‹ [Magasin théâtralChapitre 214 sur 1545 · CHAND DE CANNES , PASSANTS , CRIEURS · texte numérisé non relu

CHAND DE CANNES , PASSANTS , CRIEURS

puis BAGNOLET.

Au lever du rideau , Crèvecœur est couché par terre contre une borne , à gauche du spectateur; il ne oaraît

pas s'occuper de ce qui se passe autour de lui. On entend crier : U Indicateur des rues de Paris, le Guide du Voijagenr; pendant ce temps un afficheur est entré et va coller une petite affiche sur un des murs de la cour.

LE MARCHAND DECHAINES. Voyez.à vingt-

neuf. . . bijoux en or , contrôlés par la Monnaie. POPLARD, criant. Allumettes chimiques allemandes , un sou le paquet, deux sous la l)oîte î

ma(;asiw thea'iiui,.

i/akficheI'R , qm a posé son affiche. V'ià re que c'est .. {Lisant.) On dégage les effets du luont-de-piété cl on achète les reconnaissances, rue Vide-Goussel, numéro neuf.

11 reprend son not et son pinceau et sort.

CHALUMEAU , qui l'a suivi et examiné en se cacliatit, s'approche de V affiche dès qu'il est parti. Lisant. On dégage les effets du mont-de-|)iéié et on achète les reconnaissances... très-bien., rue Viile-Gousset , numéro neufl... Minute! (// colle une petite bande sur l'adresse.) Ça n'est plus ça , mon bonhomme ! rue de l'Arbre-Scc , numéro vingt-trois , h la bonne heure.

RAGNor.ET , entre en chantonnant. O IMathilde, idole de mon âme... tu... [Voyant Chalumeau.) Tiens, c'est Chalumeau...

qu'est-ce que tu fais donc là ?

CHALUMEAU. Moi , je collc des affiches... ou pour mieux dire... je colle des bandes sur les affiches.

BAGNOLET. Comment ça?

CHALUMEAU. C'est clair ; une supposition que tu tiens un bureau de dégagement ou de n'importe quoi... tu te fais afficher, ça te coûte du papier et des caractères ; moi , qui suis d'une entreprise rivale, je viens derrière toi , et je colle simplement l'adresse de mon administration au bas de ton affiche ; c'est une association en commandite : tu fais la moitié des frais, et j'çmpoche tout le bénéfice.

BAGNOLET. Compris : c'est de l'affichage économique... et qu'est-ce que ça le rapporte , ce métier- là?

CHALUMEAU. Je gagne encore mes quinze sous, le matin en me promenant; avec ça, on ne peut pas mettre à la caisse d'épargne... mais, passé quatie heures, j'ai une antre profession.

BAGNOLET. Ah bah !... et laquelle?

CHALUMEAU. Je pratique avec avantage l'échange des bouts de cigares. .

BAGNOLET. L'écliar^ge des bouts de ci-

gares

connais pas

CHALUMEAU. Oui , je troque les petits contre les grands... je t'expli(|uerai ça tan lot... c'est un joli commerce de mon invention , tu verras.

BAGNOLET. Eh bien ! c'est une industrie que je ne soupçonnais [)as.

cnALi MEAU. Il y en a bien d'autres dont lu es ignorant Kt loi , qu'est-ce que tu fais pour le quart d'heure ?

BAGNOLET. Moi , je suis cicérone.

CHALUMEAU. (Mioi que c'est (jue ça, cicérone? ça va-t-il sur l'eau?

BAGNOLET. C.icérone, c'esi-à-dire (|ue je gtielle les |)roviiicinux à leur descente de voiture, aux messageries royales, et je leur liïre de leur s<'rvir de guide, de leur f.iiie

voir les curiosités de la capitale, de les mener dans les meilleurs hôtels, ou dans les plus fameux restaurants.

CHALUMEAU. Et lu les conduis...

BAGNOLET. Dans d'affreuses gargotes , qui me font une remise pour kur amener des pratiques.

CHALUMEAU. Eu même temps que tu es payé par le voyageur; eh bien ! ça n'est pas déjà si mal.

BAGNOLET. Oui; mais vois- tu, (Chalumeau , il y a des fois où ça me donne des remords de conscience.

CHALUMEAU. C'te bétise !

BAGNOLET. Des fois OÙ je me dis que je n'étais pas né pimr ce métier-là.

CHALUMEAU. Tu aimerais mieux avoir dix mille livres de rente , pas vrai ?...

BAGNOLET. Je me contenterais même de quinze... parce qu'entre nous, tous ces états que nous faisons , ça n-'est pas des états vertueux.

CHALUMEAU. De quoi , pas vertueux!...

et à (jui donc que ça fait du tort , s'il vous plaît? Ah! je sais bien que nous ne payons |)as patente , nous ne sommes pas des gens établis...

BAGNOLET. Nous ne jouissons pas de l'estime et de la considération publiques.

CHALUMEAU. Qu'est-ce qui dit ça?... des envieux!... faut les laisser jaboier... car enfin nous avons tous des professions... n'estce pas , Poplard?

POPLARi) , criant. Allumettes chimiques allemandes... un sou le paquet, deux sons la boîte !

CHALUMEAU. Monsieur est négociant , je suis négociant , nous sommes tous négociants , tous , excepté Crèvecœur , que v'ià , par exemple !

BAGNOLET. Ah ! OUI , l'Abruti.

CHALUMEAU. On ne lui connaît pas d'antres moyens d'existence (pie de rester couché toute la journée comme un lézard an soleil.

BAGNOLET. Si le sommeil rajjportait six francs par heure, en voilà un (pii serait millionnaire.

CHALUMEAU. Oui, iiKiis dormir , ça n'est |)as une |)rofession ; enliii, roinmi'ut qu'y fait |K)ur vivre? où qu'il prend son pain?

BAGNOLET. Son pain?... lui , Crèvecœur!

il n'en a pas de besoin , il n'en consomme jamais.

POPLAim. C'est \rni.

ciiALUMEAi. Ah ! bail ! il \ il donc de l'air du temps, comme lesscrpenls bons?

BAGNOLET. Il lie se noniril que d'eaii-devie. .. pour déjeuner, de reaii-dc-vie ; pour dîner, de l'caii-de-vie ; pour .souper, de rcaii-dc-vic.

c.iiM ( MiAi'. loiijoiirs du casse-poitrine!

LEb B01IÉMIE^S DK PARIS.

en v'Ià une de nourriture ! il doit être souvent dans les vignes.

BAGNOLET. Lui, jamais! ça ne le grise pas; ça l'engourdit, voilà tout... et quand il a son eompte, il s'étale comme le voilà.

CHALUMEAU. Ah! uiais c'est une marmotte que ce monsieur

BAGNOLET. Tu vasvoir... Eh! dis donc, Crèvecœur. .. [S'ajiprochant de Crèvecœur et le remuant du pied.) Eh ! l'Abruti !

CRÈVECOEUR. Heiii ?

BAGNOLET. Vcux-tu du pain ?

CRÈVECOEUR. Du pain ? non. ..

BAGNOLET. Veux-tu de l'oau-de-vie?

CRÈVECOEUR, S animant. Dei'cau-de-vie!

oui !... oui !... où y en a-t-il de l'eau-de-vie?

BAGNOLET. Chez le liquoriste, mon vieux.

CRÈVECOEUR. Ah!...

BAGNOLET. T'en auras plus tard.

11 retombe dans sa somnolente.

CHALUMEAU. Ah ! mais j'en ai , moi , de l'eau-de-vie?

BAGNOLET. Ah! bail !

CHALUMEAU. Eh ! oui , j'avais affaire ce matin de l'autre côté de la barrière... exlralortifications ; j'ai apporté la petite bouteille que v'ià... et enfoncés les gabelous ! Faisons une politesse à l'Abruti.

BAGNOLET, prenant lehidon. Oui, donne, je vais lui offrir... (.4 Crèvecœur.) Tiens, l'Abruti , avale une gorgée de ça , mon vieux. . . c'est de l'eau-de-vie.

CRÈVECOEUR. De l'eau-de-vie , bien vrai?

Il saisit le bidon avec avidité et le porte à ses lèvres.

BAGNOLET , se baissant vers lui. Hein ! c'est bon ça , c'est du nanan . ça réchauffe notre petite estomaque... ( Revenant aux autres.) Ptegardcz donc comme il ingurgite; il avale ça comme du coco à un liard le verre.

CHALUMEAU. Ah ça , mais un instant...

en v'ià assez.... gardons-en un peu pour les amis... [Il va reprendre le bidon à Crèvecœur.) Si on le laissait faire, il boirait tout... Tu l'aimes donc bien , le trois-six ?

CRÈVECOEUR. Dauiloui...

BAGNOLET. Jlais ça fait mal , ça grise.

CRÈVECOEUR. Nou... HOU, Ça endort... ça fait oublier...

Il se recouche.

CHALUMEAU. Oublier!... je crois bien , ça t'a fait oublier d'en laisser dans la bouteille.. . il a tout avalé , le vieux gourmand.

TOUS. Ah ! bah!

CHALUMEAU. Il n'en reste pas une goutte.

BAGNOLET. Il se donnera une inflammation d'estomac , c'est sûr ! Il aura une combustion spontanée; un de ces jours, il partira comme un réservoir à gaz.

POPLARD. Allumettes chimiques allemandes !

Il en fait partir luu;.

BAGNOLET. Eiuis douc , Poplard... ne va j)as par là avec les allumettes ; c'est une tonuf de trois-six que l'Abruti, tu pourrais l'incendier.

TOUS, riant. Ha ! ha ! ha!

Page 1