SCENE PREMIERE
ROSSIGNOL, seul.
On ne voit personne dans la chambre de droite, les rideaux de l'alcôve sont fermés; dans celle de gauche on les ouvre à Tinstant où la toile se lève, et Rossignol paraît assis sur le lit en robe de chambre très-pauvre; il se frotte les yeux , et après avoir commencé son monologue en restant assis sur son lit, il se lève, et vient l'achever sur le devant de la scène.
Déjà grand jour!... Il faut venir en prison pour dormir comme ça. . . 3Iais y a-t-il rien u monde déplus bizarre que ma destinée?...
Clichy I c'est h Clichy, dans la maison pour dettes, que je suis à l'ombre... Le diable m'emporte si je m'y attendais... Je me vois encore il y a six mois, sur le pont Neuf, courant après mon portefeuille qu'on vient de me voler à mon nez, à ma barbe, en m'étourdissant les oreilles d'un refrain... fait exprès par un millionnaire à l'usage de ceux qui ne le sont pas...
L'or est une chimère, Sachons...
Et cœtera !. . . Je poursuis le confrère inconnu qui venait de me souffler ce que je rêvais de-
puis quatre heures ; mais je le poursuis absolumentcomme j'avais poursuivi le portefeuille, sans l'atteindre, sans espoir de le rattraper jamais... ou même... de le reconnaître... aussi, le lendemain, lassé des déboires et des mésaventures de toute espèce qui venaient de m'assaillir h mon entrée dans la carrière, je quitte la partie, et j'essaie d'être homme de bien... il faut bien faire un peu de tout pour vi-c. Je parviens enfm à me mettre à la tête d'un petit négoce, marchand de chaînes pour la sûreté des montres, et de bijoux en chrysocale pour la mystification des voleurs... Il y en a tant sur le pavé de Paris!... Mais j'avais besoin de fonds pour l'entretien de mon commerce, je souscris une lettre de change au profit du père Mathias, ce vieux juif allemand dont j'avais fait la connaissance place Dauphine, et qui m'avait dit : « Ché suis dans la ternière de toutes les misères ; bart à deux, mon cheune ami. » Il me confesse qu'il a quelques fonds disponibles, et il consent à me rendre service; il me compte quinze cents francs; je lui signe une traite de quatre mille, et à l'échéance je fais faillite. . . Protêt, assignation, jugement, prise de corps. D'où il résulte que moi. Rossignol, c'est à l'hôtel Glichy que je suis coffré, . . Des compagnons d'infortune les plus joyeux et les meilleurs enfants du monde, qui me payent à dîner sans me demander jamais de le leur rendre, et qui viennent avec moi rire , trinquer, jouer aux cartes... Enfin on est très-bien ici. Pourtant, il me paraît que cette vie-là ne convier., i^as à tout le monde, ftlon voisin de gauche, par exemple, qui est ici depuis un mois, n'a pas encore pu se décider à nous jnontrer son visage... {Ici entre de l'autre côté Maurice avec sa fille.) Il ne sort jamais de sa chambre, ou du moins, il n'en sort qu'aux heures où chacun de nous se renferme dans la sienne. Il paraît qu'il n'aime pas la compagnie...
ÉLISA, de l'autre côté. Venez, venez, mon père; c'est trop de fatigue, et vous avez besoin de repos.
MAURICE. Du repos ! il n'en est plus pour moi...
UNE VOIX, à V extérieur, du côté de Rossignol. Kh! voisin, venez-vous faire une partic de billard ou d'écarté ?
ROSSIGNOL. L'écarté, j'aime mieux ça; j'y suis très-fort, et j'ai trouvé un petit moyen très-ingénieux... de ne jamais y perdre.
11 tient un jeu de cartes à la main, et fait le geste de faire sauter la coupe.