‹ [Magasin théâtralChapitre 189 sur 1545 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

MAURICE, ÉLISA, dans la chambre de droite.

MAURICE. Que cette nuit m'a paru longue! Pas un instant de sommeil ! Et ce ne serait rien encore que les souffrances de ma blessure, que la fièvre qui me consume...

ÉLISA. Que dites-vous?. .. vous éprouvez toujours. . .

MAURICE. Oui; depuis qu'on m'a jeté dans cette prison, je n'ose plus croire à la convalescence que les médecins m'avaient annoncée à l'Hôtel-Dieu. C'est que les peines de l'âme, les mille inquiétudes dont je suis agité... pour toi, mon Ehsa, et pour mes deux autres enfants, me poursuivent sans cesse, me brûlent le sang, et achèvent de briser le peu de forces qui me restent.

ÉLISA. O mon Dieu ! mon Dieu ! ne parviendrons-nous donc pas à vous faire sortir de cet affreux séjour?

MAURICE. Oui, affreux... non pas pour le fripon qui vient cacher ici sous une infortune apparente l'infamie de sa banqueroute frauduleuse , et dépenser joyeusement au milieu de l'orgie l'or qu'il a volé à ses créanciers; mais pour l'honnête homme dont toute la vie fut laborieuse et irréprochable, et que le hasarda frappé comme moi... En l'enfermant sans pitié dans cette maison, on lui enlève à jamais peut-être tous ses moyens de travail. On l'accable , on l'écrase dans ce qu'il a de plus cher au monde, dans l'existence de sa famille. Et tu me parles de repos, Elisa ! Du repos! un instant, un seul celte nuit, j'ai cru qu'il me serait permis de m'y livrer; mes yeux se fermaient, et j'espérais enfin que j'allais perdre pendant une heure du moins jusqu'au sentiment de ma misère — lorsque je fus éveillé en sursaut par des cris de joie, de violents éclats de rire (jui parlaient d'une des chambres voisines... ( Il indique du geste celle de Rossignol.) Celle-ci, je crois... Puis, j'entendis les verres s'entrechoquer, et, dominant toutes les autres, une voix qui s'écriait : « C'est le paradis que la prison pour dettes...» Le paradis, pour eux !.. .. pour moi, l'enfer avec toutes ses tortures !

ÉLISA, pleurant. Mon père!... chacuiie de vos plaintes retombe-là... et me désespère!... vous, qui parfois essuyez mes larmes, et me rendez le courage en me disant que Dieu ne nous abandonnera pas!...

MAURICE. Dieu!... oui, lui seul! lui seul! et déjà, injuste que j'étais, ne dois-je pas le bénir? car si mes nuits sont terribles, chaffiic matin il me renvoie un ange pour me consoler, toi, ma fille, la compagne fidèle de mott

infortune; toi, qui, debout aux portes de la prison longtemps avant l'heure où elles doivent s'ouvrir, viens me demander ta part de toutes mes peines; toi, dont l'âme est ingénieuse pour me les faire oublier, pour les adoucir du moins, et qui souvent même es parvenue à me faire rêver la liberté.

ÉLISA. Eh bien... eh bien, mon père, ce rêve, nous le verrons s'accomplir.

MAURICE. Que dis-tu ?

ÉLISA. Oui... les démarches de mon frère, celles de René, réussiront enfin, j'en suis sûre, et nous pourrons encore connaître le bonheur.

MAURICE. Le bonheur! je serais libre!... et ce misérable Desvarennes ne serait plus maître de ma vie?

ÉLISA. J'en suis sûre, vous dis-je. Mon frère, oui, mon frère m'assurait encore hier que cet instant n'était pas éloigné de nous.

MAURICE. Ton frère!... Et lui ! lui, René, si digne de toi, mon Elisa, tous les deux ils songent à moi! ils m'aiment! Ils donneraient leurs jours pour sauver les miens.

ÉLISA. Vous voyez bien, mon père, qu'à votre tour vous devez vous conserver pour eux, pour nous trois, qu'il vous faut retrouver du courage pour surmonter toutes vos douleurs, ne pas désespérer de la bonté du ciel, et m'obéir enfin, à moi que vous appelez votre ange gardien.

MAURICE. ï'obéir!

ÉLISA, le menant peu à peu jusqu'à V alcôve. Allons, je vois que déjà vous êtes plus tranquille, que vous souffrez moins que tout à l'heure... Mon père, un peu de repos, je vous en conjure... je le veux.

MAURICE, souriant. Ah! si tu le veux!

ÉLISA. Bonne espérance ! je veillerai j)rcs de vous.

MAURICE, as&is sur son lit et peu à peu s' endormant. Oui, l'espérance... la liberté... tu as raison, Elisa !... Dieu ! Dieu... ne nous abandonnera pas.

ÉLISA , fermant doucement les rideaux de l'alcôve. Enfin, j'ai réussi !.. . il sommeille! et moi ! moi, qui viens de me contraindre pour ramener un peu de calme dans son âme, moi qui ai eu le courage de mentir pour lui donner un instant d'espoir que je ne partage pas.. . je puis pleurer enfin... oui, pleurer ! il ne verra pas mes larmes ! Le sauverons-nous, grand Dieu ! Ah ! s'il y a au inonde quelqu'un qui ait pu s'emparer de ce fatal portefeuille,', quelque prospérité qui puisse en résulter pour lui, que ne peut-il voir tout le mal qu'il a fait, toute la douleur dont il est cause !

Elle va s'asseoir à quelque distance de l'alcùve, et travaille en pleurant. De l'autre c6té, Rossignol reparaît au seuil de sa chambre.

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