‹ [Magasin théâtralChapitre 314 sur 1545 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

CRANOU, CHARLES, iÉDOUARD.

EDOUARD, en/re et j a ii Charles. Ah I te voilà. (// lui tend la main.) Dès qu'on m'a dit que trr étais arrivé, mais que tu n'étais pas à la chatnbre, j'ai bien pensé que tu te trouverais du côté de la pharmacie.

CHARLES. Chut I (Il montre Cranou.) Le n" 7 est levé.

EDOUARD. Ah! ah I le drôle tient bon... (// regarde.) Mais il doit.

CHARLES. Mauvais sommeil d'un homme qui n'ira pas loin.

EDOUARD. Dis-moi; voyons, es-tu content de ton voyage?

CHARLES. Très-content. J'ai trouvé ma sœur dans un état de santé à faire envie Ses joues autrefois si pfdes sont vermeilles. Le mariage lui réussit toul-à-fait. C'est dommage que son mari l'emmène si loin, aux environs de Baden-Willer, du côté de la Forêt-Noire, où il a une propriété qu'il m'a beaucoup engagé à aller voir.

EDOUARD. Il est donc riche ?

CHARLES. Riche comme je voudrais l'être, d'un millier d'écus de rente.

EDOUARD. Mille écus! qu'est-ce qu'on peut avoir avec ça ?

CHARLES. Le bonheur, quand on sait modérer ses désirs.

EDOUARD. L'obscurité d'une vie monotone au fond de sa terre, où l'on fait par oisiveté une douzaine d'ehfans qui finissent par manger le fonds des parens avec

M.\(iASIiN TIIKATr.AI..

le revenu, et qui pcnvciil se plaindre encore d'avoir été jetés sur la teiie pour y végéter dans la pauvreté.

CIIVU1.es. Te voilà toujours avec tes raison iifinens.. .

ÉDOLAni). Vivre, c'est avoir la possession de son èire, et le pauvre ne l'a pas.

CHAULES. Pauvre I 11 me semble que tu

n'en es pas là , ni moi non plus Nos

('tudes nous ont conduits à obtenir...

ÉDOUAUD. Quoi? l'illustre grade de chirurgien de marine, à vingt-.scpl ans. . . Et je vois des imbéciles , ou tout au moins des êtres nuls, presque au sortir de l'enfance. |)OSséder des charges importantes, des emplois brdlans, des chevaux fougueux, des ('•quipages magnifiqueset des femmes charmantes, parce que le hasard les a fait naître fils de grands seigneurs ou de banquieisl... Et moi qui aime autant qu'eux les plaisirs et qui dépenserais plus grandement mou or, peut-èire, je passerai ainsi mavieà manier des moinaus, je vivrai dans un entrepont de cinq pieds, ou dans une .salle d'Iiôpitd, à n'entendre que des plaintes et des blasplièmes ..

CiiAui.ES. ÎMon cher, avec ces grandes l>lirases-là on passe la vie à gémir et à récriminer contre le sort qu'on pourrait corriger.

KDOlîAltD. Oli I oh! gémir. (// tioance sa maiit.) Sous le cliaton de cette bague, que j'ai achetée à un brocanteur Israélite, lors lie notre croisière dans la mer du sud, jai, lu- le .sais bien, de quoi corriger le sort, s'il m'oublie trop long-lenïps.

CHARLES. Tu veux parler de celte substance vénéneuse dont noirs avons (ait l'analyse d'après le système d'Orfila , de ce poison qui tue en deux minutes?

ÉDOCAUD. De ce baume souverain qui débarrasse de toirs les maux d'ici-bas, lors- (pie le poids en est trop lourd.

CliAllLES. Misérablessophismesque cela, mon cher. Je ne connais (ju'un mal insupportable pour riionnète liomme, mal qtii ne saurait l'atteindre, le déshonneur ! Oh ! ])Our y échapper tout est permis. Aussi je suis bien tranquille sur ton compte, quoique je te voie donner, par accès, par originalité peu t-èire, dans les rêveries saugrenues de nos jeunes hommes, ils ne veulent pas accepter une place dans le monde, mais la choisir, et, comme elle leur maïupie, le pistolet ou le poignard à la main, ils é-chappent à ce monde qui ne les comprend pas, (]ui n'est pas digne de les comprendre, comme ils disent. JN est-il pas vrai que c'est ça? .\ tOtrs ces me.ssiems rpii pn.ssent à envier la fortune \r temps tpi'il faudrait employer

à l'atteindre, je dis, moi: Travaillez, faites comme nous. Pour ces intelligences inquiètes, toujours errant dans les espace^ imaginaires, le véritable poison, c'est la paresse et l'oisiveté.

EDOUARD. Je ne dis pas non.

CHARLES. Sans parler des mille et une autres professions de la vie; dans la nôtre, si les Desgenettes, les Larrey, les Cliaussiei , les Dupuytren, avaient mieux aimé s'indigner contre les inégalités sociales qu'agrandir la science à force de veilles et detravaux, ils n'auraient point atteint le hau' de l'échelle, ils ne marclieraient pas dt. ])air avec toutes les sommités contempo raines. L'ambition est permise au talent, la fortune lui vient tout naturellement. Dupuyiren avait cinq millions de fortune.

EDOUARD. Et il est mort sans en avoir joui.

CHVRLES, lici/i/. Oh! oui , tu aimerais mieux de la fortune toute faite.

EDOUARD. Enfin me diras-tu pourquoi je suis de ceux qui travaillent plutôt que de ceux qui jouissent?

CHARLES. i\[ais les jouissances , quand on les cherche ou elles existent, sont de toutes les conditions. Dieu en a lait poui tout le monde, et il n'est pas encore bien prouvé que celles du riche soient les plus réelles.

EDOUARD. Je sais bien , on dit cela quand on n'a rien. C'est l'histoire des raisins de La Fontaine. Ils sont trop verts — Si les riches élaieut tous dhonnétes gens encore; mais couibien de misérables!

CHARLES. De ceux-là peu meurent dans leur ht Nous en avons ici jdiis qu'ailleurs des exemples, (^e misérable qui a la chaîne au cou a clé victime de ses vices immodérés... Il avait dit : Tout pour être riche I Et le bagne .sera son tieriiier asile. Tandis que s'il eût dit comme, moi : Tout pour être heureux, et qu'il eût mis son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs, il fiit moi t dans un lit d'honnête liomme, en ])aixavecsa conscience et avec la société qui le repousse.

EDOUARD. Oli I mais toi, mou ami, mon bon camarade , tu t:s du nombre de ces êtres privilégiés qui font aimer la vertu, parce cjue ta conviiiion est si franche , (pi'elle entraîne, laiiilis que la probiti- des trois <]uxris des hommes ne tient «pi'à I i difficulté de devenir des fripons impunément.

CHVRLES. Tu calomnies tes semblables, inisaiitliiope! If(;urcux que tu vailles mieux (|ue ton humeur !

L'AGRAFE

Page 1