SCÈNE VL
MARIUS, LAVINIA, ANNIUS*, couvert de sang et de poussière, la toge en désordre, une épée brisée à la main.
j SIARIUS.
! Annius!
j ANNIUS.
Que veut donc cette foule imbécile?
Hier, j'étais son idole, elle était à mes pieds! i.AvmiA, se reculant avec horreur.
' La foule bat des mains aux crimes expiés.
ANMUS, à Lavinia.
\ Femme, étrange terreur aux puissances punies, Poursuis-tu les méchants jusqu'en leurs agonies? A Marins.
I Vieillard, quand je succombe et que la mort est là, ' Je te demande abri comme autrefois Sylla, Non pas contre une mort qui sourit à mon âme, Mais contre les transports de cette foule infâme. Je suis seul, sans amis, sans force, désarmé. Et je me sens trop fier pour mourir assommé.
MARIUS
J'ai joie, en ce cruel instant qui nous rassemble, A voir, jeune insolent, "'le nous mourrons ensem-
[ble, Moi tout chargé d'hivers, toi superbe à trente ans; Toi brûlé par l'orgueil, moi brisé par le temps. Pour te perdre, Annius, oubliant ma puissance. J'ai poussé ta jeunesse à souiller l'innocence : Mais recueillant l'effet de ce projet maudit. Je ne supposais pas que la mort m'attendît. Mais alors qu'elle prend mon vieux corps en pâture, J'ai joie à voir tomber ta jeune dictature.
LAVIMA.
Quand la mort vient, amère à votre abjection, Soyez donc flagellés par l'imprécation!
Vous, que Mines tempère et que Cerbère excite; Vous, dont le vol frémit sur les flots du Gocyte; Vous, qui portez le trouble aux cœurs épouvantés, Soyez auprès de moi, sombres divinités!
Soyez auprès de moi, vous, formes désolées. Qui descendez la nuit autour des mausolées-; Qui de vos corps tombés sous le billot fatal Fites à ces bourreaux un sanglant piédestal; Venez, et poursuivant leur lâcheté punie. De leur éternité faites une agonie.
Et vous, dieux qui, pesant la gloire des humains. Jugez le Scythe immonde et les consuls romains. Soyez debout! Déjà le Styx, à l'eau fangeuse. Fait sortir deux méchants de sa nuit orageuse : Ils longent, pleins d'horreur, le fleuve au flot bru-
[yant, Et marchent, poursuivis par Cerbère aboyant. Que Sylla, dominant leur gloire méprisée. Aux yeux de Rome entière en fasse une risée; Et que dire leur nom soit infâme aux vivants, Quand ils auront jeté leur cendre aux quatre vents.
Elle va près de Jlarius et prend une coupe. Consul, malgré l'horreur qui monte a ton œil terne , Dans cette coupe d'or verse-moi le falerne ,
* Marius , Annius, Lavinia.
Pour qu'après le transport et l'imprécation J'offre aux mânes vengeurs une libation. Marius, au comble de l'cflroi, lui verse le falcrne et retombe accablé.
Quand vous allez mourir , consuls, je vous salue. Triste femme, ombre pâle à la mort résolue, Je bois : et le poison ajouté par ma main Me permet de vous suivre au lugubre chemin. Elle jette du poison dans la coupe et le boit lentoniont. Soit que vous attendiez, tout pensifs sur la rive, La nacelle du Slvx qui lentement arrive; Soit qu'au noir tribunal d'OEaque et de Minos Vous invoquiez tout bas les mânes infernaux, Je vous suivrai. Sans cesse à voire ombre alta-
[chée, .T'irai dans votre route inquiète et penchée : Et vous serez, sans cesse à ma rage asservis, Consuls, par votre crime incessamment suivis.
MARIUS, d'une voix brisée.
Je suis à vos genoux, juge du sombre empire... C'est la peur maintenant qui contre moi conspire. Dieux! si ma triste lin m'a déjà châtié, Soyez assez cléments pour me prendre en pitié!