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SCENE III

Les MÊMES , CRÈVEGOEUR.

RÈVECOEUR. Oui, me v'Ià, bonsoir.

CHALUMEAU. Eh bcn ! vieux, comment que ça va ? nous avons donc gagné de l'argent aujourd'hui?

CRÈVECOEUR. Oui, oui, un peu.

CHALUMEAU. Combien qu' y t'a donné, ce bourgeois, pour porter ses malles ?

CRÈVECOEUR. Une pièce de trois francs.

TOUS. Trois francs!

POPLARD. Plus que ça de pourboire ! merci! Est-ce que t'as déjà tout avalé?

CRÈVECOEUR. Noii, pas tout; il m'en reste encore.

POPLARD. Voyons, combien qu'y te reste?

CRÈVECŒUR , tirant son argent. Ah ! j' sais pas, j'ai pas compté.

POPLARD. Voyous!

POPLARD. Trente sous. Comment, malheureux, tu n'as plus que trente sous ! Je parie que tu as en perdu en route, t'as si peu de soin! Pour pus de sûreté, je vas te garder ça, moi.

CRÈVECOEUR. Ah ! je veux bien.

CHALUMEAU. Du tout, du tout, je ne veux pas; je le connais, Poplard ; sous prétexte de t' empêcher de le dépenser, il serait capable de le dépenser soi-même. ( H le reprend à Poplard et le donne à Crèvecœur.) Tiens, ma vieille, mets ça dans ta poche, pour boire ta petite goutte demain .

CRÈVECOEUR. Merci !

CHALUMEAU. C pauvre vieux!... parce qu'il est abruti, c'est pas une raison pour lui prendre ce qu'il a... Allons, va te coucher, ma vieille; après ce que l'as bu aujourd'hui, tu dois avoir envie de faire doàû... Bonne nuit, papa Crèvccœur.

CRÈVECOEIR. BoRïoirî bou^oir!...

MAGASIN THEATllAL.

TOUS. Bonsoir, l'Abruli!

CRfcvECOEUR. lîonsoir!...

11 entre dans le bateau.

POPLAKD. Ah ça , qu'est-ce que t'as donc il iircndrc comme ça ses intérêts?

CHALUMEAU. C'est mon idée... je veux quon aie pour lui les plus grands égards... qu'on lui laisse la meilleure place dans le bateau... et surtout, qu'on ne lui parle jamais de Marie Hubert.

CRÈVECOEUR , sortant la tête hors du bateau. Hein!... de quoi?

CHALUMEAU. Rien, rien... bonne nuit, mon vieux; ne fais pas de mauvais rêves...

Crèvecœur disparaît tout à fait.

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Les MÊMES , PAUL , arrivant par la berrje qui se prolonge derrière le pont.

PAUL, timidement. Pardon, mes amis...

je venais...

TOUS. Tiens , c'est le nouveau.

PAUL. Mais je vous gênerai peut-être?

POPLARD. Nous gêner? pourquoi donc ça?

PAUL. Ah ! c'est qu'en vous voyant aujourd'hui plus nombreux qu'à l'ordinaire, je craignais, ..

CHALUMEAU. De trouver vot' place prise?. . . filions donc, c'est sacré ça... est-ce que vous n'êtes pas un camarade... un habitué?

PAUL. Un camarade... en effet, voilà huit jours... ,

CHALUMEAU. Huit jours que vous v nez passer la nuit ici... {Mouvement de Paul.) Ah ! pardine , y a pas d'affront , on n'est pas déshonoré poiîr ça... n'est-ce pas, vous autres?

POPLARD. Tiens , j'y couche bien , moi 1

CHALUMEAU. C'te bêtise!... est-ce que tu ne vois pas aux manières de monsieur, qu'y n'est pas habitué à vivre comme nous ?

PLURE d'oignon. Ah ça ! vous avez donc eu des malheurs ?

PAUL. Des malheurs!... Non... ce sont mes propres fautes qui m'ont conduit à cet état (le misère et de honte... je ne puis accuser que moi-même... Le désir de briller, une ambition au-dessus de mes moyens, m'ont entraîné à contracter des dettes...

CHALUMEAU. Tu entends , Plure d'Oignon!... ménage ta fortune, mon bonhonuue.

p.\UL. Délaissé, abandonné par ceux ([ui Be disaient mes amis, poursuivi par mes créanciers, je n'osai bientôt plus rentrer chez moi, où m'attendaient un désespoir plus poignant (juc le mien, des reproches plus cruels encore que ceux de ma conscience.

CHALUMEAU. Bon , bon , je comprends pas!... Comprenez-vous, vous autres?...

TOUS. Ma foi , non!...

CHALUMEAU. Mais n'importe, faut reprendre un peu de courage... il ne faut quelquefois qu'un instaiitpourvous remettre à flof.

PLURE d'oignon. Tiens! et avec ça qu'j couche sur l'eau , c'est déjà un commence ment... Ah ça ! soupe-ton , ici ?

CHALUMEAU. Ça me va! j'régalel

POPLARD. Passons dans la salle à manger

Ils remontent la berge et vont s'asseoir au bas de la pile du pont.

PAUL, se tenant à Vécart. Huit jours déjà de ce cruel supphce ; huit jours pendant lesquels le remords et la faim sont venus m'assiéger sans relâche... j'ai cherché du travail, mais on m'a demandé l'emploi de ma vie passée , et la honte m'a monté au visage. .. Chaque soir me ramène parmi ces misérables, cent fois moins à plaindre que moi , car je les vois dormir à mes côtés , tandis {|ue de

cruels souvenirs me tiennent éveillé

Louise , pauvre Louise , que je ne me suis rappelée que dans le malheur , comme elle a dû souffrir depuis mon abandon ! Mon ;imour seul , disait-elle , lui donnait du courage ; et maintenant quels doivent être sa misère et son désespoir!... Oh! si je n'écoutais que le cri de mon cœur , je braverais tout , je courrais près d'elle... Hélas! j'entendrais ses sanglots et ses plaintes, je verrais couler ses larmes... Oh! pardonnez-moi, mon Dieu!

mais je me sens trop coupable , je n'en aurais pas le courage.

POPLARD. Ah ! ma foi , nous avons bien soupe.

CHALUMEAU. Alious, l'iure d'Oignon, pour dessert, ta chanson... ta chanson.

TOUS. Oui , oui , la chanson.

PLURE D'OIGNON. Eh bcu , m'y v'ià!...

Écoutez ça, vous autres... Le refrain en chœur , niais modérément , de peur d'attirer la patrouille.

Il tliantc laciianson dos bohémiens, dont tout le monde répète le refrain, tandis que Paul se tient à l'écart.

AïK Je M. Arthus.

rUI.UlKR COUPLUT.

l'ouler le bilunic Du boulevar<i, charmant séjour,

Avoir pour coutume De n'exister qu'au jour le jour,

Lorsque l'on voyage.

Sur son dos, comme le limaroo,

Porter son bagage, Son mobilier et sa maison.

Vivre d'industrie, {Bis.) Avoir sa p.iilé pour tout bien, F.t voilà la vie Du vrai bohémien

Parisien.

Et voilà la vie,

L!'>. JiOKEMl

Oui , voilà la vie Du vrai bouiémieii parisien.

Voilà la vie,

Voilà la vie Du vrai bohémien parisien.

DEUXIÈME COUPLET

Oiseau de passage, 11 fréquente tous les quartiers;

Sans apprentissage Il fait plus de vingt petits métiers;

Mais r pain qu'il soutire Aux bons jobards, aux gens bien mis,

Le soir, sans rien dire, 11 r partage avec ses amis.

Vivre d'industrie, etc.

TROISIÈME CODPLET.

Auprès de nos belles Comme un volcan il est cité ;

Pourtant avec elles Il a très-peu de fixité.

Qu'une brune en ce monde Lui fass' des traits et des noirceurs,

Il en prend un' blonde.

Afin de varier les couleurs.

Vivre d'industrie, etc.

Un entend la voix de Bagnolet qui chante au loin le premier couplet.

CHALUMEAU. Ticns , qu'est-ce qui chante donc là-bas?

POPLARD. Ça vient d'une barque, .. elle nage par ici.

On aperçoit alors une barque qui descend sur le devant et dans laquelle se trouvent Bagnolet et Didier , tous deux couverts d'une blouse et d'une casquette.

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