‹ [Magasin théâtralChapitre 13 sur 1545 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

Les Précédens, LE PROCURATEUR CONTARLM, BLANGIIt: DE VISCON- TI, LE FRANCISCAIN RAPHAËL.

CO^TXniM, entrant par h fond iwrc Blan che. A peine arrivée, comtesse, vous vous occupez déjà de votre prompt départ?

BLAivciiE. Comte , j'ai cédé à vos désirs et aux instantes prières de votre favori Riccardo, en quittant ma solitude au bord <iu lac, ma madone et mou prie-Dieu, pour venir à" cette fête.. Il estjuste qti'à votre tour vous cédiez aux miennes, en me permettant d'aller retrouver bientôt ce que je n'ai quitté qu'à regret.

CONTARINI. Je cède, madame... maisje m'étonne souveiît, je l'avouerai, que vous, la fille du duc de Milan, et la femme du procurateur de Saint- Pierre, soyez si rare au palais Contarini. {Aperceotint Brahantio.) Ah! vous voilà, hrdhAi\i\o\ [Brah/nlio s'incline. A Michielli. ) Et que veut Michielli?

MlCiiiKLLi. Seigneur, combien d'arquebusiers prendront les armes pour saluer, à leur arrivée, le connétable et le commandant Fiancesco Sfoue? '

CONTARINI. Deux compagnies.

Micnit:LLi. Autant que pour le duc de Milan?

CONTARïM. INons donnons une fête cette nuit à cause de la victoire remportée sur le comte de Carmagnola... Le commandant Francesco commandait notre armée... le peuple attribue à l'habileté du chef un succès qui n'est dii qu'à la bravoure de nos soldats... et nous voulons, ce soir, mentir avec le peuple, et recevoir les Sforce avec une magnificence triomphale.

MICHIELLI. C'est bien, monseigneur. CONTARINI. Maintenant va dire à Gaspardo, le patron de mes gondolier.*, que je l'attends ici... allez. {Michiel/i et Brahan tio sortent ; à Blanche.) Vous le voyez, comtesse... je vais donner des ordres pour votre départ.

BLANCHE. Je vous en remercie.

GASPARDO, entrant. Vous m'avez fait appeler, monseigneur?.,,

CONTARINI La comtesse retournera cette nuit même à notre villa; qu'à minuit ses rameurs soient prêts , que sa gondole soi! sous cotte fenêtre.

MA(jAi>l!N TIILAIUAL.

(jASPAUDO. Esl-ce tout, monseigneur?

COMAUIM. Ctsllout... [Gaspardo sort ; après awir regardé par lu fenêtre.') Je vois fJéja sur le canal Tesinello des gondoles ;ie nobles et de sénittcuis qui se rendent a noire bal... A voir ainsi les canaux se couvrir de gondoles illuininées, qui semblent se poursuivre, on se croirait au seiu de Veni.se la belle... mais déjà les gondoles s'arrelent à l'entrée du palais .. et, pour en faire les bonneurs... je vous devance, madame... en vous attendant bientôt.

(Il lui embrasse la main, cl soit.)

SCEINC m.

HAPHAEL, BLANCHE.

Bi.AMCHE. Eh bien! mon père... étesfous content de moi?

nAPHAEL. Oui, ma fille... oui... évitez le monde ; et surtout le monde où vous devez rencontrer le commandant Francesco. La femme dont le cœur était rempli de la pensée d'un a])sent le jour de son mariage, doit consommer le sacrifice, doit être forte.

BLANCHE. Je le serai, mon père...

RAPHAËL. Méfiez-vous surtout du courlisan Kiccnido.

BLANCHE, l\i perce oant. Le voici, mon père.

BAPHAEL. Déjà!...

RIC( ABDO,à part. Encore ce moine ! {A (les ùn'ilés (pu sont en dehors. ) Par ici, messieurs! voici la comtesse. (Il entre accompagné de Fabricio , Tiepolo , Melatta. A Blunihc.) Que nous soyons les premiers à VOU.S saluer ce soir, comtesse Conlarini.

Ol.A^ClIE. Je suis reconnaissante de vos Liommages, messeigneurs. {A Melatta.) Comte Melatta, vous êtes bien bon de vous être bâté près de moi. {Apercevant Fahrit.io.'\ Salut au capitaine Fabricio. \Remarifuant Tiepolo.) i^uoil... le sénateur Tiepolo... ici, ce soir?

T.lEl'OLO. Vous devez être en effet surprise, comtesse, de voir l'homme sombre au .sein de la gaîté ; c'est qu'après une victoire connue celle du commandant Francesco, tou.5 les Milanais doivent prt:ndre une petite part de la joie universelle.

RlCCVUDO. El tonimeiit s'étonnerait-on de voir ici l'austère sénateur Tiep«)lo? (désignant liaphnël. n'y voyon.s-nous pa.s le Irancisiaiii Rai)li.iel, qui a déserté sa cellule et son angélus pour veniraussi fêter le coniinandant?

RAPHAËL. Est-ce que ma présence ici vous gène, justicier Riccardo?

RiCCARDO. Bien au contraire , elle me réjouit d'autant plus que j'ai une grande nouvelle à vous apprendre.

RAPHAËL. Je vous écoute.

RICCARDO. En signe d'estime et de confiance, notre saint-père le pape demande à Milan un de ces pieux ministres pour siéger an saint conseil... et j'espère que J'influence du procurateur Contarini et la mienne décideront le duc à vous investir de cette charge, et que demain vous partirez po.ur Rome , la ville sainte, le siège de l'Eglise...

RAPHAËL. Dieu est partout... Demain je refuserais de partir.

niCCARDO. Milan accorde à sou envoyé trois mille sequins par an , et le droit de porter la croix d'or et la chappe de velours. RAPHAËL. Je suis assez riche pour faire l'aumône; et puis, lorsqu'à mon âge on n'a pas de remords , qu'on croit à la vertu , qu'on croit à l'amitié, l'on n'envie ni la fortune, ni les dignités.

RICCARDO. Croire à l'amitié; c'est folie... se vanter de croire à la vertu, c'est mentir. BLANCHE, indignée. Riccardo I...

RAPHAËL. Oh! calmez-vous, comtesse,

il y a des oiiU'ages qui n'offensent pas

mais, comme c'est devant vous tous que le seigneur Riccardo vient de méjuger, qu'il me soit permis de lui dire devant vous, à mon tour, que j'ai consciencieusement étudié les hommes et compté mes heures de souffrances et de bonheur avant de me prononcer ainsi ; car moi aussi, Riccardo, j'ai eu mes jours de douleur et de désespoir... 11 y a vingt-cinq ans, environ, je fus injustement chassé d'Italie, déporté comme malfaiteur et rebelle ; deux mnocens compagnons partagèrent la même injustice, la même infortune, et tous trois nous partunes n'ayant pour soutien que notre union malheureuse, que l'on brisa bientôt en nous séparant cruellement. La galère d'exil qui nous portait s'arrêta dt loin en loin pour déposer à terre mes deux pauvres amis, et me conduisit enfin seul dans un pays lointain, où je voulais nioiuir, quand des pèlerins me prirent en pitié, me consolèrent en me répétant les saintes paroles de résignation du Christ; et c'est en écoutant parler ces hommes pieux, que l'on appelait les moines de Saint-François, que j'ai appris, Riccardo, à croire à la vertu... Quelques années plus lard, le temps de mon exil étant expiré, franciscain moi-même, j'arrivais à Milan, où j'avaig lieu d'espérer aue je reurouverais me»

GASPARDO

deux compagnons, si le ciel avait veillé sur eux ; et comme j'entrais dans une auberge, aux portes de la ville, afin de m'y reposer un peu, j'y entrevis deux hommes assis auprès d'une table. Leur conversation vint jusqu'à mes oreilles, et voici ce que j'entendis... L'un d'eux disait à lautre : « Dieu nous a permis de nous j> retrouver tous deux, frère, laissons sur » cette table un troisième gobelet pour j) le compagnon Raphaël, et près de nous » un troi.' ièaie escabeau, afin que, si Dieu » nous le renvoie un jour, il voie en ar- M rivant que nous songions à lui. . . » Chancelant, je me levai... m'approchai de la table, m'assis silencieusement sur l'escabeaii que l'on avait préparé pour moi... mes deux amis me leconnurent... nous tombâmes tous trois dans les bras l'un de l'autre, et c'est alors, Riccardo, que j'appris à. croire à l'amitié.

(Fanfares de trompettes.)

LA VOIX, d'un héraut , dans le fond.

Place à son altesse Marie- Visconli, duc et protecteur de Milan... place au duc !...

BLANCHE. Allons, messeigneurs. . . je vais embrasser mon père ! venez saluer votre prince...

(Us montent .la scène : le duc Visconli parriU au fond, suivi de beaucoup de monde et do Contarini. A ceux qui raccompagnent.)

LE DUC. Oui, messieurs, j'ai recules ambassadeurs de Venise , qui offrent de nous rendre les citadelles du Brescian, si nous voulons leur accorder une trêve de cinq ans. J'ai cru devoir vous faire part ce soir de cette soumission de Venise, l'orgueilleuse cité. {Prenant sa fille pur lamain et descendant la scène.) Te voilà donc, ma fille... (^Aux seigneurs.) Salut, messeigneurs...

BLANCHE. Laissez-moi vous embrasser, mon père...

VISCOIMTI , après T avoir embrassée. Que tu es belle ce soir... que cette parure te sied bien!.. Laisse-moi te contempler tout à mon aise , car c'est seulement pendant les heures de fêles que Dieu a donné aux souverains le temps d'admirer leurs enfans. ( Clameurs au dehors.) Quels sont ces cris ?

(Cris.)

COIVTABIM. Ceux du peuple, sans doute.

VISCONTI. Et pourquoi ?

CONTAUINI, appelant. Michielli I Gaspardo !.. quelqu'un. {Gaspardo paraît.) Pourquoi ces clameurs dans les rues.

(Cris.)

GASrARDO. C'est le peuple oui s.tKic >1c

ses acclamations le connétable Siorce , qui se rend ici avec le vainqueur de Carmagnola, le commandant... son fils.

VISCONTI , à part. Je m'en doutais.

( Nouveaux cris. La fjule remonte la scène, excepté Visconti, Conta/ ini et Riccanlo. *J Voilà bien les Milanais, qui s'inclinent jusqu'à terre quand le connétable vient sur leur passage!

CONTAUiNl. Vous avez dû laisser s'élever l'idole à voire droite , et le peu|»l(> adore l'idole.

VISCONTI. J'ai acheté l'alliance du redoutable condottier en le faisant général de mes armées, parce qu'il le fallait.

CONTAUIM. Oui, mais depuis .'

viscO\Ti, D'tpuis, j'ai vingt fois poussé le connétable sur le champ de bataille; il y a toujours trouvé la victoire, et jamais la mort.

COI^TAUINI. Oh!., ce n'est pas le connétable septuagénaire, qui m'inquiète aujourd'hui ; il se courbe si près de la ttrre, qu'il ne tardera pas à s'y ensevelir • c'est le commandant, son fils, (jui a déjà hérité de l'amour de rarmée. Duc !.. le connétable s'est contenté du titre de grand homme de guerre... mais, si, plus ambitieux , le commandant allait rêver le

trône

VISCO^TI. J'y ai déjà songé.

CO^TARiNi. El vous avez songé aussi , n'est-ce pas, qu'il faut le perdre avant qu'il acquière la conviction de sa force ?

VISCONTI. Prenez garde , seigneur , le peuple veille sur lui...

CONTAUiNi. Vous l'avez toujoms craint.

VISCONTI. Il y a vingt-cinq ans, seigneur Contarini, quand j'étais gouverneur à Plaisance , un homme me frappa d'un coup de stylet, et quoique j'eusse une cotte de mailles sous mon pourpoint, il me fractura la poitrine el me laissa sur la poussière, où je serais indubitablement mort, sans le secours de Riccardo...

RICCXRDO. C'est vrai.

VISCONTI. Et depuis vingt-cinq ans, cette blessure m'a fait souffrir tous les jours... voilà, voilà pourquoi j'ai peur.

CONTARINI. Flétrissons donc d'abord le commandant aux veux de ce peuple si redoutable.

Page 1