SCENE X
CRANOU, EDOUARD.
CRANOU. En voilà déjà un de parti...
qu'est-ce que l'autre va donc faire à présent?
EDOUARD. Quatie cent mille francs...
(// tombe sur un siègs deianlle lit de Cranou.^ Il me fatiguait, il m'étourdissait de l'éclat bruyant de sa joie... Il faut que le hasard vienne lui jeter à la tête des biens qu'il ne désirait même pas... Quatre cent mille francs!.. Que ne ferajs-jepas avec Tine pareille somme ?.. lesplaces, les honneurs, les joui.ssances m'arriveraieptà la fois... Enfin, la fortune qui attire la fortune! Charles n'en avait pas, elle est venue le chercher... Voilà sa position faite. Et quand même je voudrais changer la mienne... oui, la
changer, quand ce serait par une de tes actions que quelques hommes appellent un crime, peut-être n'en trouverais-je pas l'occasion.
CRAIVOU, à pari. J'crois ben, les crimes avantageux sont rares... il faut une faveur spéciale pour les rencontrer.
EDOUARD se lève et se promène rapidement. Comment le bonheur sans la richesse?., la richesse!., c'est là le but... et quant aux moyens de l'acquérir, tout ne prouve-t-il pas qu'il n'y a de mauvais que ceux qui échouent? Devenir riche d'abord! tout suit de là. Faites une bassesse, et devenez riche, c'est une lâcheté d'un jour que le reste de votre vie fera oublier. Commettez un crime et devenez riche, le crime peut se nier lorsqu'on ne le justifie pas.
CRANOU, à pari. En voilà un qui ferait bon marché de la vertu, ce me semble... EDOUARD. Et voilà pourtant à quelles pensées funestes le besoin de bien-être, l'envie de briller nous pousse. L'homme qui n'a jamais failli, qui n'a reçu que de bons exemples, qui porte encore en lui le germe de tous les bons sentimens peut familiariser sa pensée avec la possibilité
d'un crime pour être riche.... et ce fut
cette pensée mise à exécution qui amena cet homme sur un lit de misère et d'opprobre où il a rendu le dernier soupir. Il est maintenant mille fois plusheureux que moi cethomme.{Il s^approrhe , écarte les cheveux qui cachaient à demi le uisuge de Cranou et l'examine.) La trace des passions mauvaises est encore sur ses traits flétris... Mais ses artères battent encore... {Il prend une lumière qu'il allume au réverbère de Vinjirmerie, revient au forçat, se penche sur le corps et soulève la tête jusqu'à la lampe. ) Ses paupières frémissent... ses yeux s'ouvrent tout-à-fait. {Edouard se rejette en arrière. Cranou se redresse lentement, s'assied sur son séant, regarde autour de lui avec inquiétude, puis se glisse lestement à ferre et se dirige vers la croisée. Edouard se jetant sur lui.) iS'ous étions pris pour dupes ! (// s'élance après Cranou et le saisit par le milieu du corps auant qu'il ait atteint le but. Le forçat essaie en vain de se dégager , Edouard tient bon, une lutte s'établit entre eux, et Cranou, affaibli et à moitié nu, succombe et reste sons le genou du chirurgien qui lui dit : ) Tu vois que tu n'es pas le plus fort, tu ne te sauveras pas malgré moi.
CRANOU, après de nouveaux efforts, d'une ooix suppliante. Laissez-moi m 'échapper, au nom de Dieu, monsieur Laiin^y ; que
vous importe ma fuite? vous n'êtes pas chargé de me garder.
EDOUARD. Je le suis pendant ta maladie. Que dirait-on d'un médecin qui laisse évader ses morts?
CRANOU. On ne le saura point; et d'ailleurs on ne peut rien vous faire à vous. Laissez-moi me sauver, laissez-moi sortir. Quand je ne devrais que dépasser la porte, j'aurais été libre une minute, j'aurais fait un pas hors du bagne, j'aurais respiré l'air du dehors. Car, depuis ma dernière évasion, on ne me laissé plus sortir, vous savez bien, mon bon monsieur Launay....
je vous en prie.
EDOUARD. Impossible. {Cranou fait inutilement un nouvel effort.) Tu ne bougeras pas sans ma permission; je ne veux pas que l'on dise que tu t'es moqué de moi.
CRANOU , frappant des bras et de la tùe contre le parquet de l'infirmerie. Je veux être libre... il faut que je sois libre. O mon Dieu! avoir souffert si long-temps inutilement! j'avais si bien réussi à paraître mort ! vous y avez été trompés tous ! et tout cela pour rien... pour rien! toucher au but et le manquer ! oh ! c'est trop ! c'est trop, c'est trop.
EDOUARD, àlui-méme.Son désespoir m'émeut malgré moi. (// le laisse plus à l'aise.) Et pourquoi désires-tu si vivement la liberté ?
CRANOU. Pourquoi? oh! vous n'avez jamais été prisonnier , vous! pourquoi je veux être libre? parce que je ne puis pas vivre ici. Je veux retourner dans mon pays avant de mourir, me chauffer au soleil de Marseille. Sachez donc! il y a vingt ans que je n'ai vu un olivier.
EDOUARD, le laissant remettre sur ses genoux. Mais tu n'es même plus assez fort ni assez dispos pour reprendre ton ancien métier ; tu mourrais de faim si tu étais libre.
CRANOU. Je suis plus riche que vous.
EDOUARD. Toi, riche?
CRANOU. Moi.
EDOUARD , avec une ironie forcée. Tu es bien heureux.
CRANOU, bas. Ecoutez, voulez-vous êturiche aussi, vous? J'en ai assez, pour «K nx.
KDOUARD. Tu me prend. poiu- un imbécile, (jranou.
CHANOU. Je vous dis que j'ai de quoi faire votre fortune.
EDOUARD. Quelque vol à commettre avec toi, n'est-ce pas?
CRANOU. Non, niais de l'argent à recevoir. Aidez-moi à fuir, et je partage.
EDOUARD, presque honteux, d'avou écouté.
l/AGRAFE.
Garde tes contes pour quelque autre, reviens à la salle, et que cela finisse.
Il le laisse relever mais lai tient encore les deux mains.
CRANOU. Que faut-il donc pour vous persuader?
EDOUARD. Montre-moi ton trésor.
CRANOU. Je ne l'ai pas ici ; vous savez bien que je ne puis l'avoir; mais laissezjnoi m'évader, et je jure devant Dieu que vous en aurez votre part.
EDOUARD. Je la regarde comme reçue.
Allons, drôle, viens te faire ressouder à ta cliaîiie.
CRAKOU, pousse un gémissement, réfléchit un mome/it, et se redressant tout'à-coup. Ecoutez-moi. {Edouard^ frappé de son accent, ne peut cacher son saisissement.) Promettez-vous de me laisser fuir si je vous prouve que je ne mens pas?
EDOUARD. Voyons cela.
CRAîMOU. Me le promeltrez-vous?
EDOUARD. Je ne risque pas beaucoup, je suppose.
CRANOU. Jurez alors.
EDOUARD. Soit, je te le jure.
CRANOU. Eh bien! sur la grève Saint-Michel, dans la partie nord du rocher de l'Irglas, aufoud d'un trou, à six pieds de terre, j'ai caché, il y a dix ans, une cassette qui coniient quatre cent mille francs de billets de banque.
EDOUARD, Et d'où te venait cette cassette?
CRANOU. D'un voyageur que nous avons assassiné sur la grève même.
EDOUARD. Misérable I
Il le repousse et reste dans ses reflexions.
CRANOU, l'examinant, se relevant peu à peu et remontant jusqu'à lui mystérieusement. Quatre cent mille fiancs! c'est de quoi être ridie à deux, j'espère. Si vous le voulez, la moitié de la somme est à vous.
EDOUARD, secoue la tête et après un silencc. Il n'y a qu'une petite difficulté à tout cela... c'est qu'il y a dix ans tu étais déjà au bagne.
CRANOU. Il y a dix ans j'étais en fuite avec Martin. Nous fîmes le coup ensemble ï^-.ir la grève et nous cachâmes la cassette de peur d'être poursuivis. Mais la gendarmerie était à nos trousses, elle nous atteingnit à deux lieues de là ; le lendemain Martin fut tué en se défendant; on me iramena au bagne, et je suis resté seul connaissant le dépôt.
i EDOUARD , (fui aidait d'abord affecté Vindifférence, avait fini par écouter lejorçat avec une attention açiJe. Il reste pensif, et, sortant de sa préoccupation f rougit en rencon-
trant le regard de Cranou, et essaie de dire d'un ton léger. Ton roman est bien inventé, mais il est vieux... on ne croit plus guère aux trésors cachés. Cherche-moi une autre histoire.
CRANOU, tressaillante ons ne me croyez pas?
EDOUARD. Je crois que tu es un habile coquin, qui aime à exerce*' son imaginalion .
CRANOU, presque à genoux. Monsieur Launay, la cassette est dans un trou de rirglas; je suis sûr de la retrouver en la cherchant.
EDOUARD, T entraînant. Je t'en exempte.
CRANOU. Monsieur Launay , vous aurez les deux tiers... je vous donnerai les deux tiers.
EDOUARD. C'est assez...
CUANOU. Et tous les bijoux... car il y a aussi des bijoux.
EDOUARD. Assez , te dis-je ; pas un mot de plus, lève-toi.
CR.ANOU, avec un cri de rage et se laissant tomber à terre. Je ne me lèverai pas ; que l'on m'emporte d'ici , je ne ferai pas un pas. Oh! il ne veut pas me croire — Monsieur Launay, c'est vrai pourtant... et n'avoir pas la cassette là!... Impossible de prouver que je mens pas!... Rien que dix lieues entre elle et moi , entre le bagne et la richesse. Monsieur Launay, monsieur Launay, vous vous en repentirez... Oh! il ne veut pas me croire!..
Et il se roule à terre fou de désespoir.
EDOUARD, l'examinant. Que croire , en effet, mon Dieu ! ses paroles ont un accent de vérité... Mais accepter... et si l'on était pris pour dupe... oh! la honte d'une pareille connivence... non, non, c'est mipossible, il faut en finir.
11 s'approche de Cranou, et, le prenant sous le bras, essaie de le soulever pour le transporter lui-même à la salle ; Crauou rtsiste ; Edouard, voyant ses efi'orts inutiles, repousse violeroment le forçat, sort , ferme sur lui la porte J» double tour et va chercher du monde.