SCÈNE VIII
LA MARQUISE, entrée par le fond, LOULOU.
LA IWARQUISE, à part. Elle est vraiment jolie cette Babet... beaucoup trop... Ce maudit Salimbeni, comme il m'a regardée !.i. m'aurait-il reconnue? {Apercevant Loulou.) Ah! le marquis... cachons-lui mon dépit... [Haut.) Vous voici rentré, mon ami?
LOULOU, étonné, à part. Hein ?
LA MARQUISE. Domiez-vous?
LOULOU , de plus en plus élonné , à part. Cette voix ne m'est pas inconnue.
LA MARQUISE. Que signifie cette plaisanterie? faire ainsi la sourde oreille!
LOULOU, à part. Cela tient du prodige.
LA MARQUISE, d'un ton piqué. Répondez donc !
LOULOU , se levant tout d'une pièce et la regardant en face. Dieux! ma fiancée!... c'est-elle !... c'est Chichotte*!...
Il retoiï.be dans son fauteuil.
CHICHOTTE, à parf. Loulou!... il est plus
étonné que colère il ne sait rien du
sang-froid!... [Haut.) Que faites-vous ici, monsieur, et fagoté de la sorte ?
LOULOU, à part. Moi qui la croyais à cent lieues!... Oh! oh! mais minute! ceci doit renfermer quelque mystère étrange. [Haxit.) A qui croyiez-voas donc parler eu entrant ici, madame ?
CHICHOTTE. A l'amoureux de la petite Nicette, à vous.
LOULOU, à part. Criblé I CHICHOTTE . Et du fond de la Bohême j'accours pour vous rappeler au devoir, perfide. {A part.) Si le Marquis rentrait! {Haut.) Répondez vite : que faites-vous ici ?
LOULOU. Rien, je vous jure.
CHICHOTTE. Alors, pourquoi y êtes-vous?
LOULOU. Uniquement pour le principe... (/i se lève.) Je suis pur et sans tache. Ne voyez en moi , Chichotte , que le simple vengeur de l'honneur de sa famille... Quant à la petite cette, je l'ai toujours considérée comme un marche-pied pour arriver à la marquise d'Argens. .. arriver sans arriver, Chichotte !.. . en d'autres termes, je voulais fournir au public l'occasion^de gloser sur cette marquise, et par là me trouver manche à manche avec son mari, regardé généralement comme l'amant de ma sœur Babet. [Doucereux.) Mais est-ce bien toi, ma Chichotte ? ou bien est-ce un songe, une apparition?...
CHICHOTTE, à part. Une apparition!...
quelle idée! {Haut.) C'est bien moi, nigaud.
■ A partir d'ici, la Marquise devient Chicuotte.
LOTlLOV, joyeux. Nigaud!... que je t'embrasse. Mais le voilà pardieu! bien attifée... Est-ce que tu aurais fait fortune quelque part depuis ton engagement à Rotterdam?
CHiciJOTTE, à jyart. Il est superstitieux... et d'un instant à l'autre le marquis peut rentrer [Haut.) Oui, je me suis assez bien tirée d'affaire. (Très-mystérieusement.) Tiens, en deux mots, j'ai renoncé au théâtre pour m'adon ner h la cabale.
LOULOU, faisant le geste de la claque. Quoi ! tu te serais faite?...
CHICHOTTE. Oh!
LOULOU. Papa l'est bien.
CHICHOTTE. Je te parle de l'art cabaHstique.
LOULOU. Quel art est-ce ?
CHtCHOTTE. L'art des intelligences surhumaines.
LOULOU, naïvement. Pardon! mais quand on est dans la danse.. .
CHICHOTTE. C'est juste : je te vais expliquer cela, comme à un danseur.
LOULOU. Oui, comme à un simple danseur.
CHICHOTTE. Tu connais les pieds fourchus?
LOULOU. Peu... les cagneux beaucoup...
encore ne sont-ce pas précisément des pieds; quant aux fourchus, Dieu me damne si...
CHICHOTTE. chut!.., ne répète jamais ces derniers mots-là, car mon art, vois-tu, a déjà quelque chose de satanique.
LOULOU, à part. Voilà le frisson qui me reprend! [Flaut, mais tremblant.) Oui, oui, ma petite femme... quelque chose, mais pas tout, n'est-ce pas?
CHICHOTTE. Non.
LOULOU, respirant. Ah !
CHICHOTTE. Par mon art. Loulou, je prends toutes les formes qu'il me plaît de prendre.
LOULOU. Pas possible!
CHICHOTTE. C'est-à-dire, qu'aux yeuxd'une personne, à mon choix, je puis passer pour qui il me convient de passer.
LOHLOU. Parfaitement saisi!.... eh bien!
mais je croirai cela volontiers, moi... quand je l'aurai vu.
CHiCHOTTi:. Tu vas le voir... Nous sommes chez le uiarquis d'Argens?
LOULOU. Oui, je suis même dans sa robe de chambre et dans son bonnet.
CHICHOTTE. Kli! bien, le marquis ou ses j^ens entreraient ici, oh! mon Dieu, il ne tiendrait qu'à moi d'être la marquise.... de passer pour elle. Attends...