‹ [Magasin théâtralChapitre 1394 sur 1545 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

PERRETTE MAUGER, puis MATHIEU LUC.

PERRETTE MAUGER

Je viens de ranimer un souvenir éteint... Oh! du remords déjà ton cœur est-il atteint? Pauvre enfant! qu'ai-je fait? — Pourvu quesur sa

[roule Brommel ne trouve pas quelque poignard!... le

[doute...

La crainte me saisit... Plus de feux allumés! A cette heure de nuit les manans sont armés... Dieu protège Brommel !

Se retournant et apercevant MatLieu Luc.

Ah!

MATHIEU LUC paraît au fond, sur la terrasse, tout poudreux, tout haletant, ses habits en désordre, ses cheveux longs cpars ; il porte un

bâton à la main.

J'ai perdu sa Iracc.

Par le ciel I j'aurais dû l'étendre sur la place!

Il entre , et reconnaît Pcrrelle Maiigi'i".

Ma mère... ah !

PERRETTE MAUGER

Qu'est-ce donc?

MATHIEU LCc , SB retournant. l

Un de ces insolens, Un de ces beaux seigneurs brillnns et turbulens, Oui portent au chapeau l'agrafe à plume noire, Etdont le sang, ma mère, estnoble, à les en croire. Il s'est rencontré là qui croisait mon chemin : Sur moi, sur Mathieu Luc, il a levé la main !... Malheur! cethommcest fousansdoute, etmacolère Fit bien de l'épargner ! — Son ange tutéiaire L'éloignera de moi, sinon je lui ferai Connaître un jour le poids de mon bâton ferré!

Il jette une plume noire sur la table, et va mettre son bâton dans un coin, à côte de son arquebuse.

Eh bien, ma mère, enfin je vous revois ! Ma mère, Embrassez-moi... Rachel m'attend-elle? J'espère Qu'ensemble quelquefois de moi l'on a parlé? Que l'absence était longue à mon cœur accablé! Rachel! ma sœur! Rachel qu'à chaque instant je

[nomme, Et dont l'amour m'élèveau rang d'un gentilhomme! C'est miracle qu'ici je revienne...

PERRETTE MAUGER

Pourquoi ?

MATHIEU LUC

Vous allez le savoir. Ma mère, embrassez-moi.

PERRETTE MAUGER

Un miracle, as-tu dit? C'est ici chose rare Qu'un miracle! à présent le ciel s'en montre avare! le me souviens d'un temps bien éloigné de nous. Où nous en attendions chaque jour, à genoux... Mais maintenant plus rien! plus d'anges en Bre- 11 a fui, lerayon qui dorait la montagne ! [tagne! Les miracles s'en vont dans la brume effacés... Les jours armoricains sont à jamais passés !

MATHIEU LUC, Vivement.

Ne dites pas cela! non, mère, car je jure Que le vieux sol breton toujours exempt d'injure. Tant que de ces deux bras je pourrai me servir, N'aura point d'ennemis qui viennent l'asservir! Que ceux du haut pays, ceux-là de France, ou

[ d'autres.

Nous apportent leurs saints, nous garderons les

[nôtres !

Or, quand un peuple veille, cl qu'il ne veut changer Son cuivre ni son fer pour l'or de l'étranger. Lorsqu'il a bien à lui, sans que nul y regarde, Son costume et sa foi, ce pcupic-là se garde! Et bien mal avisés seraient les plus hardis. S'ils se heurtaient à nous, mère, je vous le dis ! Nous sommes quelques mille encore, à t<^te dure, Quelques rudes garçons h longue chevelure. Qui portons le surcot autour des reins serré, Et qui nous appuyons sur le bûton ferré. Et quand l'instant viendra, cette foule accourue, A quelque pauvre noble arrachant sa charrue. Lui dira par ma voix, prompte à se décider : "Lève-loi, gentilhomme, et viens nous commander!»

PERRETTE MALOER.

D'où viens -tu?

MATHIEU LUC

De Karnac; de Vannes, ma patrie , De Vannes que jamais nul assaut n'.! (Ictric ! Du sombre Morbihan dont les fils courageux Se plaisent à la guerre, à ces terribles jeux, A ces chocs de soldats, à ces rudes batailles Qui laissent dans l'acier de si larges entailles. Et qui sur le terrain, amolli par le sang, Font que du voyageur le pied glisse en passant... J'ai revu de Karnac les mornes avenues. Ses géants de granit qui déchirent les nues, Ses colosses blanchis qui debout étranges. Semblent des combaltans en murailles changés! Tandis que bondissant, par le démon poussée. Se heurtait à ces rocs la rafale insensée, Moi, calme et souriant, sans peur et sans frisson. Je lançais jusqu'au ciel ma sonore chanson ! Car vous vous souvenez, mère, qu'à mon oreille Toujours l'ange propice est là qui me conseille, L'ange de poésie à qui mon âme, un soir. S'est ouverte en priant, comme un autre encensoir! J'aime les chants guerriers et les notes craintives Les guerz retentissans et les sônes plaintives; Ma voix les retient tous cl les disperse au vent... Et quand les villageois, de loin m'apercevant, jj Me jettent leur salut à travers les feuillécs : « Salut à Mathieu Luc qui charme nos veillées! » Disent-ils; «Béni soit le chantre sans rivaux!» — Et puis ces braves gens reprennent leurs travaux!

Qu'allais-tu faire à Vanne? et pourquoi ce mystère Qui couvrit ton départ?

MATHIEU LUC, baissant la voix.

Il est sur cette terre.

Sur la terre bretonne, ouverte à l'exilé. Un prince, un roi captif dont on vous a parlé Sans doute, et qui, jeté par le sort sur nos grèves. Voit un trône reluire en ses pénibles rôves : Ce prisonnier royal se nomme Richemond.

Elvin, la vieille tour, qui de loin semble un mont, Elvin, que sans effroi nul passant ne regarde. Comme asile le prend, comme cachot le garde ; C'est vers la tourd'Klvin ques'adressaientmespas.

rfniRKTTE MAUGER.

Pourquoi?

MATHIEU LUC, souriant.

C'est un secret, vous ne le saurez pas. PERRETTE MAUGER, (t'un toH (le rcproclie. Un secret, Mathieu Luc! pour moi!

MATHIEU LUC

Mère, je pense...

PERRETTE MAUGER

Qui l'envoyait?...

MATHIEU LUC

Le roi.

PERRETTE MAUGER

Le roi !

MATIIIEI' ne.

Le rni de l'rance.

MATHIEU LUC

PERRETTE MAUGER

Achève... à Richemond qu'as-tu donc apporté?

MATUIEU LUC,

Deux mots venus de France : Asile et Liberté.

Après une pause.

Vous vous taisez, ma mère, et paraissez surprise Qu'un monarque ait daigné choisir mon entremise, Moi, pauvre paysan dans mes genêts caché... Louis onze pourtant, ma mère, m'a cherché, Et son secret tomhé dans une âme loyale...

PERRETTE MAUGER

Qui donc t'a pu valoir cette faveur royale? Comment jusques à toi ces ordres arrivés...

MATHIEU LUC

Depuis trois ans bientôt, ma mère, vous savez Que la calme Bretagne, autrefois si paisible Qu'on eût dit une plage au monde inaccessible. Sans écho pour les cris des lieux lointains venus, S'inquiète, en dormant, à des bruits inconnus; Moi-même bien souvent, à l'heure où tout som-

[meille, Contre le sol qui tremble appuyant mon oreille, Ou sur mon dur chevet en sursaut m'accoudant, J'interrogeai ce bruit autour de moi grondant. 11 me semblait ouïr, avec peur, je l'avoue. Comme si mille essieux, broyant la même roue, Par le même attelage à tous vents emportés. Eussent chassé la foudre à travers nos cités! Bien long-temps je cherchai qui pouvait dans

[l'espace Jeter cet ouragan qui tourbillonne et passe ; Et toujours mon oreille, attentive à ce bruit. Suivait le sourd galop de ces courriers de nuit! Mais enfin une fois je sortis ; la tempête Passa si près de moi que je baissai la tête. Et je crus que c'était la course du maudit!... J'interrogeai quelqu'un, et l'on me répondit Que ces noirs cavaliers fuyant à mon passage, Portaient du roi Louis quelque secret message ; Que ce galop de fer, chaque nuit entendu. C'était le bras du roi qui, toujours étendu. Ainsi qu'un bras d'armure, et secouant les rênes. S'allongeait en tous sens vers les tours suzeraines. Pour atteindre et saisir, sans sièges, sans assauts, Au fond des grands manoirs les rebelles vassaux ; Que c'était du vieux roi la colère excitée Qui passait devant nous, à cheval emportée. Mon trant au bout du glaive un sanglant parchemin^ Et jetant de l'argent sur le peuple en chemin... Voilà pourquoi, troublant nos maisons ahuries, Hurl aient les chiens de garde au seuil des métairies. La réponse me plut, mère, et dès cet instant Je fis vœu que toujours, priant ou combattant, Le roi de France aurait en moi, l'homme vulgaire, Un ami pour la paix, un soldat pour la guerre! Ce dévouement sans doute au vieux roi fut conté, Car parmi ses féaux dès lors il m'a compté; Et rien en ce pays de sa haute justice N'émane, qu'aussitôt il ne m'en avertisse...

Une pause.

De rompre le silence il m'était interdit :

Mais vous le vouliez, mère, et je vous ai tout dit.

PERRETTE MAUGER

Tu ne l'as jamais vu, ce justicier sévère?

MATHIEU LUC

Non. Au pays de Nante il i;n'a fait son compère. Voilà tout. Il a peur, dit-on, de ses amis!... Et par un inconnu chaque ordre m'est transmis. Chaque fois que du roi le bon plaisir suprême Est que j'agisse, alors, debout, à l'instant même, Au milieu de la nuit, et le casque baissé, Apparaît à mes yeux un homme cuirassé Dont l'œil est invisible et dont la bouche est close, Et qui du roi Louis m'apporte quelque chose... Cette armure de fer s'avance jusqu'à moi; Et la voyant marcher je me dis : C'est le roi.

PBRRETTE MAUGER.

Un roi dur aux vassaux !

MATHIEU LUC, vivement.

Ses haines senties nôtres; Mais rude pour les grands, il est bon pour nous

[autres; Et ce qui m'a pour lui tout d'abord prévenu. C'est contre les puissans son projet bien connu, Projet hardi, germé dans cette tête forte, Et qui s'accomplira!... Car, ma mère, ilimporte Aux hommes comme nous d'avoir enfin raison Contre ces petits rois debout sur leur blason, Contre ces petits ducs, que sais-je ! moins encore. Contre ces parvenus qu'on craint et qu'on abhorre. Et qu'on monte au pavois, et qu'on couvre d'un

[dais!...

Il est temps d'en finir avec Pierre Landais!...

Perrette Mauger s'appuie contre un fauteuil.

Vous vous troublez , ma mère , à ce nom ! Je

[soupçonne Une cause à l'effroi dont votre cœur frissonne. Cet homme vous a fait du mal, oui, je le sai; Car vous devenez pâle à son nom prononcé. Et jusqu'en son palais qu'il vous fait interdire. Tout haut, chaque matin, vous allez le maudire ! Pourquoi cela? Ma mère, écoutez. J'ai l'espoir Que Dieu mettra bientôt cet homme en mon pou»

PERRETTE MAUGER. [voir.

Que dis-tu ?

MATHIEU LUC

Je VOUS dis que, si le ciel seconde Mon plan, nous compterons tous les deux dans ce

[monde Un ennemi de moins!... Pour le moment, sachez Qu'il est de sourds projets et des complots cachés! La France est là, debout, qui veille,là, dans l'ombre, Et son regard perçant éclaire la nuit sombre. Et tandis que Landais, tout-puissant aujourd'hui. S'endort dans ses grandeurs, d'autres pensent à lui! Fiez-vous-en sur moi, mère, et bonne espérance !

Un homme paraît au fond , couvert d'une armure, et la visière baissée. Il s'approche de Mathieu Luc.

LENVOYE.

Au Br€ton Mathieu . Luc, Louis onze, de France.

MATHIEU LUC

Ah! qu'est-ce?

L'envoyé fait un signe, en se tournant vers Perrctte Mauger.

Un seul instant, mère ! rien qu'un instant! Allez chercher ma sœur qui sans doute m'attend. Ramenez-moi Rachel... que bientôt je la voie. Allez; dites-lui bien mon amour et ma joie!... Embrassez-moi d'abord. Revenez vite!...

II embrasse Perrette Mauger, qui sort.

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