‹ [Magasin théâtralChapitre 1515 sur 1545 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

CANDOLAS, SÉRAPHINE.

Au lever du rideau, Candolas est assis sur un coussin

aux pieds de Séraphine.

SÉRAPHINE

iPàrlet-vous sérieusement?

CAXDOLAS.

Sérieusement. (// se lève.) Adieu.

SÉRAPHINE , le retenant.

II n'est pas encore l'heure de partir.

CAXDOLAS, se dégageant de. la main ae Séraphine.

Je ne reste pas un instant de plus, si vous ne m'apprenez pas ce que je vous demande.

SÉRAPUINB.

Que vous importe mon nom, si vous êtes sûr que je vous aime ?

CANDOLAS.

Vous conviendrez pourtant que c'est là une curiosité bien excusable. Qu'une dame, fille, femme ou veuve, exige une discrétion profonde de celui qu'elle aime, je le comprends : qu'elle s'environne de mystère, soit; c'est un 'appât auquel je me laisse prendre volontiers. Deux fois déjà je me suis mis gaiement en route avec mon guide, à l'heure où les hiboux et les chats-huans font entendre leur ramage, et s'il fallait, au lieu de sauter dans la barque qui m'attend, traverser à la nage le lac qui sépare ce manoir de la forêt, il n'y aurait ni vent furieux ni tempête qui m'arrêteraient ! J'ai gardé fidèlement la parole que je vous avais donnée de ne pas chercher à découvrir qui vous êtes ; tous ce que je sais, c'est que nous devons être à peu près à trois lieues de la ville... Mais enfin, on n'impose pas des pénitences éternelles, et il me semble, ma belle inconnue, que vous devez avoir maintenant toute confiance en moi.

SÉRAPHINE

Revenez d'abord vous asseoir auprès de moi : je n'ai de bonheur que lorsque je vous vois là à mes côtés, et que j'arrête mes regards sUi- ce front où aucun chagrin n'a laissé sa trace. Revenez; cette nuit est belle, le silence nous protège, et je voudrais que le jour ne se lev.Tt jamais !... Mais cette nuit n'est si belle, celte lumière n'est si douce, que parce que votre présence anime cette solitude. Quand vous me quittez, tout disparaît, tout s'évanouit comme un rêve; laissez-moi le prolonger. Qu'y a-t-il au delà ? Dieu seul le sait, CANDOLAS, qui s'est rapproché d'elle peu à peu. : .Te fais ce que vous voulez. (// s'assied près d'elle.) Me voila docile comme un esclave, et trop heureux pour ne pas me soumettre.

SÉRAPHINE

Mon nom?; est-ce là tout ce que vous voulez savoir? Ne soupçonnez-vous pas aussi sous quelle autorité, sous quelle main de fer je suis courbée? J'ai lu et relu vos vers; vous parlez de liberté! oh! que ne puis-je vous suivre loin d'ici, moi •qui ignore, chaque fois que je vous dis adieu, si je ne vous renvoie pas aux pieds d'une rivale. .- Oh! oui, la liberté ! la liberté! pour pouvoir le dire : Je suis à toi !

CANDOLAS.

Eh bien T

séRAFIlINE.

Vous rappelez-vous le jour ou Burdéus...

CANDOLAS.

Quoi?

SIsRAPHINE.

Ce jour-là, sous le voile qui la cachait, et que votre main voulait soulever, une femme que vous ne connaissiez pas, mais qui vous nimait déjà, vous entendit la féliciter d'une voix moqueuse.

et dont chaque accent lui déchirait le cçeur comme une ironie cruelle...

CANDOLAS.

C'était vous, dona Séraphine Tellei!

SÉRAPHINE

Moi, forcée par mon tuteur d'accueillir cet homme que je baissais, et qui n'aimait en moi que le nom et la noblesse de mon père. Ne me demandez pas, Candolas, à quel ascendant j'ai cédé, pourquoi je n'ai pas repoussé Burdéus... D'ailleurs, vous ne m'aimiez pas. Le jour même démon mariage, Burdéus me conduisit ici. Le souvenir que j'avais emporté, loin de s'afïaiblir par l'absence, grandit plus fort et plus impérieux... je le repoussai en vain, il me domina, il se mêla à toutes mes pensées, il devint toutes mes espérances, toutes mes joies... Devant Burdéus, ilm'isolait de lui; seule, il me tenait lieu de tout, il peuplait cette triste demeure d'images riantes, et derrière ces murs où j'étais prisonnière, je rêvais d'amour et de liberté.. {Candolas lui quitte la main et la regarde avec une attention croissante.) Ma vie se concentra dans ce souvenir, dans ce désir qui brûlait non sein ; j'oubliai tout ce qui, avait précédé, tout ce qui suivrait peut-être... ma tête s'exalta, ma raison se perdit, je devins folle, oui, folle, car je séduisis à prix d'or une de mes femmes, j'achetai sa discrétion et son aide, je vous fis venir, Candolas, et ne sachant encore si j'étais aimée comme je désirais l'être, je vous cachai mon nom, je ne voulais vous l'apprendre que plus tard.

CANDOLAS, se levant.

Vraiment, vous avez fait de moi, Séraphine, le héros d'une aventure merveilleuse comme on n'en voit guère que dans les livres... c'est une passion de roman.

Il baisse la tête et garde le silence.

SÉRAPHINE , se levant aussi.

Qu'avez-vous donc? vous semblez triste... Reprenez votre gaieté, reprenez votre sourire... S'il doit y avoir entre nous des pensées sérieuses, c'est à moi qu'elles appartiennent, car de nous deux, le plus faible, c'est vous; l'esprit le plus frivole, le cœur le plus timide, c'est le vôtre... J'ai vu souvent l'amour briller dans vos regards .. jamais la haine.

CANDOLAS.

Et qui donc halrais-je ?

' SÉRAPHINE , se reprenant.

Personne... Ainsi, soyez joyeux... regardezmoi et souriez encore.

CANDOLAS.

Êtreaimé'ainsl, c'est la première fois, je vous le jure... Jamais jen'ai vu vos regards si tendres; vos paroles sont pleines d amour, et je les oublie pour songer malgré moi aux obstacles qui nous séparent, aux dangers qui nous environnent... je suis comme un homme qui, après avoirfranchiunpré-

LA FÊTE DES FOUS

cîpice, se retourne et le mesure ilc l'œil avec effroi... non que j'aie peur... mais je ne voudrais pas qu'un coup d'épée ou de poignard servit de dénouement à nos amours.

SÉRAPHINE

Oue pensez-vous donc ?

Rien... rien... Vous voulez que je reprenne ma gaieté... Eh bien, oui, je rirai, jeserai joyeux encore... je... je ne puis...

SÉRAPHINE

Vous parlez de danger... mais il n'y en a pas, Candolas... Burdéus est absent,

CANDOLAS.

Je le sais ; je l'ai rencontré hier à Dijon.

SÉRAPHINE

Vous l'avez vu ?

CANDOLAS.

Chez le conseiller Gairard.

SÉRAPHINE

Il ne doit pas revenir cette nuit,

CANDOLAS.

Qui vous l'a dit?

SÉR.\PHINE.

Lui, en me quittant. Il n'a pas de soupçons... il n'en aura jamais.

CANDOLAS.

Sur moi, c'est possible ; mais ne nous endormons pas dans une trop grande sécurité. En venant , je ne vous en avais pas parlé d'abord pour ne pas vous effrayer, en venant ici, j'ai aperçu un homme en embuscade, sur le chemin qui conduit de la forêt au lac : heureusement, la nuit était claire, et je marchais, l'œil aux aguets. J'ai pris un détour, et je crois qu'il ne m'a pas vu.

SÉRAPHINE , avec alandon.

Qu'importe cet homme?

CANDOLAS.

Burdéus ne doit pas revenir, dites-vous ? Vous vous trompez peut-être, Séraphine... écoutez! SÉRAPHINE, prêtant l'oreille.

Des voix dans le lointain!... Ah! des lumières! C'est lui sans doute... Cet homme t'aura vu... Fuis ! fuis !

Elle remonte et regarde par la galerie, CANDOLAS.

Ma foi, le tête-à-tête commençait à me peser, et j'ai grand' peur que l'amour de cette femme ne me soit fatal.

SÉRAPHINE, revenant.

J'ai aperçu des gens qui passaient sous les arbres... Adieu!... mais tu reviendras, n'est-ce pas? je te reverrai... Tu ne me quittes pas pour toujours, Candolas?... Adieu!... Tu as le temps... ne crains rien!... s'il m'interroge, je nierai tout. Ni menaces ni torturç? ne m'arracheront un aveu.

Dis-moi que tu m'aimes encore une fois, et pars!

CANDOLAS.

Adieu, Séraphine!

SÉRAPHINE

On approche!... Fuis!... je t'écrirai bientôt... Par ici, tu pourras t'échapper sans être vu.

Dieu veuille que je ne le rencontre pas, et qu'il ne me force pas à me défendre!

SÉRAPHINE

Adieu ! adieu !

Candolas sort par une porte de gauche.

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