SCÈNE IV
URBAIN, CANDOLAS.
CANDOLAS.
Charmante fille !
URBAIN
Et VOUS faites couler ses larmes !
CANDOLAS.
Ah! je donnerais ma vie pour lui épargner un chagrin! et quand je réQéchis de sang-froid, je suis furieux contre raoi-raême... mais comment faire? comment résister à la séduction la plus enivrante, à moins d'être un saint comme vous ? et encore, s'il vous tombait du ciel une aventure mystérieuse, promettant à la fois mille plaisirs et mille dangers inconnus!... Si ce n'était pas vous, je vous conterais ce qui m'est arrivé.
URBAIN
Il y a en effet des récits que je ne dois pas entendre.
CANDOLAS.
C'est juste. [A part. ) Il craint la tentation. (Haut. ) Allons, je ne parlerai que de ce qui m'amène. L'université réclame pour ses privilèges : quel est ce nouvel arrêt du parlement qui enjoint aux écoliers de ne plus porter des armes? Ne faut-il pas se défendre contre les tire-laines et les voleurs de nuit? Et quand on va, le soir, à certains rendez-vous , comme moi... bon! voilà que je retombe encore dans mon aventure... Ma foi! écoutez-la, il faut que je la raconte à quelqu'un, et par état vous êtes indulgent et discret.
URBAIN
Je TOUS écoute... pour vous donner des conseils.
CANDOLAS.
Soit. Il y a deux mois, je me trouvais à la chute du jour dans une rue écartée d'un faubourg de Dijon; un jeune écolier m'aborda, il était masqué et me dit à l'oreille : Suivez-moi. Je voulus l'interroger, mais il posa le doigt sur sa bouche en signe de mystère, et m'indiqua de l'autre main la porte de la ville. L'invitation me parut piquante; j'avais mes armes, et je suivis mon guide; un carrosse l'attendait à quelque distance; il me fit signe d'y monter; mais, au lieu de s'asseoir à mes côtés, il se plaça en face de moi dans une attitude respectueuse. A sa taille, à la forme de ses mains, je devinai bientôt que le prétendu écolier était une femme, jolie ou laide, jeune ou vieille, je ne sais, car elle refusa toujours par igoes d'ôlcr son masque ou de dire une parole.
Nous arrivâmes sans que je pusse savoir quel chemin nous avions suivi, sur le bord d'un lac où une barque nous attendait; je m'y élançai le premier, et bientôt nous mimes pied à terre dans la cour solitaire d'un vieux chAteau... Il y avait de quoi réfléchir, si je n'avais pas été brave... ma conductrice me prit par la main, m'introduisit dans une chambre et disparut. Mais là nouveau sujet d'étonnement : je vis une jeune femme d'une beauté merveilleuse, et dont les yeux se fixaient sur moi avec trouble et amour... que vous dirai-je? je me crus le jouet d'un rêve ou d'un enchantement, et j'oubliai tout pour cette apparition, jusqu'au moment où, ramené à Dijon avec les mêmes précautions et le même mystère, je revis et le faubourg, et mes amis de la veille, et Marguerite...
URBAIN
Marguerite !
CANDOLAS.
Ah! qu'elle ignore toujours une folie passagère et qui n'a pas changé mon cœur ! Oui, cela doit vous sembler étrange, et pourtant c'est la vérité! ces deux sentimens-là ne se ressemblent pas... l'un remplit mon âme d'une joie douce et calme, c'est une affection pure comme Marguerite qui l'a inspirée... l'autre m'agite, me trouble, exalte mes sens et ma tête ; c'est une fièvre, une sorte de délire dont je m'indigne au réveil... Vous vous détournez... vous me trouvez bien coupable... vous ignorez les passions...
URBAIN
Moi!
CANDOLAS.
Que voulez-vous? j'ai beau résister de tous mes efforts...
Tais-toi, et cesse de te vanter de quelques stériles regrets... Quand tu auras passé les jours et les nuits à prier et à gémir, quand tu auras lutie dans la solitude contre l'esprit du mal; quand ton visage, pâli par les veilles, flétri par les larmes, portera l'empreinte de tes souffrances, alors tu pourras parler de tes efforts.
CANDOLAS.
Quel langage ! quoi ! vous aussi vous auriez souffert I...
URBAIN
Laissons cela; je n'aurai pas l'orgueil de m 3 proposer pour exemple.
CANDOLAS.
Eh! mon Dieu ! je renoncerais sur-le-champ à ces folles aventures, si ce n'était le mystère (]ui les accompagne... car cette beauté qui m'accueille avec tant d'amour, je ne la connais pas .
URBAIN
Comment?
CANDOLAS.
Voilà ce qu'il y a de piquant! je ne sais ni son nom ni sa condition ; je ne connais d'elle que sa
beauté et sa tendresse jalouse qui tient de l'adoration. Le messager mystérieux qu'elle m'envoie ne me dit pas un mot ; il sait me suivre et me trouver partout, il se présente à moi comme une apparition, le doigt sur la bouche, et je suis averti. Voyageant toujours dans l'obscurité, je n'ai jamais pu m'orienter de manière à reconnaître mon chemin.
URBAI.V.
Et vous ne songez pas aui dangers ?
CANDOLAS.
Des dangers ! tant mieux ! je voudrais quelque éclat, quelque bonne bataille... plutôt que ces détours qui me fatiguent... J'ai, de par le monde, quelque obstacle contre lequel je ne serais pas fâché de me heurter. C'est le sujet d'un quatrain que j'ai composé et qu'en partant la dernière fois j'ai laissé sur sa table, car je suis poète aussi :
Maudit soit le jaloux qui vous tient sous ses lois Et de notre bonheur dérange l'équilibre I Il faut que l'amour seul sur nos cœurs ait des droits, Et pour me rendre esclave il doit vous rendre libre.
URBAIN
Libre! qu'osez-vous dire?
CANDOLAS.
C'est pour la rime; au reste, j'ignore si c'est un mari ou un tuteur: mais, d'après quelques paroles qui lui sont échappées, je sais qu'il y a un personnage fort gênant qui vient de temps en temps à Dijon pour ses afifaires, et ces jours-là...
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