‹ [Magasin théâtralChapitre 354 sur 1545 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

ISAAC, SIMON, RACHEL, qui va et vient.

SIMON. Que Dieu soit avec vous , Isaac Ahasvérus!

ISAAC. Et avec vous, sage et prudent Simon ! Je ne vous attendais pas si tôt. Ma femme, ma bien-aimée Noéma, vient de partir pour le temple. Prenez place sur cet escabeau, elle ne nous fera pas long-temps attendre ; la cérémonie de la purification, vous le savez, ne demande que peu d'instans. Eh bien , Simon , quelle nouvelle ? venez-vous du prétoire?

SIMON. Oui, et vous me voyez tout centriste de ce que j'y ai vu. Cet honnne ex^ traordinaire... Jésus de Nazareth... le Galiléeu, comme quelques-uns affectent de le nonuner par mépris...

ISAAC, l'inlcnompanl avec iiidis[niitwn.

Eh bien... le Galiléen?.. il a été absous?

SIMON. 11 a été condamné... condamné au dernier supplice.

ISXAC, satisjait. Ah!

SIMON. Les soldats l'ont frappé, lui ont fait endmrr nulle outrages... Alors le préteur l'a fait venir; il l'a i)résenlé au peuple en disant ; Voilà l'Homme.

>f>A^C. Et je n'étais pas là !

LB JtîP EIlRÀNT.

SIMOX. Une grande clameur s'est aussitôt élevée : La mort! la mort!

ISAAC. Bien! bien! di{>nes Pharisiens, et Ponce-Pi'ate a prononcé comme l'exigeait le peuple ?

Si»i()N. Ponce-Pilale, voyant qu'il fallait céder, s'est fait apporter un vase rempli d'eau, et y trempant ses mains en présence de la foule : « Je suis innocent du » meurtrede ce juste, a-t-il crié d'une voix » forte ; que son sang retombe sur vous!»

iSAAC , rem. Et qu'a répliqué Jacob?

car il n'a pas du laisser le dernier au représentant de César.

SIMON. La foule a battu des mains et crié de nouveau : Oui, oui , que son sang retombe sur nos lètes et sur celles de nos en fans !

ISAAC , iwec exaltadon. Qu'il retombe aussi sur la mienne et sur celle de ma petite Esdier,'de l'enfant cher à mon coeur ! car si je n'étais pas avec ceux qui ont demandé le supplice du Galiléen , je pense comme eux, et je m'unis à eux dans leur haine et dans leur exécration.

SIMON. Allons, allons , ne haïssez pas, ne maudissez pas, cet homme surtout que vous avez suivi, que vous avez aimé.

ISAAC. J'étais dans l'erreur... depuis... je me suis détrompé.

SIMON, baissant la i^orx. Depuis... notre pontife souverain , le pharisien Caïphe, vous a chargé de sa chaussure. . .

ISAAC, riiiieriompant. Ne croyez pas que ce soit l'intérêt qui m'ait fait abandonÂer le réformateur.

SIMON. Sa morale est si pure !...

ISAAC. Celle de nos prêues ne l'est pas moins.

SIMON. Elle est si douce ! sa loi est si indulgente !

ISAAC. Beaucoup trop : ne fait-il pas hautement profession de pardonner au pécheur ?

SIMON. Non ; mais il veut que ceux qui le condamnent et le frappent soient exempts de péchés.

ISAAC. Et quelle impiété ! se dire le fils de Dieu!

SIMON , lui prenant la main. Mais... s'il l'est en effet!

ISAAC. Allons donc !

SIMON. Ses miracles...

ISAAC. J'en ai vu faire d'aussi surprcnansà nos magiciens.

SIMON. Vous avez vu des magiciens rendre la vue aux aveugles ?

ISAAC. Oui...

SIMON. Faire mardier les paralytiques, guérir les lépreux 1

ISAAC. Oui ; et, comme dit notre grandpontife, c'eside la médecine, cela.

SIMON. Riais délivrer les possédés , ressusciter les morts, ce n'est pas de la médecine.

ISAAC. Mon cher Simon , vous êtes de la secte des Esséniens , moi de celle des Pharisiens j nous ne nous entendrions point; laissons de côté les matières sur lesquelles nous ne sommes point d'accord, et dans ce jour qui est si heureux et si doux pour moi, puisque vojis êtes d'ailleurs mon ami, nesongeons qu'à nous réjouir. {Musique. ) J'entends les chants des lévites et des tilles du Seigneur ; c'est Noéiua, c'est ma petite Esther qu'on me ramène.

SGEiSE IV.

LesîMemes, NOEMA, le Lévite, Convives, Choeur DE Lévites et de Jeunes Filles.

Noéma est -vdtae de blanc; elle est comoimee de roses. Od dresse la table du festin.

Pieviens vers ton e[)Oux, Epouse jenue et belle Comme la flenr nouvelle Anx paifnuis purs et doux.

Sou cœur palpite ,

Son sein s'agite,

En vous s'irrite

Une cbaste ardeur ;

Tout vous eu presse,

Avec ivresse,

De la tendresse

Goûtez le bonbenr.

ISAAC, embrassant sa femme. Ma bienaimée ! Oh ! que ce moment est beau, qu'il est doux à mon cosur !

NOÉMA. Ton bonheur est le mien, ta joie est la mienne; tout ce que tu éprouves, ta femme l'éprouve coniiné toi-même.

RACHEL. Allons, allons, le festin est servi; que l'on se mette à table. {Auléçile.) Placez-vous ici , vous , ministre du Très- Haut, qui devez présider à cette fête et la sanctifier! l'épouse à votre droite etla vieille Rachel à votre gauche.

NOÉMA, à Isaac y lui présentant ia manne que tient la matrone. Embrasse ta fille.

ISAAC, embrassant l'enfant. Enfant, enfant! doux trésor de mon cœur, je ne sais si tu es appelée à faire ma félicité, mais je jure de ne vivre que pour la tienne.

NOÉMA. Elle fait un mouvement : on dirait qu'elle a coinpris tes paroles.

LA MATRONE. G'cst la vérité.

ISAAC. Oh î non, non, elle me repousse.

RACHEL. Allons, plaçons-nous!

On prend place autour de la table; le chœnr se tient debout; la Matrone sort arec Tentant.

CHOEUR

Comme sar nos bords montucux L'humble vigne au palmier s'enlace, Et du bel aibretju'eile embrasse Orae le tronc majestueux

USE JEl'NE FILLE.

Ainsi la vierge humble et modeste Qui cachait son front parmi nous, An bonheur de sou jeune époux Trouvera la gloire céleste.

CUOEUR.

Que soit bcni le saint nom du Seigneur, Qui ne veut pas que lu vigne languisse, Rampant stérile, à Tombre, sans honneur ; Mais qu'au palmier son vert rameau s'unisse. Et que son fruit , que sou beau fruit mûiisse Aux purs rayons d'une douce chaleur!

Honneur, honneur, honneur,

A l'épouse féconde !

Maître puissant du monde.

Veille sur sou bonheur !

cco900iicsaoaoo8se»egio6MQ8aoaaQeQe90ooooo80o

Les Mêmes, BARABBAS.

BAUABliAS. Que la joie et le plaisir soient toujours parmi vous I ;^ Voyant loul le monde frappé de surprise à son aspect. ) Vous êtes etouués de me voir ; ah I vous ne vous trompez pas; oui, c'est moi, moi-même, Barabbas , Barabbas le séditieux, Barabbas le condamné ! je suis libre.

BACUEL, à part. Barabbas! l'infiune entre les infâmes !

LE LÉVITE. Et comment se fait-il que Barabbas soit libre comme il le dit?

BARABBAS. Par Bcelzébub! c'est une histoire que cela; je vous la dirai ; mais je meurs de faim et de soif. J'ai entendu, en passant devant cette maison , qu'on y célébrait une fête , qu'il y avait un festin, et je suis entré.

RACIIEL, lui présentant un gâteau. Tenez, rompez ce gâteau. [Lui emplissant une cou- ;îe.)Yidez cette coupe de vin pur d'Engaddi. Quel qu'il soit, celui qui a faim et soif ne sera pas aujourd'hui repoussé de celte demeure.

BARABBAS, rompant le gâteau et avançant la main pour prendre lu coupe. Ah ! c'est qu'aujourd'hui j'ai failli passer un moment moins aj;réable que celui que la vieille hospitalité de Benjamin me fait ici. C'est au sommet du (ioljjolha que la cérémonie devait avoir lieu pour l'édification du bon peuple de Jérusalem. Mais le bon peuple de Jérusalem n'y perdra rien : ^ un autre y va à ma place.

ISAAC. Un autre!

BARADHAS. Oui , le roi des Juifs , le fils de Dieu, comme il sf nomme lui-même.

ISAAC, vivement. Qui ? le Galiléen?

Li: LÉVITE. Le docteur que nous a enfanté Bctliléliem ?

BARABBAS. Lui- même.

ISAAC. Il y a ici une place vide ; prendsla, Barabbas , assieds-toi et conte-nous cela.

BARABBAS. Volontiers. {Il s'assied.)\ ous saurez donc que Pilate le Romain , désolé d'avoir condamné celui qu'il appelait le juste , entreprit de le sauver au Jiioyen du stratagème suivant... (^Tendant sa coupe.) IMais à boire I il y a long-temps que je suis privé de vin, el celui-ci est bon. (Quand il a du. ) Vous savez qu'à l'occasion de la pâque, le peuple a aujourd'hui le droit de délivrer un condamné.

SIMON. Eh bien?

BARAiiBAS. Eh bien! le seigneur Portos voulut que ce droit fût aussi un devoir... et de cela ce n'est certes pas moi qui le blâme. Il nous fit donc venir, le Galiléen et moi, dans la galerie de son palais qui donne sur la grande rue. Il nous présenta à la foule. Quand on eutfaitsilence : « Quel est, s'écria-t-il, celui de ces deux hommes que vous voulez sauver? au nom de César, mon maître et le votre , je vous jure que je lui ferai grâce. » Il se fiattait qu'on lui désignerait Jésus . . . J'avoue que moi-même j'en fiissonnai jusque dans le fond de mon ame. Il y eut un moment de silence qui trois fois fit bondir siu" lui-même mou cœur dans ma poitrine. Une grande voix s'éleva enfin, la voix unanime d'Israël : Barabbas, Barabbas I c'est Barabbas que nous voulons délivrer!

SIM0>!. Quoi! la haine du peuple a pu l'aveugler à ce point !

•BAR ABB A s . Qu'est-ce que vous dites donc? aveugler? Prends garde de m'offenser. Simonie Cyrénéen : je sais qui tu es, et je ne suis plus prisonnier.

SIMON. Misérable!

LE LÉVITE. Calmez-vous, Simon, et respectez la voix du peuple : la voix du peuple est la voix de Dieu même.

Musique ; marche lugubre.

RACnEL. Ecoutez, écoulez !

NOÉMA. Qu'est-ce que cela?

SIMON , qui s est approché d'une fenêtre. Une foule immense de soldats... Les cavaliers du prétoire... C'est le fils de Marie que l'on mène au supplice.

LE LÉVITE. Voyons, voyons cela.

11 sort; tout le monde, excepte Isaac, le suit.

BARABBAS , vidant une nouvelle coupe.

Allons voir aussi cela.

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