‹ [Magasin théâtralChapitre 1266 sur 1545 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

GUILFORT, JANE GREY, eMdormie.

GUILFORT.

Elle dort... elle dort... larmes de ma douleur, Ne la réveillez pas en tombant sur son cœur ! Vous qui la connaissez, venez, anges fidèles, Cou\rir son pur sommeil du calme de vos ailes; Donnez, oh! donnez-lui dans ce terrible instant Des songes aussi doux que ce ciel qui l'attend. Cachez-lui le supplice à son heure suprême. Pour lui parler d'en haut, prenez la voix qu'elle

[aime; La voix de son époux... son époux... 6 rcdiord ! Pour présent nuptial je lui portai la mort ! J'entends déjà , j'entends sous celle voûte sombre Le bruit de lérhafaud qu'on i^levedans l'ombre... Quoi! la mort toucherait de son souffle jaloux Ce beau front adoré qui dort sur mes iicnouxl Ce front d'ange et denlanlquc la paix environne, Au niveau du cercueil plojé par la couronne I

JA.NE, rêvant.

Guilfort !

GUILFORT.

Dans son sommeil son cœurest avec moi.

JANB.

Guilfort, vois celle fleur qui portait mon nom...

[\oi...

GcaroRT.

Elle rêve la fleur, la triste fleur aimée, Que de son nom si doux Guilfort avait nommée. Hélas! en la pleurant présage de douleurs, Celait sur oolie sort que nous versioDS des pleurs !

JANE, rêvant toujours.

Tendre fleur, malheureux emblème, ' Tu n'as pu comme moi porter ton diadème ; Tu n'as vu qu'un soleil de printemps... comme

[moi; Mais je suis plus heureuse, ô fleur fragile et belle!

Ton parfum périt avec toi, Et nous nous survivons dans notre âme immor-

[lellel

GUILFORT.

Oui, pour aimer toujours.

JANE. Elle s'éveille.

Où siiis-je?.. mon Guilfort!

Je m'éveille en tes bras, je ne crains plus la mort. 11 me semblait revoir, mais dans un jour d'orage. Ces champs dont ton anioura peuplé chaque om-

[brage, La fleur que nous avons nommée....

GUILFORT.

Ah ! celte fleur Elle est là.

JANE

Toutes deux nous mourrons sur ton cœur.

GUILFORT.

Toi mourir l

JANE

Qu'avec toi ma vie était bénie t Je croyais respirer dans la paix infinie; Mon Ame inaliérable et lou.mt le Seigneur, Ne rêvait pas d'espuir égal à mon bonheur. Pcui-êire ton amour, ma première couronne, Me donnait plus d'orgueil que le ciel n'en par-

[donnc.

£lre heureuse» être aimée» et tomber de si haut I

JANE GREY

Tant de félicités conduire à l'échafaud ! Mais qu'est-ce que la mort lorsqu'on y marche

[ensemble?

C'est un second hymen, qui pour jamais rasseinblc. Nous entrons au lonibeau san-; prononcer d'adieu, L'un sur l'autre appuyés, nous arrivons à Dieu.

GtllLFORT.

Oh! non, non; Dieu ne fait qu'éprouver ton cou-

[rage; Jaloux de s'admirer dans son plus bel ouvrage, Il neveut pointta mort... et ce crime aujourd'hui, S'il pouvait s'achever, ferait douter de lui !

JANE

Guilfort!!

GUILFORT.

Et ma fureur dans un dernier blasphème Ne croirait qu'au néant jusques dans tes bras

[même.

JANE

Tais-toi l

GUILFORT.

Voici bientôt la clarté de retour.

Hier, en nous quittant, le geôlier de la Tour, Sir Williams, cet ancien serviteur de ton père, M'a dit : Prenez courage et que cet ange espère ! Un parti tout puissant cherche a la délivrer. lU'a dit... ill'a dit.

JANE

Il m'a dit d'espérer Pour moi seule — moi seule...

GUILFOHT.

Oui : ton salut s'apprête, Aux vengeances des lois il suffit de ma tête. S'ils viennent, tu consens à fuir ; oui, cet ellort...

Je consens à mourir une heure après Guilfort.

GCILFOIIT.

Ah ! ne te soustrais point à l'espoir qu'on te

[donne.

Cherche à sauver tes jours pour que Dieu me par-

[donne.

Cherche à sauver tes jours pour ôtcr de mon sein

Le regret dé» oram d'être ton assassin.

Quelle main dévoua la victime... moi-même !

Qui vins à tes genoux le tendre un diadème ?

Moi, toujours moi... l'époux disposant de ton sort,

Marquant par mes baisers cliaque pas vers la mort.

Te traînant de l'autel au palais adultère,

De notre lit d'hymen au trône d'Angleterre,

Sous tes pas innocents j'-^i dressé 1 échafaud....

S'ils viennent, tu fuiras, lady Jane, il le faut.

Je le veux, je le veux...

jane; Mais cette f.iible femme ?

Que t'a-t-elle donc fait pour lui déchirer l'âme ?...

Pour lui dire: Fuyt-z: vos porterez mon deuil;

Vous traînerez vos jours de cercueil en cercueil.

Orpheline, proscrite et veuve et sans asile,

Mènje de son tombeau votre époux vous exile;

Lui seul à l'échafaud peut monter à soo gré;

Celui qui fut Guilfort repousse Jane Grey... Et de sa royauté n'étant que le complice, Veulgarder pour lui seul tout le poids du supplice! Vaut il qu'a tes gi-noux j'expire d'un bienfait Plus cruel mille fois que le sort qu'on nous fait! Veux-tu que ce. ne soit qu'une ombre qu'on entraîne?

Qu'un cadavre soustrait aux fureurs de la reine ?.. Le veux-tu ?

GUILFORT.

Tous mes sens attendris, étonnés...

Silence ! on vient à nous !

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