‹ [Magasin théâtralChapitre 203 sur 1545 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

LIONEL, ROSSIGNOL

ROSSIGNOL. Nous voilà seuls, j'aime mieux ça; et maintenant, parlons sans détours, et jouons cartes sur table. Vous ne me connaissez que sous le nonule Dominique; j'en ai un autre. Je me nomme Rossignol! Enfin, vous m'aviez|)rispourun hcmimede bien, confiance qui m'honore, et dont je n'abuserai pas davantage. Je suis... vous avez dû voir en vous réveillant ce que je suis, et surtout ce que je voudrais être; je suis pauvre, et je voudrais être riche... et comme je ne suis pas plus scrupuleux que vous sur le choix des moyens, vous m'aiderez à m'enriciiir, vous me tendrez une main secourable. .. etaniicalc; entre confrères...

LIONEL. Misérable !

ROSSIGNOL. Eh bien 1 est-ce que ce mot vous révolte? il est tout simple pourtant. iMais voilà comme vous êtes, vous qui vous dites honnête honmie : vous frémiriez d'indignation et de colère si l'on pouvait un instant, un seul, vous supjioser capable de prendre une pièce de cinq francs dans celte aumônière, et vous dérobez sans hésitation, sans remords, une soumie de quatre cent mille francs.

LIONEL. Dérober!... qu'a-t-il dit? le ciel m'en est témoin, celle somme je l'aurais

rendue ;i tout autre que ce Desvareanes, un infâme qui m'avait ruine, moi, comme il en avait ruiné tant d'autres; je n'ai fait que lui reprendre un bien qui m'appartenait, et de cette fortune qu'il avait si déloyaleraent acquise, moi j'ai fait un noble et saint usage; j'ai séché les larmes de familles entières, avec cet or, qui eût été enfoui, perdu dans les coffres de l'usurier.

ROSSIGNOL. Oui, oui, c'est parfait, je m'attendais à ce raisonnement-là; je connais ça, voyez-vous? Eh! mon Dieu, quand un de nous autres pauvres diables, bandits, escrocs ou filous de bas étage, s'embusque dans un coin de rue ou sur une grande route pour détrousser un passant ou un voyageur, il se fait toujours de petites capitulations de conscience comme les vôtres. Il se dit que probablement celui à qui il va s'adresser ne vaudra pas mieux que lui, et qu'il a mal acquis l'or dont il songe à le débarrasser; il se prouve à lui-même par a plus b qu'il a raison, mille fois raison, et qu'il ne fait que reprendre pour lui une part de ce qui appartient à l'humanité tout entière.. . Je me suis dit ça très-souvent, et qui sait ? je me le dis encore peut-être quand je vous demande ma part du portefeuille que vous avez trouvé.

LIONEL. Comment !

ROSSIGNOL. Il m'appartenait, je le poursuivais depuis quatre heures; c'était mon rêve, ma conquête. J'étais le Christophe Colomb de cette Amérique en billets de banque. Vous avez été plus heureux que moi ; le premier vous avez mis le pied sur le nouveau monde, ou, en langage vulgaire, le premier vous avez mis la main sur le magot... Oh! c'est un avantage, et il est juste que cela vous profite; aussi je ne vous demande pas d'en tirer le même bénéfice que vous; je vous laisse les intérêts que vous a rapportés cette somme, je vous laisse la direction de la fabrique que vous avez fondée, la réputation de bienfaisance, d'humanité, que vous vous êtes faite; je n'aspire à rien de tout cela; je ne veux que rua moitié nette de la somme que vous avez trouvée... deux cent mille francs. . .

LIONEL. Tais-toi! cette audace...

ROSSIGNOL. Deux cent mille francs... c'està-dire, non, pas tout à fait... Cent quatrevingt-seize mille francs... Je vous dois quatre mille francs pour la lettre de change (jue vous avez payée pour moi, et je suis trop galant homme pour vous en faire tort. Ainsi, c'est convenu, cent quatre-vingt-seize mille francs ; et avec cette somme je vous jure de me taire, je vous jure de renoncer au métier, et de me conduire désormais honnêtement et loyalement comme vous faites; je vous jure même d'être bienfaisant comme

vous, et de faire aussi des aumônes comme vous en faites depuis dix-huit mois, avec l'argent des autres. Vous voyez que j'ai aussi mes scrupules, ma délicatesse, et que j'entends la probité tout à fait à votre manière.

LIONEL. O ciel ! être forcé de me conienir! l'entendre me comparer à lui! souffrir qu'il me propose cet infâme marché sans pouvoir ni lui répondre, ni lui imposer silence, ni le chasser honteusement de cette maison... Ah! malheur! malheur à moi!

ROSSIGNOL, à part. Il réfléchit... il capitule avec lui-même; bravo! il y viendra... { Haut, en se rapprochant de lui, et en prenant un ton plus insinuant. ) Je conçois, monsieur et cher confrère, que vous avez de la peine à vous résoudre... Pom- vous,' placé si haut dans votre opinion et dans celle des autres... il est cruel de redescendre tout d'un coup au niveau d'un coquin comme votre serviteur; mais patience, on s'habitue à tout; je suis bon enfant, et en souvenir du service que vous m'avez rendu, je veux bien vous laisser le temps de la réflexion; mais je ne vous perds pas de vue ; vous êtes désormais sous ma domination tant que vous ne m'aurez pas remboursé ma moitié du portefeuille; et si vous tardiez longtemps encore, on verrait ce qu'on aurait à faire... {Fausse sortie, il se retourne.) Hein?... vous me rappelez... vous voulez me compter mes cent quatre-vingt-seize mille francs... Non, pas encore... ça viendra... Au revoir, mon cher confrère!...

Il sort.

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