‹ [Magasin théâtralChapitre 312 sur 1545 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Le llicàtre représente une infirmerie ou une ciiaiiibii; ;ui second plan . lu [lorte d'entrée ; ?i droite, en l'a< des soeurs. Au fond , au milieu , ujie fenêtre garnie

SCIÏML PKEMIEKE.

31ERE SAINTE - MARIE , SOEL R LOEISE , CRANOU , CHARLES , JEAN.

Au lever du rideau, le forçat Cranou , c.liai i,a- de doubles cliaincs, est renverse' sui un fauteuil en bois. La uK-re Sainte-Mai i(; lui .soutient la tète pendant que la snenr Louise e.ssuie de le faire boiie. Charles les regarde faire.

LOiiiSK. Le pauvre lioniiiie ne petit dessereiT les dents

c|ucli{nes lils attenant h la grande salle. A gauche, une porte i{ui conduit à la pliaraiacic et ;i la cellide : barreaux de fer.

CHAULES II a eu le plus .grand tort de se lever... Infirmier, préparez son lit, et qu'on le remette dedans. (^ j4 nihe Sainle- Marie. )Si les crisescontinuent, eethoinmelà n'a pas deux heures à vivre.

T-UANOU, reoena/ii a lui pendant les pa-^ tôles (le Charles. Ahl mon bon monsieur Charles, laissez- moi dans c'te fauteuil... pendant les quinze jours que von? avez été absent, vot' collègue, M. Edouard l'a bien voulu., d'mandez plutôt à mère

Sainte-Marie et à rinfiiinier; pas vrai, Jean?... J' souffre niovns comme ça, voyezvous, parc que, quand j' suis étendu dans r porte-feuille, je ni' sens à tout' minute prêt à suffoquer.

CHAULES. Eh bien ! laissez-le dans le fauteuil.

LOL'ISE. Faible comme il est maintenant, ce serait charité chrétienne que de le débarrasser de la double chaîne dont le poids l'écrase.

cnA>OU. Ah I mon major, que ça me f'rait bien du bien I

CHARLES. C'est sa faute s'il en porte si lourdi.. pendant... (^ Cra«ow.) Combien de temps y a-t-il que tu es au bagne ?

CRANOU. Vingt ans, mon major, et y m'y ont misa perpétuité pour quelques malheureux petits larcins.

CHARLES. Oui, petits larcins... des vols à main armée... et demandez-lui combien de fois il s'est évadé depuis vingt ans.

CRA\OU. Soixante fois, mon major. ...

j' n'avais pas aut' chose à faire... et on m'a repincé autant d' fois. . . c'est que , voyezvous, le bâton d' ces gueux d'argousins m'en a fait éprouver des cruelles, que ça m'en a rendu infirme au superlatif.

CHARLES. Sans le faire renoncer à tes projets?

CRANOU, aux dames. Dam, c'était pas ma faute, mes chères sœurs charitables.. . j' sentais mes désirs d'être libre qui grandissaient avec l'impossibilité de les satisfaire.

CHARLES. C'est-à-dire que l'idée d'évasion chez lui était devenue une sorte de monomanie incorrigible, qui força d'avoir recours aux moyens extrêmes.

CRANOU. J'crois ben, extrêmes... rivé à mon banc, trente livres de fer à porter... pas plus... aussi ça m'a guéri de l'envie de fuir ; mais ça m'a mis dans l'élat que vous me voyez.

LOMSE. Sa faiblesse ne lui permet pas même de se lever pour aller sans aide jusqu'à la fenêtre ou jusqu'à son lit, et, quand on le débarrasserait de ses chaînes, il vous est facile de voir qu'il ne pourrait faire de tentatives poiu- s'en aller.

CRANOU. yV moins que ce ne soit dans l'autre monde.

CHARLES, à l'infirniicr. Combien y a-t-il qu'il est à la diète t

MÈRE SAINTE-MARIE. Il y a huit jOUlS

qu'il n'a pris que des bouillons, et trois (ju'il ne pi end rien du tout.

CHARLES. Kh bien ! sœur Louise, soit fait ainsi (|ue vous le demandez... vous savez combien il ni'cn roiUe <le résister

I quelquefois à vos prières... (// l* Infirmier ] Jean, débarrasse-le.

Jean va clici clicr la clef des fers et la donne à Louise, qui s'empresse d'ouvrir le cadenas.

I CRANOU, pendant cette opération., et d'une I i'oix exténuée. C'e.st un fameux bien-être, que d'être privé d' ces p'tits bijoux-là , mon major; Dieu vous l' rende, et aussi à c'te vertueuse sœur Louise, la brebis du bon Dieu, l'ange gardien des pauvres prisonniers.

Il tend ses mains.

CHARLES, à la mère Sainte-Marie, quil amené en scène pendant que Louise e.\l occupée prts de Lranou. Il a bien raison de l'appeler ange, elle en est un d'innocence et de bonté... Mais est-il l'aisonnable que" son père, et vous, sa tante, vous l'en [reteniez dans cette triste idée de soigner des malades ?

MÈRE SAINTE-MARIE. Comment voulezvous? la pauvre enfant n'a pas d'autre avenir à- espérer... son noviciat expire dans trois mois.

CHARLES. Mais c'est un meurtre. . .

MÈRE SAINTE-MARIE. Parce qu'elle est jolie, n'est-ce pas?

CHARLES. Parce qu'elle est bonne, parce qu'elle est sage et qu'elle ferait le bonheur d'un honnête homme qui l'épouserait

MÈRE SAINTE -MARIE. Par le temps qui court on n'épou.se pas la beauté, la douceur, la sagesse, mais bien la fortune, et Louise n'a rien — moi, sa tante, j'ai fait vœu de pauvreté ; et son père, ancien capitaine en letraite, est pauvre sans avoir fait vœu de l'être... il est pauvre et souffrant... et par son âge, sur le point de passer dans un monde meilleur... Au milieu de celui-ci , qiiedeviendrait une jeune fille isolée?. . pour éviter la misère, que ferait-elle, à moins de sedéshonorei?.. il vaut bien mieux qu'elle commence avec moi l'apprentissage de cette vie d'abnégation qu'elle est condamnée à supporter.

Cil ARLES. 01 1! si j'avais seulement un millier d'écus de rentes, mère Sainte-Marie, je vous jure par ses grands yeux noirs que cela ne sérail point.

MÈRE SAINTE-MARIE. Taisez-vous, monsieur Charles, prenez g.iidequ'elle ne vous entende, la clière enfant... elle est résignée, ne lui rendez pas si tache trop dillicile... je vous crois incapable de rien de mal.

CHARLES. Ah !

MÈRE SAI\TE-MARIE. Mais VOUS étCS

il lUMS tous les deux, vos occupations vous

LAGRAFE.

rapproehent ; si vous avez des yeux, elle a un cœur, el tout ce qui pourrait en altérer la tranquillité deviendrait pour elle la source d'un mal irréparable.

JEA^, quiltant le forçat. Ah ! mon Dieu ! monsieur Charles, j'allais oublier d' vous dire que, pendant votre absence, un monsieur est venu deux fois vous demander.

CHAULES. Quelle espèce de monsieur?

JEAN. Ga m'a l'air d'un étranger, il a quelque chose ci'anglais dans la tournure.

CHARLES. Qu'est-ce qu'il me voidait enfin?

JEAN. C'était pour une lettre qui ne devait remettre qu'à vous ; il tâchera de revenir encore avant son départ, qui a lieu cette semaine, si j'ai bien entendu.

CHARLES. Je n'ai pas idée de ce que ce peut être.

LOUISE, ayant qui té Craiiou, et arrii>ant entre eux. Monsieur Charles, il est bien mal, bien mal, ce pauvre Cranou ; il vient de me faire entendre qu'il serait heureux, avant de mourir, d'embrasser les nommés Philomèle et Symphorien, deux anciens camarades... {CI taries fait un mouvement.) Ecoutez, il veut leur demander pardon du mauvais exemple et des mauvais conseils qu'il a pu leur donner... Ne m'avez-vous pas dit ces pai oies, Cranou ?

Cranou fait un signe aflliniatif de la tète , coname s'il était tiop faible pour parler.

CHARLES. Je ne m'y oppose pas ; mais le directeur du bague a seul droit d'accorder cette permission... Jean, va la lui demander de la part de ces dames et de la mienne.

Jean sort.

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