SCÈNE V
Les MÊMES, MARIE, paraissant sur la route.
MARIE. Enfin, voici la maison; comme le cœur me bat!...
Elle va vers !a maison.
DANIEL. Ce poison, Berthol, nous porterait malheur...
BERTHOL. Mieux vaut la pauvreté, n'est-ce pas?
Daniel ne répond pas.
MARIE, près de la porte. On parle dans la maison ; si je pouvais, entendre la voir: de Jeanne!
Elle écoute.
DANIEL , d'un ton mécontent. La pauvreté !
BERTHOL. Et dire, Daniel, qu'il nous suffirait de sortir en laissant sur cette table du pain, un verre de bière empoisonné, pour que Jeanne se donnfit la mon elle-même à son retour... et que tout notre avenir se dessinât devant nous opulent et radieux!
MARIE, à 1)0X1. Que dlsont-ils?... Oh!
j'ai mal entendu sans dout<'. ..
Elle; écoute avec terreur.
DANIEL. Le crime, Berthoi, est toujours suivi d'un remords.... Et le poison peut irahir...
BERTHOL. oh ! les cffcts de celui-ci sont • rapides et sûrs.
MARIE, reso/we. Entrons!...
Elle frappe.
BERTHOL. Qui peut vcuir... regarde!
DANIEL, d Berthol, à demi-voix, après avoir regardé par les fentes de la porte. C'est Jeanne !
BERTHOL. Elle revient déjà?
MARIE, en dehors. On n'ouvre pas!
BERTHOL. Ouvre... qu'elle ne soupçonne rien... (.1 part y en se levant.) Pourquoi sitôt de retour...
DANIEL, qui Jeanne?
a ouvert. Déjà revenue
Il lui donne la main.
conduite par Daniel. Ce c'est Marie , sa com-
MARIE, entrant, n'est pas Jeanne !.
pagne.
DANIEL, épouvanté. Vois donc, Berthol!
BERTHOL , qui s'est approché. L'aveugle!
MARIE. Encore lui I...
Elle reste atterrée. Moment de silence.
BERTHOL, à part. Est-ce moi qu'elle' vient trouver ?
MARIE, à part. Si je ne sais mentir... je suis morte !
BERTHOL. Entrez, jeune fille, et venez vous asseoir.
MARIE. Il faudrait me guider, Dieu m'a repris |a vue.
BERTHOL, avec intérêt. Pauvra enfant!
appuyez-vous sur mon bras.
MARIE. Où étes-vous ?
BERTHOL. Ici! {À part, la faisant asseoir sur le siège à droite.) Reconnaitra-t-elle ma voix? {Haut.) Et comment avez- vous pu venir seule jusqu'ici?
Daniel, inquiet, est passé de l'autre côté de M«riç, qui i est assise entre eux deux.
MARIE, assise. J'ai quitté mon guide à la porte de la maison .
BERTHOL, inquiet. Qui donc vous guidait?
MARIE. Un..., paysan... qui se nomme Jean, et qui m'a dit être propriétaire de cette maison, que Jeanne habite.
BERTHOL. Vous Connaissez donc cet honnne ?
MARIE. Non... hier... il est venu par hasard à l'hospice Saint-Bruno... ma rossemblancc avec Jeanne l'a conduit à me parler d'elle, je l'ai supplié de m'accompagncr aussitôt, et je venais de le remercier quand je frappais à cette porte.
BERTHOL, à part. Fâcheuse rencontre!
[Ilaut.) Vous avez faii , mon enfant, un chemin mallieureuscment inutileaujourd'hui; jusqu'à demain, Jeanne est éloignée d'ici... IMais si vous vouliez vous hâler de retourner à Amsterdam, on peut sans doute rappeler ce guide, vous pourriez encore y jointbe Jeanne avant la nuit.
MARIE, à part. Il veut m'éloigner....
{Ilaut.) Je ne pourrais entreprendre le che-
LES ORPHELINES D'ANVERSi
min, il faut que je sois bientôt rentrée à l'hospice Saint-Bruno.
BERTHOL. Et nous pouvous , mou enfant , voys y reconduire à présent.
MARIE. Un peu de repos d'abord, je suis fatiguée de la route.
BERTHOL, lui prenant la main. Yous vous appuierez sur nous.. . et nous vous soutiendrons... Venez.
MARIE. C'est étrange... plus je vous écoute, et plus je suis étonnée.
BERTHOL, lui quittant la main. Pourquoi?
MARIE. Parce que votre voix ressemble à celle d'un homme...
BERTHOL. Que vous connaisscz ?
MARIE. Oui !
BERTHOL. Bien des voix sont pareilles dans le monde , et la mienne vous apporte-t-elle le fâcheux souvenir d'un ennemi ?
MARIE. Non, d'un ami... d'un homme généreux qui seul, sans famille, consent à m'adopter et à donner à l'aveugle sa maison pour asile, pour refuge.
BERTHOL, souriant. Ce n'est pas moi , l'homme sans famille , je suis marié à Jeanne. {Jeu muet entre Berthol et Daniel. ) Et votre entrée chez cet homme généreux doit-elle bientôt s'accomplir?
MARIE. Mais demain... je pense.
BERTHOL, fait un signe à Daniel, qui vient à sa droite. Bas à Daniel. Vite, la bière et h pain.
Il lui donne le flacon de poison. Daniel va prendre le pain, le verre et le pot de bière et pose le tout sur la table. Il va pour verser le poison dans un verre (ju'il vient de remplir, et comme il hésite, Berthol lui arrache le
li;' flacon et verse le poison.
MARIE, qui les a examinés, à part. Du poison !...
BERTHOL, jetant la fiole vide dans Vjitre, à Marie. Demain, jeune fille , je vous conduirai .Jeanne, demain vous la verrez; partons maintenant... Cette certitude vous donnera du courage... Viens avec nous, Daniel.
MARIE, à part. Je ne sortirai pas.
BERTHOL. Venez, la nuit s'approche déjà.
MARIE. Qu'importe la nuit pour celle qui ne voit pas le jour?
BERTHOL, insistant. Plus tard, mon enfant, nous ne pourrions vous conduire...
Donnez-moi votre main?... {Il lui prend la main.) Mais qu'avez-vous ?. . . comme vous tremblez !
MARIE . Non !
BERTHOL. Vous êtes bien pâle ?
MARIE , faisant un effort pour se lever. Ce n'est qu'une souffrance passagère.
BERTHOL, la retenant. P^estez assise....
[Il l'observe, s éloignant d'elle.) Daniel!... {Daniel s'approche, à demi-voix.) Si cette femme nous trompait... si elle voyait...
DANIEL. Elle aurait tout découvert...
BERTHOL. Et demain...
DANIEL. Nous serions perdus.
MARIE, à part, avec épouvante. Est-ce qu'ils soupçonneraient?...
BERTHOL, réfléchissant. Comment savoir?
MARIE, o part. Donne-moi, mou Dieu, la force de les convaincre !
BERTHOL , à Daniel. Mon arquebuse !
DANIEL. Que veux-tu faire ?
BERTHOL. Donne-moi mon arquebuse ?
DANIEL. Mais enfin, que veux-tu faire?
BERTHOL. La tuer!... si elle a pu nous voir. . .
Il prend sans bruit son arquebuse des mains de Daniel, et commence à la charger lentement.
MARIE, à part. Une arme!...
BERTHOL, à Marie, en armant son arquebuse. Si votre souffrance passagère se prolonge, mon enfant...
MARIE, à part. Voudrait-il m'éprouver?
BERTHOL. Vous pourriez alors vous épargner la route.
MARIEE Et comment?
RERTHOL. En passant la nuit ici... chez Jeanne, où vous serez sous la sauve-garde de son époux, et...
11 s'interrompt et la couche rapidement en joue.
MARIE, sans tressaillir. Et... vous'disiez? [Berthol baisse sa carabine et l'examine.) Vqus ne me répondez pas? [Berthol, méfiant, la couche en joue de nouveau ; elle se lève, marche droit sur l'arquebuse, que Berthol baisse pour ne j>as la heurter.) Où êtes-vous donc ?
DANIEL, bas, à Berthol. Elle n'y voit pas,
BERTHOL , lui donnant son arquebuse. Je suis rassuré.
MARIE, à part. Soutiens-moi, mon Dieu!
{Affectant rinquiétude.) Vous causez bas... où êtes-vous?... j'ai peur...
BERTHOL. Nous disious , mon enfant, qu'en vous engageant à rester ici la nuit pour éviter la fatigue... nous avions oublié que les voituriers du village passent ' devtint l'hospice Saint-Bruno, et que nous pouvons vous conduire jusqu'au viliage.
MARIE. Volontiers! {À part.) Et la
mort qui reste là pour Jeanne.
BERTHOL, bas, à Daniel. Vienne Jeanne pendant notre absence, et tout sera dit. {A Marie.) Prenez mon bras !
Il montent la scène pour sortir par le fond.
MARIE, s'arrêtant. Attendez!
BERTHOL. Que voulez -vous ?
MARIE. Je ne puis m'arracher de cette maison.
BEP.THOL, inquiet. Et pourquoi ?
MARIE. Parce que... {A part.) Mon Dieu, tu m'inspires!.., [Haut.) Parce que... je voulais dire à Jeanne des choses solennelles
qu'elle apprendra plus tard sans doute, et je m'étais vainement flatté de hâter aujourd'hui son bonheur.
BERTHOL, inquiet, à part. Que veut-elle
dire?
MARIE. Mais demain, vous l'amènerez,
n'est-ce pas ?
BERTHOL. Oui!.... Mais qu'avez -vous
d'heureux à lui dire ?
, MARIE. Vous le saurez demain... Venez!
* BERTHOL, la retenant. Je suis l'époux de
Jeanne, je l'aime... et je ne saurais attendre...
MARIE. Je veux bien vous le dire, mais jurez-moi que vous serez discret, et que vous me laisserez la joie d'être la première à l'instruire...
BERTHOL, la ramenant. Je le jure ! eh bien donc? '
MARIE. Jeanne-Marie, votre femme, est fille du prince Guillaume.
DANIEL. Jeanne!
BERTHOL. Vous VOUS trompcz...
MARIE. Tout ce que j'ai entendu dire le prouve irrévocablement.
BERTHOL. Si vous éticz douée de la vue , vous eussiez pu lire par ([uel signe la fille de Guillaume doit se faire reconnaître.
MARIÉ. Par une aumônière!
BERTHOL, craintif. Je ne sais...
DAMEL, de même. Nous ne savons pas. . .
BERTHOL. Eh bien! enfin cette aumônière ?. . .
MARIE. M'a été volée par celui qui m'a rendue aveugle.
BERTHOL, cachant son émotion. Cela ferait tout au plus supposer que vous êtes, vous...
MARIE, V interrompant. Non. pas, car l'aumônière appartenait à Jeanne, qui me l'avait confiée pour un jour. En me volant , on a dépouillé Jeanne.
BERTHOL. Jeanne vous l'avait confiée?...
MARIE. L'on se battait... je devais traverser un chemin dangereux, et Jeanne m'a ce jour-là prêté son aumônière bénie, qu'elle portait depuis l'enfance.
DANIEL, à part. Il était temps.
BERTHOL, glorieux. Quoi, je serais l'époux de fa fille du prince !
DANIEL, has, à Berlliol. Et ce poison qui l'attend, Bcrthol !
BERTHOL , courant à la table. Il faut le
jeter , Daniel !
Il jette le poison dans le feu.
^ MARIE, qui a observé. Sauvée!
" BERTHOL, à Marie. Et que vous dois-je,
à vous qui m'apportez cette nouvelle?
MARIE. Conduisez-moi jusqu'à l'hospice; tenez votre parole, en gardant jusqu'à demain le silence.
BERTHOL. Demain vous serez la première à Baluer la comtesse Jeanne-Marie.
DANIEL. Et bientôt, tous les Flamands diront dans leurs prières : Dieu conserve le prince et la princesse sa fille!
BERTHOL. Elle vivra de longs jours ipa Jeanne.
MARIE. Et je ne pourrai la voir.
BERTHOL. Le premier acte de notre justice sera de faire punir celui qui vous a fait tant de mal.
MARIE. Dieu vous entende! Par où sortir?
BERTHOL. Par ici.... Suivez-nous, Daniel.
Ils sortent tous trois par le fond ; Jeanne parait sur la route et gagne tristement la porte de la maison. Elle
entre.
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