LANDAIS, MARIE
LANDAIS, à la cantonnadc. Prévenez monseigneur le duc que je vais me rendre à ses ordres. — Encore ici, ma fille!.., — J'ai à l'annoncer une grande nouvelle.
MARIE. A moi?
LANDAIS. Oui ; le duc a reçu des dépêches de son neveu ; il arrive dans quelques jours !
MARIE. Le prince d'Orange?
LANDAIS. Tu ne le connais point; mais dans le cloître où tu as grandi , on a dû te parler de lui?...
MARIE. En effet...
LANDAIS. Il est jeune, beau, plein de courage... des filles de princes seraient fières de son amour et la femme qui portera son nom sera à l'abri de tous les revers.
MARIE, à part. Que signifie...
LANDAIS. Je t'avais promis un protecteur puissant et sûr. . .
MARIE. Eh bien ?
LANDAIS. C'est le prince lui-même.
MARIE. Ciel!
LANDAIS. Pourquoi cet effroi?
MARIE. Mon père... Oh! c'est impossible!
LANDAIS. Impossible!... il le faut.
MARIE. Non... non. .. Oh! par pitié, écoutez-moi... je ne puis accepter ce projet d'élévation.
LANDAIS. Que dis-tu?
MARIE. Je ne veux point rester ici plus longtemps... je veux quitter la cour avant l'arrivée du prince... retourner au monastère d'Elven, pour n'en plus sortir.
LANDAIS, vivement. Tu as vu Albert?
MARIE. Mon père!...
LANDAIS, c'est donc vrai... tu l'aimes?
MARIE, résoluement. Oui, mon père.
LANDAIS, dou/oureuse/nen^ Et pour lui tu sacrifierais le rang qui t'attend ; toutes les joies de la richesse et de la puissance?
MARIE. Avec bonheur.
LANDAIS. Ainsi tu veux anéantir le rêve de toute ma vie... le but de tous mes efforts. . . tu veux que toutes mes souffrances aient été inutiles?...
MAKiç, voulant saisir les mains de Landais. De grâce!...
L\viDMS,s' exaltant déplus en plus.Laisseir moi!Onu)n Dieu !je serai donc toujours trompé, etjenetrouverai au monde que des ingrats!... Cet édifice de fortune, je le lui ai élevé pierre à pierre sous un orage de malédiction et avec une sueur de sang et quand il est achevé, quand je le lui montre avec un
• Mario, Landais.
triomphe de père, elle me dit tout à coup je n'en veux pas !. ..
MARIE, tombant à genoux. Mon père...
Long silence;
LANDAIS, se maîtrisant, et d'une voix très-douce. Eh bien , soit !. . . mon dévouement ira jusqu'au bout.. . ce que j'ai fait péniblement, je le détruirai de mes propres mains...
MARIE. Se peut-il?...
LANDAIS. Ah ! tu ne sais pas ce que c'est que la tendresse d'un père!... Choisis toimême comment tu veux être heureuse, puisque je me suis si cruellement abusé ; que je voie tes yeux sourire , et j'oublie tout ; je n'ai plus de projet, plus de volonté... je n'ai que tes désirs et tes espérances, ordonne, et laisse-moi seulement la joie de te donner ce que tu auras souhaité.
MARIE , se jetant dans ses bras. Oh! vous êtes bon comme Dieu.
LANDAIS. Et je voudrais être puissant comme lui... rien que pour loi! — Mais plus de douleur, Marie , Albert reviendra.
MARIE, à part. Revenir!... Ah! s'il savait. ..
LANDAIS. Ce que mes ennemis n'avaient pu depuis quinze .innées, un désir de toi vient de le faire ; tu m'as ôté mon ambition. Je quitterai la cour avec vous ; pourvu que je sois près de toi , que m'importe le reste...
MARIE. Ainsi, mon père, vous ne pourriez renoncer à ma présence, et si quelque malheur nous séparait?...
LANDAIS. Nous séparer!... Ah! Dieu luimême ne le pourrais pas, car si tu mourais, je mourrais avec toi!... Mais toi-même, pourrais-tu donc vivre loin de moi ? Ma tendresse aurait-elle laissé ton cœur si froid?. . .
MARIE. Ah! non... mon père... je ne suis point ingrate et lâche à ce point... moi aussi, je veux aussi vivre pour vous... pour vous seul...
LANDAIS, chère Marie!...
ALBERT, au dehors.
Voici l'heure voilée Ou meurent bruits et chants... etc.
Le couplet continue pendant la fin de la scène. MARIE, jetant un cri. Ah !...
LANDAIS. Qu'as-tu donc?.. .
MARIE , éperdue. Écoutez.
LANDAIS. Eh bien ?
MARIE, à part. C'est lui! {Haut.) Mon père... ô mon père ! pressez-moi dans vos bras, je suis à vous... à vous seul.
LANDAIS. Marie, pourquoi ce trouble? Ah! je comprends!... ce chant de nos vallées t'a rappelé ton enfance?
MARIE. Oui, oui... mon Dieu' LANDAIS. Calme-toi... le chant a cessé.
MARIE, se dc'iaqeant des bras desonpère.
PIERRE LANDAIS
Ciel ! (Elle court à la fenêtre.) Une barque quitte le bord !
LANDAIS. Quelque pêcheur sans doute !
MARIE. Ah!
LANDAIS, S avançant vers elle. Marie!
MARIE. Mon père... {elle tombe à genoux) décidez de mon sort, j'obéirai à tous vosdésirs.
LANDAIS. Que dis-tu? je t'ai promis de rompre...
MARIE. Non... Ce mariage, vous l'avez espéré, votre pouvoir, votre salut en dépendent peut-être, je ne veux point que vous vous perdiez pour moi... Maintenant je suis prête, vos volontés seront les miennes.
LANDAIS. Comment expliquer ce changement?
MARIE. Plus tard vous le saurez, mon père., aujourd'hui laissez-moi raffermir mon âme.
LANDAIS. Mais dis-moi...
MARIE. Non, non... J'ai besoin d'être s-eul, de prier ; retournez près du duc, il vous attend... relournez-y le cœur rassuré, le front joyeux, je vous le demande comme une grâce.
LANDAIS. Mais tu me diras tout ?
MARIE. Tout.
LANDAIS. Alors, attends-moi là, je re-
viens à l'instant. A tout à l'heure, ma fille!
Il sort.
MARIE, seul, éclatant en sanglots. Ah ! je puis enfin pleurer !
Elle se laisse tomber sur un fauteuil en se couvrant le visage de ses mains.
aWWVWWfcWWVVWVWWVWVtWVWWV'WWVVVVWWVVVWVVViV