A\IK»1.AS
Un bais'^'
VIVRi.l EIUII .
Laissez-moi, vous me faites peur. •
CANDOLAS.
.\vec cette voix et ce visage d'cmpruMi... mais ainsi...
Il ôte son masque.
MARGUERITE
Ah! ( // l'embrasse.) C'est mal à vous, Candolas, de profiler d'un moment de surprise.
CA.NDOLAS. *
C'est bien à vous, Marguerite, d'être une fille sage et fidèle à son amoureux.
MARGUERITE
Oui, vous savez que je vous aime malheureusement.
CANDOLAS.
.Malheureusement!
MARGUERITE
Ce»l peut-être un bonheur pour moi que notre mariage ait'étc différé, a cause de ce procès d'où dépend ma petite fortune, et dont monsieur le conseiller Gairard est rapporteur.
Un bonheur !
MARGUERITE
Je vous ai laissé lire dans mon cœur; je vous ai avoué que l'amitié qui m'unit à vous depuis mon enfance, depuis l'époque où mon oncle, qui vous avait élevé, me recueillit moi, pauvre orpheline, je vous ai avoué que cette amitié était devenue de l'amour.
CAM)OLAS.
Ne vous ai-je pas promis que vous seriez ma femme ?
MARGUERITE
Oui, mais en attendant que faites-vous pour me plaire ?
CANDOI.AS.
J'arrive ici par escalade, dans l'espoir de vous trouver.
MARGUERITE
Vous êtes-vous corrigé de quelques défauts î
CAiMlOLAS.
Non. Mais, franchement, je ne m'en connais pas. Je sais bien tout ce qu'on peut dire de moi, le doyen des écoliers de l'université de Dijon... C'est vrai, j'ai déjà vu passer devant moi quatre générations d'étudians, et l'année, dernière, j'ai subi mon premier examen devant trois jeunes professeurs, autrefois mes camarades, qui m'ont refusé tous trois, l'un par rancune de l'argent que je lui ai gagné au jeu, l'autre pour se venger d'un-soufflct qu'il ne m'a pas rendu, et le troisième d'une botte à foinl (pie je lui ai poussée a la suite d'une querelle.. Mais. Itah ! (|ue m'importe la science, a moi, enfant perdu, (|ui n'ai jamais connu ni
LA KLIE l)i:i> FOLS.
père ni mère; à moi, élevé par voire oncle mojennant une somme annuelle, qui payait ses soins et qui suffit maintenant à mes dépenses !... Je n'ambikionnc pas une origine glorieuse, je ne demande pas a quitter les rangs du peuple, dont j'ai les vertus, la franchise, le courage, la force... Mais j'ai souvent pensé, Marguerite, que j'avais du sang noble dans les veines... D'abord, si je ne consultais que mon aversion pour l'étude et mon goût pour le plaisir, il n'y aurait pas à en douter I Mais parfois aussi je me suis surpris à croire que cette activité fougueuse grandirait avec l'occasion ; que devant un péril à faire reculer les plus braves, devant une injustice à réparer, un crime a punir, l'écolier frivole et turbulent, le chanteur de sérénades, disparaîtrait pour faire place a l'homme. C'est un rêve, sans doute, et je ne crains ni ne désire qu'il se réalise. Aimons-nous, Marguerite: le temps d'être sérieux viendra assez vite, s'il doit venir jamais.
MAKGCERITE.
D'où arrivez-vous après une absence de près de trois semaines, sous ce costume, et courant avec les plus mauvais sujets de la ville?
CANDOLAS.
Laissez-moi vous répondre j)ar ordre et méthodiquement, ma jolie prêcheuse. D'abord , vous voyez en moi une façon d'ambassadeur. Oui, mon enfant, la vénérable association des Fous de Dijon, devait, pour une circonstance grave, choisir parmi ses membres le compagnon le plus joyeux, payant le mieux du langage et de la mine, et j'ai eu l'honneur d'être choisi à l'unanimité, moins deux voix, celle d'un boiteux et d'un bègue qui s'étaient donné la préférence. On m'a député auprès de son altesse royale monseigneur le prince de Condé, premier |)rince du sang, lequel m'a paru, sur l'échantillon, enchanté des mérites de la confrérie, et même il m'a regardé d'une façon particulière : il m'a touché dans la main et m'a dit avec une grâce charmante : Au revoir! Kn effet, il désirait connaître les statuts de notre société, que je lui ai expliqués, et à son premier voyage à Dijon, il se fera recevoir... Je passe au second point. Arrivé hier au .soir, j'ai pris aujourd'hui ce costume, parce qu'aujourd'hui l'ancien marchand, le vieux et riche Burdéus se marie, et que, selon l'usage, je dois annoncer son mariage a la ville.
MARGUERITE
Une belle institution que la vôtre, en vérité!... et le noble passe-temps que celui de parcourir les rues pour faire du bruit et du scandale! Vous vous attirerez un jour quehjue méchante affaire.
CA\nOLAS.
Bah ! est-ce qu'on n'a pas au côté des armes, dont on sait se servir ? Ot habit a des privilèges. . mais non l'impunité... Je n'en vwudrais pas... <;hacun peut me deviner sous mon masque et, la pièce terminée, me frapper sur lépaule et me dire : Candolas, mon beau-fiis, voire brette est-
elle aussi bien iiflilée que votre langue? Venez me l'apprendre.
JlAKGUKRirE.
Mon Dieu ! c'est justement là ce qui m'effraie... vous m'aviez promis...
CANDOLAS.
De ne plus me battre, et j'ai tenu parole, personne ne m'ayant cherché querelle.
Oui, plaisantez, riez... et laissez-moi mourii d inquiétude... fou que vous êtes.
CANDOLAS
Sage au contraire ! Est-ce folie de se divertir, d'aimer le plaisir qui vous sourit partout et vient vous chercher? Folie d'aimer les aventures, les rencontres de nuit, les coups d'épée au soleil ou dans l'ombre, quand on est alerte, brave, heureux comme je le suis, amoureux... comme je le serai toujours ! Fou ? parce que je ris de la sottise et du vice, parce que je porte un masque et un habit couleur d'arc-en-ciel?... Qui donc est plus sage que moi?... Le vieillard qui ^e croirait insensé s'il confiait sa bourse à un voleur, et qui remet à une jeune femme l'honneur de sa barbe grise et de son chef branlant? Le courtisan qui rend aux petits le coup de pied qu il reçoit de son maître? Le tuteur qui dépouille son pupille? Le juge qui trafique de la loi? et tant d'autres, hypocrites, lâches, prodigues, avares, cœurs gâtés, esprits de travers, pétris de faiblesses, de désirs, de contradictions, et dont la conscience chatoie au reflet des passions, comme ce pourpoint au soleil? Ce qu'ils cachent, nous le montrons Les bigarrures qu'ils ont dans l'âme, nous les portons sur le dos. Pour dire en temps et lieu la vérité, arnère à tous, nous faisons ouvertement profession de folie. Le bonnet de fou est un diadème, et la marotte un sceptre dans nos mains. Mariages bizarres, enlèvemens, vols impunis, assassinats ténébreux, tout nous appartient, l^sclaves la veille, nous sommes rois le lendemain, pour quelques heures, rois par notre esprit et la perversité des autres, et du haut de nos tréteaux improvisés, le client met le pied sur la gorge à son avocat, le marchand dénonce le grand seigneur qui a oublié de le payer, l'écolier donne des férules à son {)rofesseur. C'est la justice du peuple et la bonne! égale pour tous, bien rendue, jamais vendue, et répondant a ses risques et périls de ses accusations et de ses arrêts'. Donc Burdéus se marie: sa future est d'origine portugaise, je crois?... elle se nomme dona Séraphine Tellez yupille du conseiller Gairard ?
MARGUERITE
Oui.
CANDOLAS.
Jeune?
MARGUERITE
Vingt et un ans.
■ (^.amlola.s, Marguerite.
CANPOI.AS.
Brurif?
MAUr.L'ElUTK.
I>f l)(';iii\ cluMCux noirs.
r.AMlOl.AS.
L'œil plfiii (le llammc? les diMils bbiiiches? I.i petiu veloulée?
IHARGUEKITF..
Avec quel feu vous en parlez !
CANDOlAS.
Je ne la connais pas.
.MARGUERITK.
Vous faites son portrait.
CAM)OLAS.
C'est d'instinct.
MARCUERITF..
Kl d'où vous vient celte curiosité?
CANDOLAS.
On célèbre aujourd'liui le mariafjede Burdéus, eijesuis chargé, avec (luelquVs autres camarades, d'adresser le compliment d'usage a la mariée. Je prends des renseignemens aujjres de vousqui habitez celle maison depuis quelque temps. Cette Portugaise est donc bien belle?
MARGUERITE
Oh 1 oui ! •
CAMIOLAS.
On ne la rencontre nulle pari; le conseiller la cache comme un trésor. Je ne veux pas vous tromper, Marguerite, j'ai cherché a la voir:avanl mon départ, j'ai pa.ssé et repassé devant les fenêtres, lentement, le nez en l'air, et fredonnant pour attirer son attention. J'ai aperçu quelquefois comme une ombre qui se dessinait derrière les rideaux toujours abaissés... Voila tout. Pourquoi donc Gairard la lienl-il ainsi prisonnière?
VnROLEHlIE.
Le conseiller est un homme grave, de mœurs sévères; il a dû veiller avec soin sur elle... c'est Tin dépôt qu'il a reçu...
CAXnOI.AS.
Des mains d'un de ses amis mourant, le seigneur Fernand Tellez, un gentilhomme portugais, qui lui a imposé la condition de la marier quand elle aurait atleinl sa vingt unième année ; toute la ville sait cela.
M XRGUEIIITE.
Depuis le séjour de dona Séraphinc, il y a trois ans, cette maison est bien changée. J'y venais déjà autrefois, parce que mon oncle connaissait le conseiller, et parce que madame C.airard m'avait prise en amitié... Lorsque ce genlilhoinme, d'une illustre famille, dit on, mais persécute dans son pays, arriva ici, la femme du conseiller venait de quitter Dijon ; des atl'aires, des intérêts de famille l'avaienl appelée dans une autre partie de la l'rance, et l'y retinrent pendant plus d'un an. Dans cet intervalle, l'ernand ffllez mourut, lais
sant sa fille à son ami. Madame Gairar<i revint. Ce qui se passa entre elle et dona Séraphine, s'il y eut des querelles, je l'ignore... Mais la femme du conseiller partit de nouveau... De ce mome'tu. comme je vous l'ai dit, tout changea, tout devint triste, sombre, silencieux. Claude (iairard se renferma dans son cabinet; il y passait, dit-on, les nuits a travailler. Les amis qu'il voyait autre fois s'éloignèrent peu à peu, et la seule personne étrangère qui fui reçue ici est un italien nommé Esbaldi, que le conseiller avait d'abord recueilli par charité, et qui est devenu son secrétaire.
CANDOLAS.
f.'esl assez singulier, en effet.
MARGUERITE
il y a bien d'autres mystères... un an ou quinze mois après, le fils unique de Gairard, Urbain..
CAMIOLAS.
Je l'ai connu à l'universilé, il promettait de devenir un joyeux compagnon ; puis, toul-a-coup, il est tombé dans la dévotion et s'est fait prêtre.
Malgré les prières de son père, il a quitté celle maison, et il n'y revient que par intervalles.
CANDOLAS.
Kl dona Séraphine vous a-t-elle fait quelques confidences?
MARGUERITE
Non; et je n'ai même jamais cherché a l'interroger.
CANDOLAS.
Pourquoi ?
MARGUERITE
Je ne sais. Séraphine est belle, aussi belle que je voudrais l'être, Candolas. pour ne jamais perdre votre amour, et pourtant, si je lu'v ressemblais, peut-être m'aimeriez- vous moins. C'est une étrange personne; il y a sur son visage pâle une expression de tristesse indéfinissable qui me glace et me fait peur; tout ce qui l'environne lut est indifférent; on dirait qu'elle existe, par le regret ou |tar l'espérance, dans un monde inconnu. Je l'ai vue des heures entières, inuelle, immobile, le regard fixe; il fallait la réveiller comme d'un rêve et l'arracher à des jiensées (]ue j'ignore, mais que sans les connaflre, j'aime mieux ne pas avoir. Ah! l'amour d'une telle reniiiie doit porter malheur !
CAMIOLAS.
Kn vérité, c'est un portrait de fantaisieque vous venez d'esquisser, Marguerite* ; ceci me confirme dans l'idée que j'ai toujours eue. Il y a quelque secret dniis l'air, un mystère tjui bourdonne autour de cette maison, lin mol encore : Hurdéus est ainonrenv ?
MARGUERITE
Je le crois.
CANDOLAS.
Kl Séraphiue, i'aime-l-elle?
iMAR(.UERITK.
Sans doule, puisqu'elle l'épouse.
' Marguuriti', Candolas.
LA FÊTE DES FOUS
CANDOLAS.
Ce n'est pas une raison.
MARGUERITE
Est-ce qu'il y a des exemples de gens qui s'épousent sans s'aimer?
CANDOLAS.
Oui. certes ; comme aussi de gens qui ne s'aiment plus après s'être épousés... mais nous...
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