‹ [Magasin théâtralChapitre 211 sur 1545 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les Mêmes , ROSSIGNOL , puis DESVA- RUNNES et JEAN.

ROSSIGNOL, annonçant. Monsieur Desvarennes ! «

ÉLISA et LIONEL. Desvarcnnes !

Il entre pâle de colère, salue légèrement tous ceux qui rentoureiit, et se dirige l'œil fixe et résolu vers Lionel, qui paraît vivement ému à son aspect; Rossignol va dans un coin du théâtre s'isoler de tous les autres personnages, et semble s'applaudir de ce qu'il a fait.

ROSSIGNOL, àpart. Il avait reçu ma lettre, il s'est rendu à mon invitation.

DESVARENNES, S inclinant avec ironie devant Lionel. A merveille, j'arrive à temps encore, n'est-il pas vrai, monsieur? bien que je n'aie pas été convoqué par vous personnellement à cette fête de famille , je me suis empressé de ui'y rendre ; j'ai pris sur moi , j'ai regardé connue un devoir de venir assister au\ fiançailles de monsieur Lionel et de la fille de mon ancien commis.

LIONEL, après un instant d'abattement, relève la tête; 2}uis, jetant tes yeux autour de lui, il aperçoit Rossignol qui se frotte les mains en le regardant. Lionel dit à part : Le misérable !

{Apercevant Jean qui vient d'entrer. Ah! c'est toi... eh bien?

JEAN. Eh bien , monsieur, je suis allé à leur rencontre avec tous vos ouvriers, et je les ai vus... ils approchent.

LIONEL. C'est bien. . . je te remercie de ton zèle. Surveille cet homme.

JEAN, bas. Dominique!

LIONEL. Ne le quitte pas... empêche-le de sortir, quand tu devrais ^même employer la violence.

JEAN. Ça me va... il y a assez longtemps que je le déteste...

II va s'approcher de Rossignol et ne le quitte plus.

DESVARENNES, ovec fureur à l'oreille de Lionel. Vous ordonnez qu'on le surveille, lui !... et je suis ici, moi, pour vous surveiller vous-même.

LIONEL , avec dédain. Pardon , j'ai affaire

de ce côté.. . {Il passe devant lui pour revenir auprès du Notaire.) Revenons à cet acte, monsieur, et que tout le monde apprenne...

DESVARENNES, éclatant. Que tout le monde apprenne que vous devenez aujourd'hui l'é- ])ou\ de celte jeune fille , et que vous prétendez lui constituer une dot , une fortune avec les fonds qui m'appartiennent, qui m'ont été volés.

TOUS. Volés!

DESVARENNES. Oui, volés !... {A Lionel.) Par vous!..,, {montrant Elisa) et par son père!

ÉLISA. Par mon père, monsieur? mon père est mort votre victime... je vous adjure du moins de respecter sa mémoire !

Mouvement autour de la jeune fille. D'Arcy et les autres personnages paraissent la prendre sous leur protection contre Desvarennes.

ROSSIGNOL, à lui-même. Qu'ils s'arrangent... maintenant, je ne m'en mêle plus!

Il va pour sortir.

JEAN, le retenant. Un instant, on ne s'en va pas, camarade!

ROSSIGNOL. Par exemple !

JEAN. On ne s'en va p'as !

Il l'arrête fortement par le bras.

ROSSIGNOL. Qu'est-ce que ça signifie?

LIONEL. Je n'avais pas attendu votre accusation, monsieur Desvarennes, et j'ai réuni ici tous ces témoins pour qu'ils entendissent delà bouche de monsieur (?7 montre d'Arcy) la déclaration que je lui ai faite. Veuillez parler, monsieur?

d'arcy. Il y a trois jours, mon ami, monsieur Lionel,estvenumc trouver et m'a remis ce portefeuille.

Il tire de sa poche le portefeuille de maroquin vert du premier acte.

DESVARENNES, s' élançant et regardant avec avidité. Le mien !

TOUS. Le sien !

ROSSIGNOL, àpart. Ah! bah! il restitue... je me sauve.

JEAN, l'arrêtant. Halte-là!...

ÉLTSA, montrant h' portefeuille. Etjesuis orpheline parce qu'on ne l'a pas rendu à mon père !

LIONEL. Grâce, grâce, mademoiselle!...

De ce moment Lionel incline la tête et paraît trèsaccablé.

d'arcy. Ce portefeuille contient le capital et les intérêts de la somme que vous avez perdue , monsieur Desvarennes ; monsieur lionel me l'a remis pour qu'au nom de la loi il rentrât par mes mains dans celles de son légitime propriétaire. {Desvarennes avance la main en poussant un cri de joie et de

Irioinphc; d'Arcy reprend froidement et en retirant le portefeuille) : Patience, nous n'en sommes pas encore là, monsieur.

DESVARE?^NES. Comment, tout n'est-il pas bien avéré , tous ceux qui nous environnent n'ont-ils pas compris, et n'avez-vous pas proclamé vous-mrme, monsieur, que cette somme m'appartient? Je veux bien me contenter de ces explications et de l'humiliation profonde où je vois monsieur Lionel. {A ce mol, celuici relève la tête et se rapproche peu à peu de Desvarennes , qui continue ens'adrcssanl à d'Arci/.)yiais, par grâce, monsieur, mes instants sont comptés; quand on est dans les alTaires , le temps est aussi une valeur qu'on n'a pas le droit de vous soustraire; j'ai hâte de rentrer dans mon bien ; veuillez donc, je vous prie, monsieur, veuillez me remettre ce portefeuille.

tlONEL, se plaçant entre d'Arcy et Desvarennes. Vous vous trompez, monsieur, ce n'est pas à vous qu'on doit le rendre.

DESVAREN>fES. Pas à moi !

LIONEL. C'est vous, au contraire, qui êtes le débiteur de cette malheureuse famille si long' emps opprimée, persécutée par vous.

DESVARENNES. Son débiteur, m )i !

LIONEL. Il y a quatorze ans, une femme , une Française , mourut en pays étranger, à la Haye ; elle chargea un honiiuc d'affaires, ([ui avait accaparé wd conlîancc , de porter à son frère, pauvre et père de famille, les litres de toute sa fortune. L'homme d'affaires, qui se faisait nommer Alexandre, et qui avait pour associé un certain juif allemand, du nom de Mathias....

ROSSIGNOL, à lui-même. Mathias, mon créancier !

LIONEL. S'enfuit avec ces richesses , et

courut le monde augmentant partout, à

force d'habileté et d'industrie , les capitaux

((u'il avait su réaliser à son profit Il vint

enfin se fixer à Paris, et achever sa fortune, pendant que l'Iionnrte homme dépouillé , ruiné parce fripon, épuisait ses forces, abrégeait sa vie en travaillant jour et nuit pour soutenir sa famille... L'honnête lionuno, c'était 'Maurice; le fripon, c'est vous, monsieur Desvarennes !

DESVARENNES. Moi !

TOUS. Lui !

LIONEL, montrant d'Ara/. Oh! j'ai remis h monsieur toutes les preuves, preuves perdues pendant des années entières dnns les mains de votre victime, mais qui ont fructifié dans les miennes.

d'arcv. i:i d'ailleurs votre complice Mathias, arrêté depuis une heure, a tout avoué.

DESVARENNES , avec effroi. Arrêté , Mathias! Je suis perdu...

11 tombe accabld dans un fauteuil.

ROSSIGNOL, à lui-même. Ça sent les galère, filons.

LIONEL, se retournant vers lui. Quant à loi, Dominique !.,.

ROSSIGNOL. Aïe.. . aie... aïe.

LIONEL. J'ai parle de toi à mon ami d'Arcy.

ROSSIGNOL. Plaît-il? Vous avez eu l'obligeance...

LIONEL. Et d'aujourd'hui tu entres à son service.

ROSSIGNOL. Au service de monsieur le procureur du roi?

LIONEL. Oui; je te dis que je t'ai recommandé.

d'argy. Et j'aurai soin de lui.

ROSSIGNOL. Vous êtes trop bon. {A part.) Comment l'entend-il?

DESVARENNES, à part , en regardant Lionel , Cet homme est mon mauvais génie. .. J'élouilc de rage, et j'en mourrai avant de paraître en cour d'assises.

ROSSIGNOL , que j'en vient de prendre au collet. Je suis pincé.

LIONEL. Et maintenant.... maintenant,...

adieu, madeaioiselle.

ÉLISA. Vous partez?

LIONEL. Avez-vous pu croire qu'il en serait autrement? est-ce que jamais je pourrais réparer envers vous le plus cruel de tous mes torts? est-ce que je ne verrais pas sans cesse s'éle>er entre vous et moi l'ombre du pauvre Maurice? Oui, mademoiselle, je m'éloigne, je quille la France , et sans doute pour ne Jamais la revoir.

TOUS. Jamais!

LIONEL. Mais je ne partirai pas sans avoir accompli mon ouvrage.... (// s'approche du Notaire et signe le contrat : puis se retournant vers les autres personnages) : Jùi vertu des pouvoirs (pii m'ont é!é donnés par Maurice ù son lit de mort, je signe connue tuteur le contrat de mariage de mademoiselle, avec. . . [liruil de tambours et de musique militaire en sourdine d'abord, puis un peuplus fort, puis crescendo ; mouvement de tous les personnages vers le fond du théâtre ; Lionel achève sa phrase.) Tenez! tenez! regardez donc... avec lui !

Arclamalioiis au dcliors; puis entrent en scène, comlnits comme en triomphe par tous les ouvriers, Koné et Midicl, le sac sur le dos et tout couverts de poussière.

6,000 FPiANCS DE RÉCOMPENSE. 31

vv\vv\vwv\\v\\vv\\w\vv\\\wv\v\\vv\\vvwvv\\\vv\\\\viv\\\v /"TTSA Mon boîl frèl'P '

Page 1