‹ [Magasin théâtralChapitre 1334 sur 1545 · SCENE Yl · texte numérisé non relu

SCENE Yl

RODOLPHINE, WILFRID.

WILFRID

C'est moi, ma mère !

RODOLPHINE.

Comme vous êtes triste 1 que je vous trouve pâle!

■WILFRID

Ma blessure au bras me fait toujours souffrir.

RODOLPHl.NE.

11 ne vous est rien arrivé de fâcheux, pendant votre absence?

WILFRID

Pourquoi cette question, ma mère, et votre air effrayé?

RODOLPHINE.

Les mères, vous le savez, ont des crainles folles. Je ne vous ai pas entendu rentrer la nuit dernière, il me semble.

WILFKID.

Il était un peu tard, en effet, quand je me suis retiré, et comme on avait oublié de fermer la grille, je suis rentré au château sans que vous ayez entendu sonner.

MAdASiiN TJIÉATRAL.

RODOLPIIINE.

Oh I alors tout s'explique {yl part.) Comme il réussit mal à me tromper! (ffauf.) Mais au lieu d'être toujours dehors et de vous épuiser à marcher de longues heures dans la ville, que ne restez-vous plus souvent ici, où le repos et mes soins affectueux vous guériraient si vite?

WIIFUID.

Je vous assure, ma mère, que cette blessure est la seule cause de mes inquiétudes. J'ai besoin d'en oublier les douleurs dans les distractions de l'absence.

RODOLPIIINE.

Vous me trompez, Wilfrid ; ce n'est pas au bras qu'est votre plus grand mal.

WILFRID

Quand vous me regardez ainsi, je ne puis mentir.

RODOLPHINE.

Vous aimez.

WILFRID

Vous l'avez deviné.

RODOLPHINE.

Je n'ai rien deviné; vous me l'avez dit, votre silence a parlé. Heureuse mère, je suis sauvée; j'ai le secret de mon fils... Et le nom de ma rivale? {Wilfrid ne répond pas, il soupire.) Wilfrid, vous vous taisez... Vous avez trop de noblesse au cœur, mon Wilfrid, pour que je voie dans votre silence et dans vos soupirs la crainte d'avouer une passion indigne de vous.

WILFRID

Celle que j'aime est simple et belle, ma mère; je ne sais point pourquoi je l'aime, mais je l'aime!.

RODOLPHINE.

Eh bien, je ne vois pas dans tout ce que vous dites de quoi vous attrister si fort... Attendez donc, amoureux sans patience; elle vous aimera à son tour. iN'êtcs-vous pas assez beau pour lui plaire? Où avez-vous rencontré cette femme adorée? où avez-vous vu cette divinité sur la terre?

Je l'ai vue dans la rue, un jour qu'elle passait, et que j'avais relevé la tôle pour regarder le ciel.

RODOLl'Hl.NE.

Quelle importance vous donnez, mon Wilfrid, à la passion que vous a in.spiréc en passant une jolie femmç, qui porte un petit Liacelet d'or pour couronne au-dessus de ses armes! Ne soyez donc pas si ténébreux pour une baronne.

WILFRID

Une baronne! Vous ne m'avez pas compris.

RODOLPIIINE.

Ou bien une vicomtesse; l'erreur n'est pas grave... mettons quelques perles de plus à son diadème.

WILFRID

Si ce n'était qu'une vicomtesse!

RODOLIUINE.

Dites-moi tout de suite que vous aimez une duchesse, ci ne me faites pas chercher davantage.

WILFRID

Une duchesse!

noDOLrni.N'E.

Celte fois, Wilfrid, votre sourire me confond. Qu'est-ce donc que cette femme?

WILFRID

Un ange!

RODOLPHINK.

Ah! vous me rassurez; j'aime mieux cela. Je comprends maintenant pourquoi c'est en levant les yeux au ciel que vous l'avez vue. Vous a-t-elle remarqué, du moins?

WILFRID

Entre elle et moi il se place tant d'hommes bruyants et armes quand elle traverse la ville en grande pompe, et elle court si vite sur son cheval le long de nos parcs, lorsqu'elle va se»lc, que je ne l'aperçois jamais que comme une ombre. J'ai beau m'efforcer de courir, pour lutter de vitesse, j'arrive toujours trop tard- Peine inutile! efforts du naufragé! Déjà bien loin devant moi, à l'horizon qui se referme, roulent des nuages de pou.'îsière, et dans cette poussière à peine distingue-t-on, soleil du char qui la porte, des roues dorées, dont l'éclat s'efface, dont le bruit s'éteint... Puis rien! Autour de moi le silence, près de moi une pierre : je m'y asseois et j'attends que mon souffle soit revenu dans ma poitrine, que mon cœur ait cessé de battre.

RODOLPIIINE.

Wilfrid, vous me faites peur.

WILFRID

Si, l'attendant sur son passage, je veux écarter la foule pour contempler de plus près son vi- Siige céleste, un sabre me repousse, une voix me cric : Passez au large !

RODOLPIIINE.

Dieu ait pitié de votre mère! vous aimez la reine! (A part.) Je suis perdue!

WILFRID

Si pendant la nuit je m'avance à pas soupçonneux dans l'ombre que fait son palais, pour ne laisser qu'un mur entre elle, qui m'ignore, et moi qui souffre, pour n'avoir qu'elle entre le ciel et moi, la sentinelle éveillée relève l'arme et me crie: Passez au large !

RODOLPHINE.

Ah ! ils me le tueront un jour!

WIIFRII).

Une fois, pourtant, je fus heureux, ma mère. Une émeute terrible hurlait autour de sa voiture, dont le dôme fragile rraqu.iit sous le poids du peuple. Je me liAtc. je déchire la foule, je me fais jour, je traverse l'e.scorle, et plus fort que les bras du peuple, que les dragonj, dont les sabres ploient sur ma poitrine, courent dans mes cheveux, je monte sur une roue cl je me trouve à côté de la reine. Debout sur celte roue, où mes pii'ds chaurelaienl, je ne sais ce que j'ai dit à l'émeute; mais l'émeute s'est reiirée, les dragons se sont élanc('S sur la chaussée, et la voilure de la reine... je m étais oublie ^ur la roue .. la voi-

L\ MAIN DROITE ET LA MAIN GAUCHE

ture a couru. Celle fois, je n'ai pas entendu crier: Passez au large! J'étais sous les pieds des chevaux !

nODOLPHINE.

Vous êtes un méchant, Wilfrid, vous n'aimez plus votre mère. (A part.]\\ me dit tout, pauvre enfant!... 11 ne sait pas qu'il me tue en parlant ainsi,

VVILFUID.

Moi! je vous aime plus que jamais ; et ma tendresse pour vous s'accroît de toute mon adoration pour elle. Vivre pour vous, mourir pour elle!

RODOLPHiNE, d part.

Mourir! il veut mourir!... Oui, ce poison, ces pensées de destruction!... Delà prudence, malheureuse mère, de la prudence ! {Haut.) Mais, mon Wilfrid, mon fils, n'y songez-vous pas? La reine est mariée!

AVILFRID.

Voilà que vous raisonnez avec mon délire! N'eùt-elle pas été mariée, est-ce que la reine m'aurait aperçu? Et m'eût-elle aperçu, est-ce qu'elle eût daigné laisser tomber un regard favorable sur le fils d'un obscur marchand de Uantzick ? Elle eut étouffé un sourire dans son mouchoir, et lancé la raillerie et le mouchoir par la portière de sa voiture.

RODOLPHINE.

Vous voyez donc, mon fils, combien vous rêvez une chose impossible, fatale, monstrueuse I Renoncez-y ; tout est péril, tout est mort, tout est déshonneur dans votre coupable chimère.

WILFRID

Péril, déshonneur, mort, qu'importe ! je l'aime! je l'uinic !

RODOLPHINE.

Kh bien, sache/, donc... Des pas dans cette ^n- Ifi'iQ l [A part.) Mevci, mon Dieu! j'allais tout lui dire ; Hermann seul doit tout savoir. [Haut.) Wilfrid, cessez d'aimer la reine, il y va de ma vie...

Elle sort précipitamment.

WILFRID, seul.

11 y va de sa vie!... que veut dire manière par ces paroles? Je l'aurai effrayée par la démence de ma passion. Mais enfin, quel est le danger que je cours en aimant la reine?

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