‹ [Magasin théâtralChapitre 1167 sur 1545 · I.IÎPIDUS · texte numérisé non relu

I.IÎPIDUS

Plus ta douleur grandit, plus mon brutal courage, Sans pleurs, sans désespoir, domine ton outrage. Plus vient troubler mes sens (on liel accusateur, Plus ma fierté romaine en reçoit de hauteur. Sur le Forum en butic aux haines, à l'envie, J'ai fait plus d'une fois bon marché de ma vie : J'ai vu souvent, agent d un pouvoir méconnu, Les haches tournoyer sur mon front pâle et nu: Mais menace jamais ne m'emplit d'épouvante Plus que cette amertume à torturer savante, Quand je dis sans pâlir, sans me justilier. Que j'ai dû laisser faire et te sacrifier... D'ailleurs , en achevant celte horrible entreprise, J'ai cru que d'Annius au fond du cœur éprise...

LAVINIA, avec indigation.

Oh ! puisque ainsi tu joins cet outrage au forfait, Que de vengeance aussi mon cœur soit satisfait. Dis, toi qui m'as sans honte à ce lâche livrée. Pour suivre d'un vieillard la colère altérée. Dis-moi quels mots cruels, quelle imprécution Peuvent porter le trouble en ton abjection? Je t'aimais... que ce mot lentement te dévore. Je t'aimais! je, t'aimais!

LEPiDUS, se tordant les mains.

Grands dieux!

LAVINIA

Je t'aime encore.

Et déjà sur ton cœur l'effroi venant agir. Ce qui me fait pleurer te fait çnfin rougir. Oui, je t'aimais d'amour avec un saint mystère. Invoquant chaque soir mon lare solitaire. Pleurant parfois, l'esprit à ce rêve attaché. Je ravissais mon cœur de cet amour caché. Chaque jour pour Titus me retrouvait meilleure; Mais je portais en moi ma plaie intérieure : Et quand lu paraissais au seuil de ma maison. Une prière aux dieux rappelait ma raison. Par moments, échappée à ton ardeur bouillante, Le temple de Vcsla me voyait suppliante, Et je disais d'un cœur de craintes interdit : Vesta! ma force meurt, et mon amour grandit. Plus je voyais ton cœur en proie à la souffrance, Plus je me ravissais d'une sainte espérance. Et, sous celle froideur, prompte à me contenir. Mon amour a.'ipirait au riant avenir.

Un jour viendra , pensais-jc, où, libre et jeune

[ encore, Je ne contiendrai plus ce feu qui me dévore ; Où, fière, je pourrai, par un lien sacré, M'unir à Lepidus, ardemment adoré.

Alors, pensais-je, alors, d'une volonté sûre. Je mettrai tout mon art à fermer sa blessure.

Après les bruits du Rostre, après les durs travaux^ Je saurai bien lui faire oublier ses rivaux; Quand Phébé, sur nos toits rayonnant curieuse, Ramènera la nuit pâle et mystérieuse, Fière de ce bonheur qu'elle m'aura rendu, Je serai tout entière à l'époux attendu : Et je ferai si bien, dans ma flamme épurée, Qu'il ne se plaindra pas de m'avoir désirée,. Oh! non, non, quoicjue soit ce forfait réussi. Ce n'est pas mon honneur que je déplore ici! 0 tranquille douceur du foyer domestique, Calmes discours avec les dieux de mon portique, Songes d'un cœur sans fiel souriants à mes nuits. Vous ne viendrez donc plus consoler mes ennuis! Non, tout est mort : espoir, vertu, chaste tendresse, Et le crime implacable entre nous deux se dresse!

LEPIDUS

En ces déchirements qu'accuse ma pâleur. Va, je ne veux point faire éclater ma douleur; Chaque mot prononcé, chaque élan de vengeance Est demeuré pesant sur mon intclligmce : Ton reproche est vivace, âpre à nie déchirer, Lavinie, et pourtant je ne veux pas pleurer; El si, dans les horreurs de celte nuit suj r(*me, Ta voix m'eût dit ces mois, ces mots crueLs : Je

[ t'aime I Puisque ma ville en deuil commandait ce forfait. Je... non... je ne sais rien de ce que j'aurais fait. Mais, ignores-tu donc que la mort, à cette heure. Va frapper hautement celui par qni tu pleure? N'entends-tu pas le bruit du Forum ameuté Qui va sur un consul venger ta chasteté? Sais-tu qu'en déchaînant la foule sur cet homme. D'un infâme tyran nous allons purger Rome? Le criminel en vain deniandfMa quartier! Le crime! il est à moi, je le prends tout entier. La douleur! ce transport donl tu sais l'inclémence, Va, ne t'en plains pas trop, car la mienne est im- Si Caïus Marius, d'épouvanie frappé, [mense. Dans les plis d'un serment ne m'eût enveloppé, S'il n'eût rendu le Slyx de ce forfait complice, Penses "lu que j'en eusse accepté le supplice? Je t'aimais, je l'aimais, cœur pur, cœur innocent! Pour prix de ce forfait, je l'olire tout mon sang, Mon bras à ta fureur, ma haine à ta colère. Mais quoi 1 tu comprendras cette foi populaire Qui traite son adepte en esclave soumis. Et le pousse au Forum sans amour, sans amis; Je garde dans ma foi, divinité fatale.

De liniérêt d'étal la volonté brutale : Et que le crime ou non vienne souiller ma main, J'accepte les remords et je reste Romain I

LAVIMA.

Ah! c'est le vieux consul, ce moribond féroce. Qui s'est fait l'inventeur de cette idée atroce! Autrefois, dans sa haine il était plus ardent : Mais quoi! plus on vieillit, plus on devient pru- Je souhaite, Romain, que ta chère patrie [dent. Gomme moi ne soit point insultée et ilctrie, Et que, loin de la haine au souffle empoisonneur. Elle ait toujours des fils gardiens de son hojineur. 0 cœurs goullés d'orgueil, esprits pleins de chi-

[mères,

Vous flétrissez vos lils en flétrissant leurs mères, Et portez dans leur tlanc, sinistre hérédité. Un ferment de colère et de brutalité.

IKPIDUS.

Pitié! par ma douleurl parles pieds que j'embras- LAViMA. [se!

Cette nuit, Lepidus, je l'ai demandé grâce. LEPints, 56 relevant avec un.sentiment d'horreur. C'est étrange, combien ton esprit abondant Distille sur les cœurs un liel acre et mordant. As-tu donc, par hasard, sur un roc solitaire, Des poisons de Circc pénétré le mystère , Que tu sais, implacable en les projets conçus, Envelopper ma chair du manteau de Nessus? De tous tes mots cruels chacun l'ait sa morsure : Tu portes lentement le fer dans la blessure. Et d'instants en instants, le tirant à demi, Tu l'y portes encor d'un bras plus affermi. Ah ! tu me l'avais dit : ta volonté fatale A trouvé le supplice ignoré de Tantale. Si pour toi la vengeance a de si purs attraits, Sur mon âme saignante épuises-en les traits : Ouvre tes souvenirs afin que j'y relise De cet amour caché l'eirrayante analyse, Et laisse, quand je reste écrasé par l'effroi, Ton implacable amour se dresser devant moi! Dieux cruels, je me lasse, et ma vertu me pèse... Au moins que sur quelqu'un ma colère s'apaise!...

Détestable Anniusl dictateur insolent, .le répandrai ta chair sur le pavé sanglant : Et si, sous cette main aux tortures savante Ton corps saignant et nu frissonne d'épouvante, Pour te persuader que tu n'as pas souffert, A tes yeux égarés j'ouvrirai mon enfer.

Tirant son épée.

Et toi, glaive jadis vaillant dans les mêlées, Acier vengeur, effroi des hordes désolées. Toi, qui depuis longtemps tressailles au fourreau, A'iens te rougir au cœur d'un insolent bourreau! Et toi, que je sentais se dresser en mon âme, Toi, que je comprimais, hydre aux ailes de flamme, Prends donc enfin ton vol, vieille férocité. Et que le pied du Rostre en soit ensanglanté!

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