ensé...

GEORGES. Juste ciel !

BERTHOL. Cet amour me dévore et me tue. Vous voyez bien, Georges, que, me confiant au hasard des tempêtes, et demandant aux chances d'un interminable voyage ou la mort, ou l'oubli , il faut que je m'éloigne sans retard.

GEORGES. Pauvre Berthol !

BERTHOL. oh! c'est qu'il y a longtemps, voyez-vous, que cet amour a pris naissance en mon âme.

GEORGES. Longtemps?

BERTHOL. Et je me complaisais à la garder secrète celte passion sainte et pure; depuis plusieurs années déjà , je suivais Jeanne en silence, travaillant pour acquérir... et voulant lui prép.'iror un intérieur heureux avant de le lui oITrir, quand des hasards vous rapprochèrent l'un de l'autre ; vous étiez tous deux jeunes et beaux ; vous vous aimâtes follement, ci je vis alors, pièce à pièce, tomber mon échafaudage, mon beau rêve s'éteindre, mon espoir chanceler, s'évanouir, et sur tous ses tristes débris, mon amour seul a surnagé, toujours importun et faial! Olil Georges, si vous saviez tout ce que j'ai soiilTert !

GEORGES. Je le comprends , Berthol...

moi qui mourrais si je devais renoncer à Jeanne.

BLUTHOL. Peut-être en mourrai-je... Dieu décidera... et pourtant il me devait une récompense, car c'est moi qui l'ai sauvée de la mort, la pauvre fille , (juand je l'ai déposée toute enfant dans la maison d'asile d'Anvers.

GEORGES. Vous!

BERTHOL. Et je ne soupçonnais pas alors quel malheur je me préparais.

geor<;es. Donc, vous savez qui est son père?

BERTHOL. Non ; je l'ai vu seulement, après s'être vaillanuuent défendu, tomber au pouvoir de quatre satellites masqués du duc d'Albe; j'ai ramassé la pauvre fille meurtrie, qui pendant ce combat était loipbée des bras de son père sur le pavé du chemin... Mais ne parlons plus d'un passé qui rouvre ma blessure.

GEORGES. Et cela se passait à Anvers?

BERTHOL. Oui , dans le cœur de la ville , au coin du pont Saint- Jacques.

GEORGES. Du pont Saint- Jacques?

BERTHOL. Oui!

GEORGES. Pendant la nuit?

BERTHOL. Pendant la nuit.

GEORGES. Il y a vingt ans?

BERTHOL. C'était l'année du siège! {Tendant la main d Georges.) Plaignez-moi, Georges. . .

GEORGES. Mais, dites-moi, rien ne vous a fait soupçonner qui était le père de Jeanne?

BERTHOL. J'ai ramassé sur le pont quelques aiguillettes de son costume , qui m'ont appris qu'il était officier dans les armées flamandes.

GEORGES. Et quel grade désignaient ces aiguillettes?

BERTHOL. Celui de major.

GEORGES, à part. Grand Dieu!... ma sœur !

II tombe assis.

BERTHOL , mettant son chapeau. Et ces aiguillettes, ces renseignements ne m'ont pas fait espérer un instant que je pourrais rencontrer plus tard le malheureux père de Jeanne; car les ennemis vaincus du duc d'Albe n'ont jamais survécu à leur défaite. Adieu, Georges.

GEORGES. Attendez!

BERTHOL, pleurant. Et quand vous serez l'époux de Jeanne, ne lui dites rien de toute cette douloureuse histoire. *

Il romonte la srène.

GEORGES. Je ne serai jamais l'époux de Jeanne.

BERTHOL , avec surprisc , s' arrêtant au fond. Pounjuoi?

GEORGES, allant à lui. Parce qu'un abîme infrancliissable vient de s'ouvrir entre nous. {Avec déchiremctit.) Oh! mon Dieu! prenez pitié de moi.

BERTHOL. Ou'avez-vous?

GEORGES, prenant lîcrthol par la main et lui faisant descendre la scène. Berlhol... ce major attaqué sur le pont Saint-Jacques.

BERTHOL. Eh bien?

GEORGES, c'était mon père.

LES ORPHELINES D'ANVERS

BERTHOL. Votre père!

GEORGES. Et Jeanne est ma sœur.

BERTHOL, à part. J'ai frappé juste.

GEORGES. Et maintenant, Berthol , vous qui êtes son sauveur, vous ne partirez plus, n'est-ce pas ?

BERTHOL. Votre sœur !

GEORGES. Restez , Bertiiol ; c'est moi qui vais partir vers ce pays d'un autre monde , moi son frère, dévoré d'un amour criminel...

BERTHOL. Nous partirons ensemble...

GEORGES. Mais Jeanne va rester ici seule, abandonnée.

BERTHOL. oh! je ne pourrais, Georges, remplacer auprès d'elle ce frère qu'elle doit perdre, sans qu'un invincible espoir subsistât en mon cœur... Et Jeanne ne m'aimera jamais.

GEORGES, i^leurant. Mais vous l'aimez...

vous, Berthol,... d'un amour qu'on peut avouer... et quel époux plus digne puis-je jamais souhaiter pour elle?... Borthol , l'amour qui l'occupe s'effacera de son cœur... et elle bénira bientôt en vous l'époux. . . le protecteur... l'ami... qu'elle doit respecter et chérir....

Il monte la scène.

BERTHOL, voulant le retenir. Où voulezvous aller?

GEORGES. Trouver Jeanne , et tout lui dire.

BERTHOL. Attendez...

GEORGES. Non , le ciel veut que ce coup nous frappe ensemble... Mais ne partez pas, ne l'abandonnez pas. . .

BERTHOL. Je reste !

GEORGES. Mon Dieu! Seigneur! lu as changé ma mission... en moi l'amant doit disparaître, et le frère accomplira fidèlement son devoir.. . A bientôt, Berthol, à bientôt.

Il sort.

BERTHOL, seul. Allons, la première moitié de la besogne est faite, ne perdons pas un instant , appelons Daniel. . . et dépêchonsnous de faire la seconde... [Il va faire un signe à la fenêtre.) Le voici... il vient... il a l'air furieux... tant mieux, cela va me distraire un peu... {Allant à la porte.) Il monte! {Regardant autour de lui.) Nous serons bien seuls... Ah ! le voici.

VM%/VVV\/VVVVVVVVVV\^/VVVVVVVVVVVVVVVVV%^VVVi^\fVVVVV\^^/VVV\l^^

Page 1