I.A REINE
Ton fol amour va lui donner la mort.
JANE
Malheureuse t
Le mien l'aurait faitroi...
JANE
Guilfort?
LA REINE
Oui, oui, pleure à mes pieds tes plus amères larmes; Une seconde fois, Jane, rends-moi les armes ; Que tes cris de douleurs emplissent la prison,
Pour ce second forfait de haute trahison! ..
JANE. [ brasse.
Oui, j'ai perdu Guilfort; mais la main que j'em- Celie royale main pourrait signer sa grâce? Vous le laissez mourir et vous l'avez aimé! ..
LA REINE
L'arrêt qui le condamne est partout proclamé.
JANE
Je n'ai régné qu'un jour; il fut pour la clémence!
LA REINE
Je serai grande aussi... grande dans ma vengeance! Veux-tu le sauver?
JANE
Moi !
LA REINE
Toi, toi...
Si je le veux!
LA REINE, lui présentant un papier.
Tiens, signe cet écrit, et vous vivrez tous deux.
JANE
Je tremble!
LA REINE
Tendre épouse, allonS; un peu de force, Signe sans hésiteri..
J.4NE, lisant.
Un acte de divorce!...
Pour racheter nos jours, la honte et le mépris... Fille de Henri huit, la grâce est à ce prix?
LA REINE
A ce prix ! Ce n'est pas qu'empêchant qu'il expire, Que je veuille sur lui ressaisir mon empire, Mendier son amour du haut de mon pouvoir; Je dois vous séparer , mais non pas le revoir.
[crimes.
Signe!... Croyais- tu donc, qu'oubliant tous vos Je ne chercherais pas au cœur de mes victimes Une place accessible à mon royal courroux? Que je te laisserais la vie et ton époux? Que je protégerais cet amour qui m'affronte, Afin d'éterniser votre orgueil et ma honte? Oh! non pas!... je sais mieux dispenser mes fa-
[veurs ; Le sang tarit toujours plus vite que les pleurs. Pleurez ainsi que moi!...
JANE
Qu'on nous mène au supplice.
Du trépas de Dudlcy je ne suis plus complice. Si ta (icrté refuse encore d'obéir?
JANE
Je puis causer sa mort, mais non pas le trahir!
LA REINE
Sa mort ! je ne veux pas ! je n'ai pas ton courage ! Kcoute, Jane Grey... laissons passer l'orage; Je l'aime!... ne rends pas mes clTorts supcrlln» ; Je vous sauve tous deux : je ne puis rien de plus. Le parlement craint trop, jaloux de ma puissance, Que cet hymen n'ajoute aux droits do ta naissance; C'est lui qui vous sépare en ces dangers pressants: Vos deux noms réunis seraient trop menaçants ; Aschem, parlez lui donc!...
JANE GREY
ASCHEM.
Que ma lâche s'achève; Ma fille:...
JANE
A'ous dictez la honte à votre élève?
Ma royauté d'un jour est encor sur mon front : Elle n'a point laissé de place à cet affront ! Non, je dois à l'amour ma dernière victoire.
LA REINE
Tu cherches dans l'amour un prétexte à la gloire, La gloire attend de toi de plus saints dévoùments. Tous ceux dont tu reçus les coupables serments, Les Darcy, les Palmer, enfin tous tes complices, Tous ceux que ta révolte enchaîne à tes supplices, Sur leurs fronts dévoués la mort suspend ses coups ! Ke nous résiste plus et tu los sauves tous. Ils ne se sont perdus qu'en marchant sur ta trace ; Signe, signe à la fois ton divorce et leur grâce. Leurs familles en deuil t'implorent à leur tour : Devant tant d'échafauds ne parie pas d'amour ! llien ne nous rend plus grands qu'un noble sacri-
[Gce :
Viens leur donner ton âme en ce dernier service.
ASCHEM.
On fera grâce à tous !
JANE
0 mon maître ! 0 Guilforl 1...
ASCHEM.
Le culte du passé t'a fait un cœur plus fort. Songeaux purs dévoùments, songe aux noms que
[l'histoire Nous présente, escortés d'une sainte victoire ! Ces beaux noms relevant notre esprit abattu, Rien qu'en les prononçant enseignent la vertu ! Tu ne fis avec eux qu'une seule famille, Oui, tu les adoras, imite-les, ma fille ! Nul héroïque effort n'est au-dessus de toi. Triompher de leur cœur fut leur suprême loi. Le trépas des martyrs enflammait leur envie : Dépasse leur exemple en acceptant la vie. Obéis.
LA REINE
Obéis î
JANE
Quoi ! vous-même ! ô malheur !
Si j'osais te parler de moi, de ma douleur, Je dirais : Cet effort, c'est moi qui le réclame, G ma sublime élève ! ô fille de mon âme !.. Deux enfants que j'aim;iis, comme je t'aime, toi, Sont morts... Ne ne fuis pas comme eux... Reste
[avec moi !
Laisse pas le vieillard au moment qu'il succombe, Sans une main amie avancer vers la tombe. Vis pour moi... Pourrais-tume quitter sans remord? Je suis trop faible, enfant, pour supporter ta mort, La douleur trop souvent a brisé mes entrailles, 11 m'a fallu pleurer sur trop de funérailles. Et pourtant, entre ceux que m'a pris le Très-Haut, Aucun n'avait encor péri sur l'éclwifaud ; Et j'avais pu remplir tous ces devoirs funestes Sans que l'exécuteur me disputât leurs restes!
Sois Jane Grey; renonce à ce sanglant trépas! 0 ma dernière enfant, ne m'abandonne pas ! J'embrasse tes genoux...