‹ [Magasin théâtralChapitre 1292 sur 1545 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LANDAIS , COSQUER , entrant par le fond et fermant la porte.

COSQUER. Là, tout est fermé, tout le monde parti... {Apercevant Landais.) Comment... encore quelqu'un ici?...

LAiNDAis, V apercevant. Je te salue, loan.

COSQUER , reculant. Pierre.

LANDAIS, souriant. Tu ne m'attendais pas?

COSQUER. Vous, messire!

LANDAIS. Tu ne viens plus me voir; il faut birn que je fasse les avances.

COSQUER, embarrassé . i\\\\ monseigneur., certainement... si vous m'aviez averti... que vous deviez venir... ( A part. ) Mais par où diable est-il entré ?.,.

LANDAIS. Tu me boudes depuis longtemps, conipère ; on dit même que tu m'en veux !

COSQUER. Moi?

LANDAIS. Oui.

COSQUER. Je vous jure....

LANDAIS. Je sais que tu amuses la noblesse du récit, de mes premières misères. Elle aime à l'entendre raconter que j'ai porté les haillons du peuple , que j'ai eu faim et froid!... On me rappelle mes souffrances comme une honte , de peur que je ne les oublie!.. C'cslpourtant chose imprudent(! au bourreau de montrer , en riant , les cicatrices de sa victime , quand celle-ci tient à son tour la hache et la corde !,..

COSQLiLu, o part. Ah! mon Dieu !...

î.AM).\!$. 'Iii oublies trop, compère, que la Loiic fst piofonde derrière ta taverne, et qu'il sufJirait d'un sac de cuir à ta taille poin- te rendre muet !...

cosoiER , reculant. Hein?...

r AND VIS. Je te dis cela comme sujet de méditation pour l'avenir ; quant au passé , Dieu seul t'en demandera compte. Je sais qu'il faut être indulgent pour ses amis... aussi ne t'ai-je point gardé rancune... et je viens te le prouver.

cosoLi-R. Comment cela?

LANDAIS. N'est-ce pas aujourd'hui la fête de Saint-Pierre, notre patron d'autrefois?

COSQLLR. C'est juste.

LANDAfy. J'ai pensé que c'était pour deux anciens compagnons l'occasion de se réconcilier, ei jf suis venu, comme au bon temps, pour souper avec toi !...

cosnuiiR. Souper? (^1 parf. ) Ah! mon Dieu !

LANDAIS, avec intention. Est-ce que je te dérange?

cosQUEi., vivement. Au contraire...

LANDAIS. Tu attends peut-être quelqu'un ?

COSQULR, Du tout !

LANDAIS. Et... tu es Sfcu] ?

GOSOUEu. Cnnmie tu vois.

LANDAIS. A la bonne heure...

œsoUKU, à fart. Gagnons du temps...

jusqu'à ce que les autres arrivent...

LANDAIS, rjui l'a observé, à part. Il y a quelque chose, illaut.) Allons... à table... couiperc.

11 passe près de la table.

COSQLER , voulant saî'lir. Je vais faire préparer....

LANDAIS. Non. N'y a-t-il point là un couvert mis ? Apporte seulement quelques brocs de ton meilleur vin.

COSQLER. Allons, soit...

Il va prendre deux brocs et deux gobelets qu'il poso sur la table.

LANDAIS. Je veux un souper sans façon comme autrefois. Viens t'asseoir là.

cosoiER. Tu me diras ton opinion sui ce polit muscadet d'Anjou.

LANDAIS. Volontiers. (.1 part.) En buvant je le ferai parler...

COSQLER, à part. Si je pouvais le mettre s.ius la table pour alleudre les genlilshoii:mes.

LANDAIS, qui a icr.sé à Loire. Voyons... A notre réunion ! {Tnudi.< fjuc Jjitulais foil semblant de boire, Cos'iurr jctlc le vin qui est dans son f/obtlct, en dir-ant:) Laissons le boire cl tenons- nous :<«.v nos gardes.

Landais le regarde ; il porte alors à ses lèvres son gobelet vide, et Landais jotto à son tour ce qu'il a dans le sirn. Ce manège continue pendant toute lascène, aucun d'eux ne buvant en réalité.

COSQLER. Eh bien ! pas vrai que c'est de pur Inpocras?

LANDAIS. Les caves ducales n'en consomment pas de meilleur.

COSQUER, versant. Encore un coup, alors.

LANDAIS. Volontiers.

COSQUER , rt part. S'il continue, je l'aurai bientôt à discrétion.

LANDAIS, à part. Le vin va le rendre communicatif...

Tous deux se regardent en riant et se frappent dans les mains.

COSQUER. Eh ! eh ! eh ! ce que c'est pourtant que de se retrouver!

LANDAIS. Eh! eh! eh! n'est ce pas?... Eh bien, comment sont allées les affaires depuis que je ne t'ai vu?

COSQLER. Doucement, bien doucement. com])ère ; nous vivons dans un temps où il est aussi malaisé de gagné sa pauvre vie que d'aller en paradis. Les nouvelles ordonnances sont la mort des cabaretiers. Foi d'honnête homme, si je continue le métier, c'est par pur dévouement.

LANDAIS. Ta taverne est cependant placée à miracle ; avoir d'un côté trois couvents qui ont fait vœu de tempérance et de l'autre la rivière.. .

COSQUER. Je ne dis pas ; mais il faudrait, avec cela, une exemption de droit, Pierre.

LANDAIS. Nous en reparlerons, compère...

mais ton gobelet...

COSQUER. Et le tien. {Ils se versent réciproquement à boire. Même manège quephis haut. A part.) Boit-il! au moins; boit-il!

LANDAIS , appuyant sa tête sur sa main. ' Ah ! j'envie ton sort, compère...

COSQUER. A moi?...

LANDAIS. Oui; tu vis sans inquiétude, n'ayant que ta fortune à faire !...

COSQUER. C'est bien assez.

LANDAIS. Que serait-ce donc s'il te fallait .sans cesse défendre ta vie comme moi ? lu travailles sans crainte, et les écus d'or s'entassent dans ta main, tandis (pie moi , les malédictions s'entassent sur ma tète ! Mais les hounnes ont ainsi fait le lot à chacun , selon leur haine ou leur envie !... J'espère que Dieu reverra un jour les partages !

Il reste rôveur.

COSQUER, à part. Il ne déraisonne pas du tout ! [Haut.) Allons, compère.

Il verse.

LANDAIS, sortant de sa rêverie Et toi !... {Il rcrse.) Du reste, vois-tu, luau , bientôt je

PIERRE LANDAIS

n'aurai plus rien à craindre de mes ennemis ; j'ai découvert leurs coiiii'lots...

cosQUER , tressaillant. Ah ! tu as découvert?

LANDAIS. Oui... . {avec un geste énergique) et je les écraserai... - A ta santé.

COSQUER. Tu les écraseras?...

LANDAIS. Eux, leurs parents, leurs amis... tous, jusqu'à ceux qui ont eu connaissance de la conspiration sans m'en prévenir... Tu m'eniends, compère?

COSQUER, tremblant. Très... très-bien...

Ah ! mon Dieu ! . . . mon Dieu !. . .

11 jette son vin. Landais s'en aperçoit.

LANDAIS, se levant, avec force. Tu ne bois pas...

COSQUER, se levant. Ni vous.

LANDAIS. Tu me tendais un piège.

COSQUER. Et vous vouliez me faire jaser.

LANDAIS , jetant son gobelet. Eh bien , oui !.. . aussi bien la feinte est superflue... tu parleras, car je le veux.

COSQUER, voulant sortir. Je n'ai rien à dire...

LANDAIS. Reste...

COSQUER. Laissez -moi...

LANDAIS. A moi, Guibé. ..

Guibé entre.

COSQUER , reculant effrayé. Ah !

LANDAIS. Tu le vois ; tu es en ma puissance , je n'ai qu'un mot à dire.... qu'un geste à faire.

COSQUER. Ah! grâce, monseigneur!

LANDAIS. Ta grâce est dans tes mains ; mais réponds. {Â demi-voix.) Toute la noblesse est du complot , n'est-ce pas ?

COSQUER. Oui... oui, monseigneur.

LANDAIS. Et quel est le jour choisi pour l'exécution ?

COSQUER. Ils doivent le fixer ce soir.

LANDAIS. Ce soir, ils se réunissent?

COSQUER. Oui.

LANDAIS. Ici?

COSQUER. Ici...

LANDAIS. Et bientôt ?

COSQUER. Dans une heure.

LANDAIS. Dans une heure!... Ah! si je pouvais finir avec eux d'un seid coup 1 Les surprendre réunis, armés, avec les preuves du complot! Dans une heure... mais c'est plus de temps qu'il ne faut, — Guibé !

GUIBÉ. Messire !

LANDAIS, bas. Retourne au château; rassemble les archers de ma garde , qu'ils entourent celte taverne sans bruit, cachés dans l'ombre; ils laisseront entrer ici tous ceux qui se présenteront; mais que personne ur puisse sortir! Toi, tu reviendras de ce côté.

11 montre la petite porte à gauche.

GUIDÉ. Bien, messire.

LANDAIS. Nous avons une heure; il te faut à peine la moitié de ce temps ! Tu m'avertiras de ton arrivée en frappant à cette porte.

GUIBÉ. C'est convenu.

LANDAIS Va ! . . . va !. . . ( Guibé sort. ) Ah ! c'est lecielqui me les livre; je l'emporte enfin; je suis maître de l'avenir maintenant ! Mais veillons à ne pas être surpris... Si quelqu'un desconjurésdevançait l'heure. .. {A Cosquer , qui pendant ce temps a réfléchi aux moyens de s échapper, et qui vient de choisir dans son trousseau de clefs celle de la forte du fond.) Les portes de la taverne sont-elles fermées ? .. .

COSQUER, cachant son trousseau de clefs. Oui.

LANDAIS. Les clefs!...

COSQUER. Les voilà!...

LANDAIS, réfléchissant. Il n'est pas d'autre entrée secrète que celle-ci?... {Il montre la petite porte à gauche.) Non... {H la /erme.j Maintenant, nous pouvons attendre?

COSQUER, qui est au fond. Écoutez , messire...

LANDAIS, prêtant l'oreille. Un bruit d'armes et de pas. . . ce ne peuvent être pourtant mes archers!...

COSQUER, montant V escalier et regardant par la fenêtre. Ah ! ce sont les gentilshommes!...

LANDAIS. Déjà. Misérable! tu m'as trompé sur l'heure de leur arrivée.

COSQUER. Que Dieu me punisse si je les attendais avant minuit ! — Ils s'arrêtent à la porte !...

On frappe.

LANDAIS. Silence!...

ETIENNE, au dehors. Ouvrez... ouvrez!...

On frappe pUis fort.

COSQUER. Ils vont briser la porte.

LANDAIS, le retenant. Pas un mouvement, pas une parole, ou tu es mort...

On frappe toujours.

ETIENNE , au dehors. Ouvrez !

Un silence.

LANDAIS. Ils s'arrêtent!... renonceraientils?...

ETIENNE, dehors. A cette fenêtre, jeune homme. Montez, montez...

ALBERT, paraissant à la fenêtre. La porte va vous être ouverte...

LANDAIS, apercevant Albert. Ah!...

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