SCENE IL ISAAC, RACHEL
RACHEL. Eh bien ! mon Isaac , mon cher , mon unique enfant , te voilà bien satisfait, bien joyeux.
ISAAC. Ma bonne vieille mère, si tendre et si chérie ! vous pouvez lever orgueilleusement la tête et crier : Hosannah!
Parmi les enfans des femmes , il n'y en eut jamais un plus heureux que votre fils. Vous, ma Noéma, ma fille, ma petite Esther, vous comblez mon ame de plus de joie et de bonheur que jamais l'ame d'aucun mortel n'en a pu contenir.
RACHEL. En ceci , mon cher enfant , je ne blànierai pas ton exaltation , car elle est douce à mon cœur comme la rosée du matin aux champs arides du Garizim.
Mais ne lève pas tor» front tiop haut; ne tente pas le Dieu fort et jaloux : écoute la voix de ta vieille mère Kailiel : un grand bonheur est quelquefois le commencement d'une infortune plus grande encore.
ISAAC. Allons, allons, point de paroles sinistres et de mauvais augure en un jour d'allégresse comme celui-ci. Que piiis-je avoir à craindre , moi (|ui suis sans désirs et sans vaine ambition? Je suis un artisan modeste; j'ai du iravail autant qu'il en faut pour occuper mes bras; je gaf^nc aisément le pain de chaque jour et celui des jours où les forces me manqueront ; que le Dieu fort soit loué , et que celui qui 8c dit son fils, que le Galiléeu...
RACHEL. Isaac! mon fils! ne maudis personne.
ISAAC. Quoi ! cet audacieux ! cet impie! RACHEL. Tu Tas suivi , tu as aimé ses
discoius et ses actes.
ISAAC. J'étais aveugle ; mes yeux se sont ouverts.
RACHEL. Eh bien ! laisse ceux qui ne sont pas encore éclairés comme toi, dans une erreur que Dieu leur pardonne peutêtre. Tu n'es pas leur juge ; puisque ce fardeau n'est pas le tien , sois assez sage pour t'en réjouir : c'est une terrible tâche que celle de prononcer sur ses frères !
ISAAC. Le Nazaréen n'est pas mon frère; je suis son ennemi et celui des misérables qui le suivent et prêchent ses doctrines.
RACHEL. Apaise-toi : nous nous réjouissons ici aujourd'hui : que ta bouche ne nous fasse donc entendre que des paroles de joie et de bonheur.
ISAAC. Eh bien, soitl Nos convives ne peuvent tarder ; Noéma et ma fille seront bientôt de retour. Ma bonne mère, apprêtez notre petit festin ; je vais vous aider.
RACHEL. Non , j'ai encore assez de forces. Je vois Simon de Cyrène qui se dirige de ce côté ; tu lui feras compagnie.