SCENE VIII
Les Mêmes, MANUEL, entrant vivement, suivi de valets qui veulent en vain le retenir.
Eh ! c'est mon ami le journalier... mon brave Manuel Garcias!... Qui t'amène?... mais qu'astu donc?
PAULA
Il chancelle!
Manuel se laisse aller sur un sie'gc, où il demeure iiumo Lilc et le regard fixe.
LOPE, courant à lui.
Qu'as- tu?... réponds!
Moment de silence pendant lequel Manuel se presse le fiont et clierclie à rappeler ses souvenirs.
MANUEL , s'adressant à Lope.
« S'il arrive qu'un jour lu aies trop à te plaindre du sort, Mjnuel Garcias, vient frapper à ma porte, elle s'ouvrira devant toi. » Vous m'avez dit ce! y, seùjr.
LOPE
Oui, après?
MAKDF.L.
Ah! si vous saviez!...
LOPK, après avoir avoir fait signe aux valetj de sortir.
Parle!
MANCEL, d'une voix sombre.
C'est une terrible histoire, seâorl... Oh! oui, bien terrible!...
paula, « elle-même.
Cet homme m'épouvante!
LOPK, à Inès, l'attirant à lui.
N'aie pas peur, mon enfant. {A Afanuei.) Nous écoutons.
montaLVAN, tout en continuant de boire et de manger.' Je suis tout oreille.
MANCEL
Un pauvre homme du peuple avait une fille, une fille, son seul trésor, son unique consolation: Dieu lui avait repris la compagne de ses peines, la meilleure des femmes; Dieu lui avait envoyé de rudes épreuves, de pénibles travaux... il ne lui avait laissé que ses deux bras pour gagner le pain do chaque jour, qui souvent manquait faute d'ouvrage; mais cet homme ne se plaignait pas... il iravaillait avec cour.ige, il supportait la faim quand la faim venait; en espérant un meilleur lendemain, il bénissait Dieu, car il avait sa fille, et sa fille était tout pour lui !
IL s'arrête, comme dominJ par i^émolion. Lope presse Inès dans sts bras.
LOPE
Continue... j'aime déjà ce bon père.
MANDEL
Toute petite, sa fille avait été recueillie par une riche et noble dame; et lui, heureux delà voir si bien placée, heureux de penser qu'il ne manquerait rien à son enfant, il avait consenti à se séparer d'elle, quoique ce fût pour lui un grand chagrin... mais, je vous l'ai dit, il était pauvre, et c'est si triste de n'avoir que la misère à partager avec ceux que l'on aime 1 C'est si triste d'entendre son enfant qui demande du pain et de ne pouvoir lui en donner!... à ces momens-là le cœur pleure des larmes de sang; et le père ne voulait pas que sa fille fftt malheureuse... d'ailleurs, il allait l'embrasser tous les jours, et c'était assez... i! la trouvait contente de son sort... elle l'aimait toujours comme s'ils ne s'étaient jamais quittés!
Il s\irrcle encore.
MOMTALVAN, resté seul à table.
Un verre de vin, mon ami; cela vous donnera de la force.
MAFiURL.
• Merci... Mais la riche et noble dame avait un fils, un beau jeune 8ei;;neur que tout Madrid vante pour ses manières galantes et son courage... la jeune lillc fut séduite, el son i)ère l'iip-
prit... Se savoir trompé par st)n enfant, par une fiile qui est la moitié de notre Ame à nous autres pères, c'est horrible! c'est une torture comme il n'y en a pas de pareille en enfer!... Le père dont je vous parle faillit mourir du coup... puis il bondit plein de rage, pensant que sa plus chère affection trahie ne se vengeait que par du sang; il saisit u\i bâton, courut tout d'une haleine chez la coupable, et lui dit : Je sais tout!... Elle se jeta aux pieds de son juge et tenta de le fléchir par des larmes... mais lui se souvint qu'il était père, père trompé, trahi!.. .A ce souvenir, le bâton qui était levé tomba, et la malheureuse tomba aussi... Je lui avais fendu le crâne, et son sang coulait!
À ces derniers mots, Inès, qui a suivi le récit avec une émotion el une friyeur cioissante, s'éloigne de son père avec épouvante.
LOPE
Inès, mon enfant ! qu'aâ-tu-donc ?
PAOLA
Ma fille t...
Maurice est en proie à une vive agilatiou qu'il s'efforce de contenir; lUontalvan a couru à Inès.
INÈS
Ce n'est rien, ma bonne mère, ce n'est r'.en... J'ai eu peur... ( A voix basse. ) Oh! bien peur! LOPE, à Manuel.
C'est donc toi, malheureux insensé MANUEL , continuant.
Je suis venu parce que j'avais besoin de dire à quelqu'un que j'avais fait justice! ( A Lope. ) Souvenez-vous d'il y a six mois ; je ne vous mentais pas alors... je n'avais plus de femme... elle est morte pure elle!... mais ma fille m'a indignement trompé; et ce n'est pas de ma faute si je ne l'ai pas tuée !
PAULA
Oli! dites que vous vous repentez I
LOPE, tout-à-coiip.
Tu es venu à moi... je te sauverai!
MAMCEL.
Me sauver! à quoi bon?... et d'ailleurs, qui oserait me condamner î
MAUiiiCB, à part.
Ah! c'est horrible !
PAULA
Oui, sauvez-lc, mon ami, sauvei-le pour qu'il puisse se repentir.
LOPE , à Pnula.
Cachez-le dans la maison... moi je cours chez son excellence... Viens avec moi, Montalvan... le ministre a de l'amitié pour moi, j'obtiendrai sa grâce.
MANUEL
Mais je ne veux pas de grâce t
LOPB.
N'importe, tu ne sortiras pas d'ici.
MANUKf,, avec indifférence.
Soit... tout m'est égal à présent.
LOPB, à ninntaUan.
Allons vite!... que fuis-lu là î
PAULA
MONTA I-VAN
Un dernier verre de Xérès pour me remettre, et je te suis.
LOPE, à Pailla.
Vous, senora, veillez bien sur mon protégé... Partons !
Il sort avec Monlalv.iii par le fond.
PAULA, à Manuel.
Yenezl... venez I .
Elle sort avec lui par la droite.
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