‹ [Magasin théâtralChapitre 133 sur 1545 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

JEAiNNE, jmis BERTIIOL.

JEANKE , seule. Elle ôte son manteau et s'asf^ied O mon Dieu ! quelle tristesse s'empare de moi quand je me retrouve dans cette misérable demeure!... Il me semble que c'est une prison dans laquelle maître Berthol vient quelquefois m'épouvanter, en attendant qu'il m'y lise un jour, ma sentence...

BERTHOL, qui est entré par le fond. Jeanne, vous ne m'avez donc pas vu?... Tenez, débarrassez-moi... {Il lui jette son manteau, Jeanne fait un mouvement, va le poser sur un siéfje au fond.) Daniel n'est pas encore venu ?

JEANNE. Pas encore !

BERTHOL, S asseyant à gauche, et à part. Il tarde bien !

JEANNE, après un silence." A.\ei-\ous été heureux dans vos nouvelles démarches?

BERTHOL. Non!

JEANNE. Cet homniequi vous a ravi votre fortune, vous n'avez pu l'atteindre?

BERTHOL. Pas encore !

JEANNE. Hier, ne vous voyant pas revenir, 'étais tentée d'aller vous joindre à Amsterdam.

BERTHOL. Et pourquoi?

JEANNE. Pour vous aider dans vos démarches.

BERTHOL. Vous ne pourriez rien; les affaires de Berthol sont à lui seul.

JEANNE. Le mariage ne m'a-t-il pas fait dame Berthol?

BERTHOL. Oui; votre frère épouvanté vint un jour, me confiant vos coupables amours, me prier de vous garantir, sinon du crime, au moins du danger... Je l'ai fait par humanité seulement, car vous le savez, je n'ai

jamais réclamé les droits de l'époux Je

vous ai donné mon nom en vous promettant protection, et vous m'avez juré obéissance; que quelqu'un vous outrage, je saurai vous défendre ; donc je vous protège... obéissez, et que tout soit dit.

JEANNE, àpart. Georges!... tu n'avais pas prévu...

BERTHOL. Et dites-moi, qu'avez-vous fait depuis ces deux jours?

JEANNE. Hier j'ai attendu... cette nuit j'ai veillé, et ce matin je suis allée jus(iu'à i'angic qui joint les deux roules.

BERTHOL. Vous êtes sortie je vous

l'avais défendu... (5e levant.)] Qui avezvous rencontré? ^ ,^

JEANNE. Les passants sur le chemin.

BERTHOL, allant à elle.. Mais on vous a parlé; qu'avez-vous appris?.,, que vousa-t-on dit?

JEANNE. Personne ne m'a parlé.

BERTHOL. Vous mentez !

JEANNE , avec fierté. Je n'ai jamais menti.

BERTHOL, Et qu'alliez-vous faire dehors?

JEANNE. J'espérais vous rencontrer, et vous dire qu'aujourd'hui, jour des Morts, je voulais aller à l'église du village y prier pour Marie.

BERTHOL. Et vous y êtcs allée?

JEANNE. Pas encore!

BERTHOL. Les morts n'ont pas besoin de prières.

JEANNE. C'est vrai, car ils sont les heureux!

BERTHOL. Vous enviez leur bonheur !

JEANNE. A chaque instant du jour.

BERTHOL. Alors pourquoi vivez-vous ?

JEANNE. Parce que le suicide serait ua crime. . . Mais pourquoi souhaitez-vous que je me tue ? ne pouvons-nous courir à Amsterdam, interroger, consulter; et annuler un mariage qui vous rendrait hbre?

BERTHOL. Je ne désire pas annuler mon mariage... publiquement surtout.

JEANNE. Eh bien, laissez-moi partir... Je vais fuir à l'instant, quitter les Flandres... vous laisser seul, et vous me direz morte au monde. ^

BERTHOL. Ne le tentez pas.. . je vous suivrais...

JEANNE. 3Iais pourquoi donc?...

BERTHOL. Parce que... parce que vous portez mon nom ; et je ne puis le confier au.\ hasards d'une vie aventureuse.

JEANNE. Je le garderais pur.

BERTHOL. Et je veux le garder moi-même.

JEANNE. Mais cependant je suis un obstacle à vos projets.

BERTHOL. Je n'ai pas de projets I

JEANNE. Vous en avez !

BERTHOL. Ah !

JEANNE. Je le saisi

BERTHOL. Qui VOUS l'a dit?

JEANNE. Lorâtju'une nuit vous causiez avec Daniel, je vous ai entendu lui dire comme il partait : Si Jeanne était morte, j'aurais meilleur espoir.

BERTHOL, àpart. Elle écoulai te. [Baut.) Vous avez mal entendu... on se trompe... Jeanne, quand au heu de dormir on espionne la nuit.

JEANNE. Ce n'était ni l'espionnage ni la curiosité qui m'empêchait de dormir.

BERTHOL. Et quoi d(mc?

JEANNE. La souffrance... Mais je ne veux sonder ni deviner vos projets...^ je vous demande ma liberté, voilà tout.

LES ORPHELINES D'ANVERS

BERTHOL. Vous ne pouvez l'avoir. . .

JEANNE. Mais qu'espérez-vous?... quejoulez-vous?

BERTjiOL. Vous avez signé que vous m'apparteniez, et vous ne me quitterez pas!

JEANNE. Vous voulez donc que, mourante de douleur et de faim, je me traîne agonisante à vos pieds... Oh! vousêtes un homme sombre, qui méditez un crime.

BERTHOL. Vous osez m'outragcr.

JEANNE, fièrement. Vous osez bien m'assassiner lentement, vousl

BERTHOL. Vous êtes iuseusée.

JEANNE. L'insensé est celui qui, marchant vers le mal, oublie que Dieu le voit.

BERTHOL. Encore...

JEANNE. Et que le châtiment l'attend muet et caché.

BERTHOL, s'efforçant. Je ris de vos insultes.

JEANNE. Mais... vous riez en tremblant.

BERTHOL, se levant. Misérable enfant!...

Jeanne. Dites plutôt victime.

BERTHOL. Oh! ma patience ma patience. . .

JEANNE. Victime qui sera vengée, car les hommes" ont des lois... dont les coupables ont peur.

BERTHOL, furieux, levant la main s\ir elle. Vous tairez-vous enfin?...

JEANNE, calme. Frappez!... qui vous retient?. . . tuez-moi, . . mais tuez-moi donc, car je ne puis vivre ainsi humiUée, menacée, maudite et battue... [Pleurant.) Et vous m'avez meurtrie dans vos injustes colères... [Tombant assise avec déchirement.) Et que vous ai-je fait, moi, mon Dieu?...

BERTHOL , à part. Et Daniel qui ne vient pas!

JEANNE. Mais peut-être qu'enfin je perdrai la raison et je me tuerai sans crime... Dieu pardonne à sa créature quand elle devient folle.

DANIEL, paraissant au fond. Me voici !

BERTHOL. Enfin!

DANIEL. Tu devais t'impatienter.

BERTHOL, après un signe d'intelligence avec Daniel. Oui, tu viens bien tard... et si tu étais arrivé plus tôt, tu aurais été témoin du désespoir insensé de madame !

DANIEL, s approchant de Jeanne. Encore des larmes !

BERTHOL, allant s'asseoir près de la table. Oui, on prend les .préoccupations que me cause notre position si misérable aujourd'hui pour une méditation criminelle.

JEANNE. Aucun tourment secret ne peut vous conseiller de me défendre la prière pour ma compagne perdue.

DANIEL. Eh bien! voyons... laisse-la aller, Berthol... Toujours des pleurs... des cha-

grins. .. ne la retiens pas, mon Dieu. . . peutêtre que la sainte chapelle rendra le calme à son âme. ..

BERTHOL. Eh bien 1 qu'elle y aille.

DANIEL, à Jeanne. Il consent...

JEANE, à Daniel. Merci... {A Berthol.) Vous faites une bonne action, monsieur

Elle se lève et prend son manteau.

BERTHOL. Allez donc, madame, et croyezmoi, les vivants ont plus besoin de prières que les morts.

JEANNE. Je prierai pour tous !

' Elle sort par la droite et descend la route.

W\^A''VV\^A/VW\ VVVVX/VVVVVVVVXVV^AA/VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV

Page 1