SCÈNE VI
LA REINE, J.\NE GREY, GUILFORT, NOR- THUMBERLAND, ASCIIEM, Seigneurs etDames DE L.\ Reine, Ecuyers et Pages portant des flambeaux qui éclairent la scène. On entend quelques mesures de musique.
LA reine.
Elle me rend hommage en sujette loyale; Lord duc, j'en donne ici ma parole royale, Je n'attendais pas moins de sa fidélité... Quels marbres précieux 1... quel éclat enchanté!... Quel goût de tout ce luxe a réglé l'harmonie? L'antiquité renaît sous les yeux du génie, Lady Jane.
JANE , s inclinant.
Madame...
LA reine.
Ah ! nous vous connaissons !
Votre maître autrefois nous donna des leçons;
Nous avons profité bien moins que vous peut-être; Mais dans l'art de régner j'eus mon père pour
[maître; Mon père, dont le nom m'appelle et me conduit Au trône où siège encor l'ombre de Henri huit! Je sais que l'Angleterre entend plus d'un murmure; On cherche le défaut de ma royale armure; Mais elle est bien trempée! et s'il faut des combats, La vôtre aumoins,mylords, ne me manquera pas. A de pieux excès, dit-on, je m'abandonne? Tout change d'aspect, vu de la hauteur d'un trône; Et Marie en régnant, sans croire fuir le ciel. Ne déposera pas son sceptre sur l'autel! Et des cultes rivaux , sous mon pouvoir suprême, L'encens d'un souffle égal montera vers Dieu même.
ASCMEM.
Et vous n'oublierez pas, dans votre autorité.
Que ce trône avec vous porte la liberté ;
L'a sainte liberté, qu'en vain menace Rome,
Et dont le grain fécond germe dans ce royaume'.
Pour en éterniser les glorieux eff"ets,
Edouard vous légua son règne de bienfaits...
LA reine, à Jane.
Merci de vos conseils, maître; mais je m'arrête. Cousine, je craindrais d'attrister votre fête, Et de vous payer mal votre hospitalité Par cet ennui pompeux qui suit la royauté!... A Guilfort.
Lord Guilfort, avez-vous rempli notre message?
GUILFORT.
Oui, reine.
LA REINE. {Elle S assied.)
A sa suite. A Guilfort
Éloignez-vous... Nous rendons témoignage De votre noble zèle, et nous voulons demain Aux yeux de notre cour remettre en votre main Un message plus grand pour deux vastes royaumes. Plus grand i)our notre cœur.
GUILFORT.
Reine...
LA REINE
Nos gentilshomme.'i Seront jaloux? eh bien, c'est notre bon plaisir ! Et puisqu'ils sont nombreux, pouvoiis-nous pa.R GUILFORT. [choisir?
Les intérêts d'état et les vôtres, madame. Me sont sacrés.
Sacrés !... ah ! ce mot glace l'âme î Oui, Joujours ces respects pour le bonheur mor-
[tels!
On parle à nos genoux commeaupieddesautcls! Oui, quel que soit le front qui porte un diadème. Cette langue des cours reste toujours la même! Toujours un courtisan de soi-même est vainqueur: Pas un mot d'abandon, pas un accent du cœur. Pas un seul!... Mais, Guilfort, je devais mieux at- De vous... [tendre
GUILFORT.
Reine...
LA REINE
De VOUS, que nous voulons entendre
Aujourd'hui nous parler avec un cœur loyal. Nous sommes à Dorset.
GUILFORT.
El demain à Withellall.
Oui, dès demain Wilhe-Hàll étemira pour sa reine De ses dais de velours la splendeur souveraine...
LA REIXE.
J'aime mieux de cesbois lu iraicheur sur nos fronts; Aujourd hui le repos, demain nous régnerons I Que celte solitude est belle! .. ces ombrages Sont pleins de sou» enirs qui datent des vieux âges !
GUILFORT.
Oui, pleins de souvenirs vivants, délicieux...
Vraiment?
GUILFORT.
Mais le plus noble et le plus précieux Sera pour ce palais tout peuplé de féerie Le pasjage d'un jour de la reii.e Marie.
LA REINE. [gré
Ah! TOUS croyez, mylord'7 . Pour moi, je vous sais D'avoir suivi le due chez lady Jane Grey; Pour nous y saluer des premiers j'imagine?... Guilfurt. que peusez-vous de ma jeune cousine? Elle fait à ravir les honneurs de ces lieux.
Gt'ILFORT.
Jane Grey se souvient du nom de ses aïeux.
LA RFINE.
Oui, les leçons d'Aschem nous la rendront parfaite ; De doter celte enfant je me fais une fête ; Je l'aime.
GUILFORT.
Et qui serait plus digne d'un amour...
LA REINE
Parlons de vous, mylord...
GUILFORT.
De moi?
LA REINE
Oui, dès ce jour,
Je veux, pour que mon règne aux Anglais soit pro-
[spère,
M'entourer de tous ceux qui servirent mon père. Pour eux et pour leurs fils Henry huit revivra, Et son sceptre en mes mains de femme grandira ! On enliMidra de loin, j'en jure sa mémoire, [re. Le bruitquefontdes pas qui marchent vers la gloi- Et comme ces climats, l'Inde pourra me voir Sur le irône dos mors appuyer mon pouvoir! M.iissavoz-vous, mjlord, que Philippe d'F.spagne Demande notre main et nous veut pour compagne? Charles étend sur lui son manteau de splendeur! Demain nous répondrons a .son ambassadeur. Votre avis, jeune lord, sur la hauie alliance?
GUILFORT.
Reine, permettez -moi...
LA RKT^E.
Ah! de la dëfiamo!
Pourquoi?... Nobles conseils, par qui nous vien-
[drei-vous.
Si nos meilleurs sujets se taisent devant nous? Parlez.
GUILFORT.
Si pur que soit l'éclat de votre règne,
On craint que d'un regard Philippe ne l'éteigne.
Ne veuille déchirer, comme écrit par l'enfer,
Le livre de nos lois avec sa main de fer,
Ne veuille sur le sol, soumis à son génie.
Tel qu'un grain \6néneux semer la tyrannie.
On craint que soupçonneux, fanatique, cruel,
El sur mille échafauds dressant un seul autel.
Il nous façonne au joug qui pèse sur deux mondes;
On craint que ses bûchers ne traversent los ondes'
De ce sceptre étranger on craint la pesanteur.
Et de voir sous le roi percer l'inquisiteur.
De ses auto-da-fé nVnvions pas la cendre;
Des hauteurs de nos lois craignons de redescendre.
Laissons les Espagnols, entre les nations,
Se courber sous le poids des superstitions.
Un peuple libre et fi t. ainsi que nous le sommes.
Se fait, pour la raison, l'avant-garde des hommes.
Aux préjugés sanglants dit pour jamais adieu,
Sépare les bourreaux de la cause de Dieu,
El ne veut pas, trop plein de soucis pour les âmes.
Nous envoyer au ciel par le chemin des flammes!
Pardon, reine....
LA REINE
Guifort ne nous a point déplu; Il a parlé sans feinte et nous I'unotis voulu; Qu'il se rassure donc... Sous un j"Ug trop austère Ne se courbera point notre belle Angleterre. N'a-t-elle pas des fils, d'un sang pur et loyal. Pouvant à nos côtés tenir le rang royal? N'a t elle pas des fils en qui la gloire espère? Des enfants généreux qu'eût adoptés mon père? Au cœur jeune et briilantel plein d'un saintamour Pour leur noble pays? Eh bien! nepuis-je un jour Choisir parmi ces fils dont l'éclat m'eii>ironne. Et sur un front aimé déposer la couronne? I^d'or, On peut n'avoir à deux qu'un nom, qu'un sceptre Quand c'est le sceptre anglais et le nom de Tudor! Et n'est-ce pas plus grand, plus beau qu'une vic-
[toire , De doubler par l'amour sa royauté, sa gloire? De dire, comme Dieu : Eh bien, je vous fais roi, Parce que je vous aime, el que je puis tout, moi* Jlylord, que pensez-vou.x de ce rêve de femme?
GUILFORT.
Ah! si Guilfort régnait, ce beau rêve, madame. Serait le sien. L'amour, de lui-même enivré. Veut voir toujours plus haut briller l'être adoré; Et le trône a ses yeux, si bien qu'on le décore. N'est qu'un premier dejjré qu'il veut franchir encore. Rien, non, rien de l'aniour n'étoint l'ambition!... Oïl entend ilan« le plus grand eloignenient l'air aatioaal des Anglais, jnsiiu'à la fin do l'acte. LA REINE, à part.
Il m'aime...
liant.
Ah ! vous avez compris la passion!
Oui, votre Ame, mylord , comme la mienne est faite.
GUILFORT, à part.
L'heure approche!...
LA REINE, très-émiie et comme frappée (Tune vision soudaine.
Quelle ombre a traversé la fête?...
Ma mère?...
JANE GREY
GUILFORT.f
Dieu vous garde un sort bien différent.
LA KKINE.
Les femmes par le cœur prennent le même rang!... Ma mère!... devant moi ton image est passée Toute en pleurs : d'un époux elle fut délaissée.
GUILFURT.
Chassez ce souvenir.
LA REIIVE.
Il me poursuit toujours.
Dans quel affreux exil elle finit ses jours! L'abandon, le mépris, d'incessantes alarmes, Combien dans son amour elle puisa de larmes! Ah! malgré les splendeurs de cette belle nuit, Un vague effroi...
CUTLFORT.
Madame...
On enteod sonner minuit, à la tour du château, dans le lointain.
LA REINE
Il est minuit?...
GUiLFORT, avec le plus grand trouble.
Minuit ! ! !
A part.
On m'attend à l'autel... Minuit...
LA REINE, à part.
Il m'aime! il m'aime!.-.
GUILFORT, à part.
A toi, ma Jane Grey l
LA REINE, s'avançant vers sa cour.
Votre main... C'est vous-même, Mylord, qui porterez, dijçne de tels honneurs. Ma lettre à Charles-Quint...
A toute la cour, qui s'est avancée.
Suivez-moi, messeigneurs.
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