SCÈNE II
JANE GREY, GUILFORT.
JANE
Guilfort, je veux te voir ; mon trouble va croissant ; Tout ce qui n'est pas toi me semble menaçant. Dans les détours du parc j'ai vu briller des armes; Ton père fuit mes pas, il a peur de mes larmes ! La reine à tous regards persiste à se cacher : J'ai trois fois vainement tenté de l'approcher, Pour calmer sa colère en lui disant : « Madame. Ne punissez que moi, moi, pauvreet faible femme. D'avoir sans vos aveux accepté mon bonheur... »
GUILFORT.
De l'en rendre témoin c'est déjà trop d'honneur. Jane Grey, relevez à cette heure orageuse Aussi haut que le sort votre âme courageuse! Elle a voulu sur vous faire planer l'affront, Vous tombiez à ses pieds, dépassez-la du front. De ce front adoré qu'attend son diadème...
JANE
GCILFORT.
Autant que vous j'en suis surpris moi-même! Mais Edouard vous nomme... on vient en ce mo-
[ment De nous lire en ce lieu son secret testament... Déjà, déjà Cranmer bénitvotre couronne
JANE
Qu'est-ce à dire, mylord ? quel piège m'environne ? Vous insultez ces pleurs que vous voyez couler; Mais que vous ai-je fait, à vous, pour m'accabler? Pitié pour tant de joie en une heure ravie...
GUILFORT.
Chaque mot est sacré, j'en jure par ta vie!
Tu triomphes; assez de pleurs, ma Jane Grey!...
JANE
Ah! pas un mot de plus, mylord, si tout est vrai! Si nous ne faisons p.is lousdcux un rêve horrible. Ah! laissez-moi gémir; la nouvelle est terrible!.. Laissez mes pleurs tomber sur ce royal bandeau Dont on veutijuc mon front soulève le fardeau ; Cessez dans votre amour aveugle, impitoyable. D'écraser mon bonheur sous ce poids effroyable ! ! !
GUILFORT.
Le sang de Henri huit doit parler dans Ion cœur, Jane Grey ?..
JANE
Oui, le cri de ce sang est vainqueur ; Et ce cri le voici, car tout autre est un crime :
JANE GREY
La fille d'Henri huit est reine légitime, Et Marie, elle seule, a des droits absolus Au trône paternel où son frère n'est plus. Si de donner la mort les rois ont la puissance, Ils ne peuvent toucher aux droits de la naissance i Edouard six n a pu changer son successeur Et pour dernier adieu déshériter sa sœurl !
GUILFOKT.
Mais si le parlement, si le peuple te nomme ?
JANE
Le peuple bien souvent prend la voix d'un seul
[homme.
GUILFOKT.
Mais si Dieu le choisit, si c'est l'ordre du ciel ?
JANE
11 faut désobéir si l'ordre est criminel.
Ne parle pas du ciel, en ce jour d'injustice
Ne crains pas que ce soit mon refus qu'il punisse !
GUILFOKT.
Ton refus, ton refus?...
JANE
Pourquoi vous étonner ?
Ne pourrez-vous trouver un front à couronner, Dans toute l'Angleterre à vous plaire jalouse ? Un front qui ne soit pas celui de votre épouse! Adressez vous, mylord, à des penchants plus bas. Vous acceptiez pour moi , moi je n'accepte pas! Vous avez préparé la pompe souveraine , Il ne vous manque rien maintenant que la reine... Jane Grey ne l'est pas... me pardonneras-tu, De te désobéir une fois ?
GUILFOKT.
Ta vertu , Même dans ses erreurs écrase mon courage ! Mais nous ne pouvons plus fuir devant cet orage; Keculer d'un seul pas, c'est nous perdre... avau-
[çons...
Le péril est trop grand pour trembler. .. menaçons ! Partage, Jane Grey, tout l'espoir qui m'anime.
JANE
Chercher l'impunité dans la grandeur du crime !
GUILFOKT.
On craint avec Marie un règne de rigueur.
JANE
Je parle de ses droits et non pas de son cœur.
GUILFOKT.
.Sur un trône sauveur que mon amour l'entraîne; Pour nous proléger tous, prends ton fceplre de
[reine, C'est un manteau royal qu'il faut pour te cacher.
JANE
A ces armes, Guilfort, on ne doit pas toucher : Car en de tels combats c'est toujours la victoire Qui flétrit le vainqueur rougissant de sa gloire. Hélas! si ce pouvoir, pour d'autres précieux. Est si lourd , même alors qu'on l'a reçu des cieux , Si tout front mortel plie au poids d'une couronne, Quel sera le fardeau , quand le crime la donne?... Moi, dont le cœur, mylord, s'est toujours abrité Dans l'austère science et dans l'antiquité, Je cesserais d'avoir leur grandeur pour modèle^
Au culte des beaux noms je serais infidèle! Et tous ceux que la gloire a pris pour ses élus. Tous ces illustres morts ne me connaîtraient plus! Pour voler un palais, je quitterais leur temple? Je flétrirais en moi les leçons de l'exemple, Et prouverais à tous que leur secours divin Contre les passions n'est qu'un bouclier vain! Que feraient donc de plus les âmes énervées Qui jamais avec eux ne se sont élevées? Pourquoi , quand sur nos fronts plane un si grand
[malheur, Prendre pour me parler d'autre accent quele leur? Pourquoi, fier de tenter une victoire prompte Vous servir de l'amour pour m'imposer la honte? De l'amour qui devrait, dans son élan sacré, Placer plus près du ciel l'objet idolâtré ! Dieu demande souvent, quand nous bravons le
[blâme, Mylord, compte à l'époux des vertus de la femme. Et si jamais, devant quelque mauvais dessein , Je sentais vaciller ma force dans mon sein, J'irais, près de vous seul, triompher de l'orage. J'irais sur un cœur d'homme appuyer mon courage. En vous disant : 3Iylord , c'est l'heure du danger. Je vous donnai mon âme, il faut la protéger. Il faut, quand mon honneur est devenu le vôtre, Que le plus fort des deux prête sa force à l'autre. Pour qu'il n'ait rien en lui que l'on puisse flétrir. Pour l'aider à mieux vivre ou bien à mieux mourir ! Je faisais mon bonheur d'être sans diadème, Tu viens m'en oR"rir un tout chargé d'anathèrae. Pardon!... toi qui peux tout, Guilfort, sur Jane Ne sais-tu pas enfin que je t'obéiraiî [Grey, Et lorsque je t'aurai livré mon innocence. Que tu me maudiras de mon obéissance!
Que tu me maudiras de les avoir perdus , Ces rayons de bonheur sur mon front descendus! Tous ces trésors de joie il me faut te les rendre, Tu me les as donnés et veux me les reprendre. Non, tu ne le veux pas, non... ton amour séduit...
GUILFORT.
Tout ce bonheur d'hier un seul mot l'a détruit, Et Marie en sa rage...
JANE
Ah! je verrai la reine!
Je trouverai des mots qui fléchiront sa haine ; Elle ne peut savoir cet odieux complot?...
GUILFOKT.
Pour si bas que ton front s'incline, il est trop haut! Trop haut, trop près du sien pour un front de rivale; Ses bourreaux entre vous mettront plus d'inter-
[valle!
Ses bourreaux te payeront ton magnanime effort. Le trône ou l'échafaud, que choisis-tu?
JANE
La mort.
GUILFORT.
La mort!
JANE
Car à ce trône on descend par un crime, Et sur cet échafaud on s'élève en victime.
GUILFORT.
Eh bien, oui, ton trépas, lady Jane, et le mien ;
Celui de nos amis, de mon père et du tien ; De tous tes défenseurs dans ces royales causes, De vingt mille sujets ; choisis donc si tu 1 oses 1...
JANE
Oh! malheureuse femme!
GUILFORT.
II te fallait compter Par combien de trépas tu devras l'acheter, Celui que ton orgueil attend avec envie! Penses- tu donc payer la reine avec ta vie?
JANE
Désespoir!... que veux-tu?
GUILFORT.
Ce que je veux, enfant, C'est nn bandeau royal sur ton front triomphant, C'est l'honneur d'attacher ton brillant diadème, C'est le monde à les pieds comme j'y suis moi- Ton nom glorifié, ta rivale à genoux, [niéme; Un ange descendant jusqu'à régner sur nous. C'est un sceptre vengeur, a toi, toi, faible femme! Et puis des flots d'amour à verser dans ton âme, D'amour, à faire envie au bonheur des élus. Devant qui tes grandeurs ne s'aperçoivent plus, Et qui seul puisse, au gré de mon idolâtrie, Te faire remonter vers ta douce patrie.
JANE. [jour,
0 mon Dieu ! tous ces dons qu'il m'a faits en ce Quand vous les reprendrez laissez-moi son amour.
GOILFORT.
Viens de l'autel d'hymen au trône d'Angleterre.
JANR.
Ne punissez que moi, mon Dieu, sur cette terre.
GUILFORT.
Montre à tes défenseurs pour qui leurs bras vainjane. [cront.
Cet affreux diadème est déjà sur mon front; Je le sens brûler là... Guilfort...
GUILFORT.
Viens.
JAIVE.
Il m'entraîne!
Seigneur, pardon pour lui!...
• GUILFORT.
Tu pleures?
JANE
Je suis reine !
• GCILFORT.
Reine !
JANE
El ton œil peut voir sur mon front pâlissant Ce titre dérisoire écrit en traits de sang!
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